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Mes outils d’écriture : (7) Écrire l’autre, écrire autrement

Photo d'un collage sur un mur : deux bombes aérosols avec les mots :

En couleurs, en noir et blanc. (Paris, rue de Clignancourt, 18e.)

Écrire de la fiction, c’est créer avant tout des personnages. Balzac parlait de « faire concurrence à l’état-civil », et dans son cas, la quantité au moins était au rendez-vous. Il travaillait ses personnages en artisan, n’oubliant pas de peindre les défauts physiques (la fameuse loupe de M. Grandet) aussi bien que les tics et faiblesses morales. Cela créait un puissant effet de réel, qui a par la suite été critiqué voire tourné en ridicule par la génération du Nouveau Roman. (Lisez L’Ère du soupçon, de Nathalie Sarraute. Ce n’est pas une lecture confortable si on commence tout juste à écrire, mais cela ouvre des réflexions qu’il sera indispensable, un jour, d’entamer si on veut écrire autrement qu’en dilettante.)

Depuis Balzac, les séries télé ont détrôné le roman-feuilleton paru dans la presse, mais le poids économique de la fiction n’a fait que s’accroître. Notre XXIe est celui de Hollywood, mais aussi de Netflix et des jeux vidéos. Le public est plus vaste, il est aussi plus varié, en termes socio-économiques aussi bien que culturels et ethniques.

C’est là que certains créateurs deviennent nerveux.

« Mais comment faire pour écrire un personnage qui n’est pas comme moi ? » En gros, comment écrire des personnages féminins si on est un homme, et réciproquement, ou des non-Européens, ou de LGBT, ou des personnages ayant un handicap…

C’est le genre d’interrogation récurrente sur les forums et les réseaux sociaux. Des auteurs installés sont sollicités pour guider les petits nouveaux et leur éviter de se vautrer sur l’écueil de la « diversité ». La plupart des réponses sont du genre : « Ben, il n’y a pas de solution miracle, alors faites de votre mieux. Mais faites gaffe, vous faites partie des dominants, alors vous êtes sûrement bourrés de clichés sexistes, racistes, etc. »

J’exagère à peine. Les conseils que certains auteurs donnent sur leur blog ou leur podcast est vraiment du type : « N’oubliez pas que tout le monde n’est pas un mâle blanc hétérosexuel comme vous ». (J’ai entendu la formule texto, mais laissons un voile pudique sur l’identité de son auteur. Nobody’s perfect.)

Bien sûr, on aura vu le problème : l’homogénéité, ici, est dans la tête de l’auteur qui donne les conseils, puisqu’il suppose tous les autres auteurs à son image…

Cela ne veut pas dire que les femmes ou les gens d’origine non-européenne soient forcément plus au clair là-dessus, me direz-vous. Pas faux. On échange souvent un jeu de clichés pour un autre. Ou pour les mêmes, mais sous un autre angle. Combien d’auteures de romans sentimentaux qui continuent à nous raconter la rencontre du Prince Charmant ? Combien de créateurs gays ou bi qui reprennent le cliché du séducteur impénitent « à voile et à vapeur », faisant d’un personnage bi un omnisexuel ? (Coucou, Russell T. Davies…)

Bref, il n’y a pas de formule miracle. D’ailleurs chercher une formule fait déjà sans doute partie du problème.

Car après tout, pourquoi chercher des règles différentes pour créer ces personnages ? Pourquoi les traiter comme des Autres si le but est d’en faire des spécimens d’humanité, avec leur individualité, leurs défauts et leurs points forts, etc. ?

Ici, comme souvent, on a intérêt à repartir de la base : comment créer un personnage crédible. Prendre un protagoniste féminin, par exemple, ne dispense pas de lui donner des caractéristiques individuelles bien spécifiques : ce n’est pas d’une femme ou fille générique que le roman ou la série a besoin, c’est de Untelle, l’héroïne ou anti-héroïne, qui a des talents et des points faibles bien à elle, qui a une histoire antérieure qui nous sera dévoilée ou non, mais qui influe sur son caractère et sa vision du monde… Bref, un personnage à part entière, qu’on inscrirait sans hésiter à l’état-civil.

Je réalise que j’ai, dans cette histoire de diversité, un certain avantage. Je coche plusieurs cases, avec une famille plutôt métissée, et surtout l’expérience d’avoir vécu dans un pays à majorité non-européenne. Et c’est une expérience importante que de faire partie d’une minorité visible, même une minorité privilégiée. Si je me demande ce que ressent un personnage qui n’a pas la même couleur de peau que la majorité des gens qui l’entourent, ce que cela fait de détoner et de se sentir hypervisible, je n’ai pas à chercher très loin.

Mais l’important reste de considérer tous les personnages comme dignes d’intérêt et de complexité. Et pour ça, il peut être bon de lever le nez des différences de catégories (genre, ethnicité, etc.) et de se centrer plutôt sur les caractéristiques personnelles : dons et points faibles, relations au sein de la famille, but que suit le personnage, etc.

Un exemple : dans mon deuxième roman, Helena Augusta, qui se passe à l’époque de l’empereur Constantin, j’ai décidé assez tôt de représenter la diversité du monde antique avec des personnages d’horizons divers : moines palestiniens, guerriers germains, marchands éthiopiens… Mais pour chacun de ces personnages, j’ai veillé à donner des goûts, des capacités et un destin qui n’était pas lié à leur origine. Ainsi, Eusèbe l’évêque solide et pondéré n’est pas identique à Nahum, petit moine illuminé. Et il y a deux jeunes Éthiopiens qui sont d’abord définis par leur relations (le frère et la sœur), par leur foi religieuse (convertis au christianisme) et par l’enthousiasme de leur jeunesse (qui leur fait courir des dangers et donc qui avance l’intrigue).

C’est là je pense qu’on touche un point important : il y a quelque chose d’universel dans l’expérience humaine, sur laquelle on peut s’appuyer pour décrire des personnages qui soient proches tout en étant différents. Nous avons tous fait l’expérience d’avoir été enfant, d’avoir connu la solitude et le rejet. Nous avons tous eu à compter sur un milieu social et familial qui nous enserre et nous étouffe autant qu’il peut nous soutenir. Nous avons tous eu de grands espoirs et de grandes déceptions. En fait, la plus grande différence qu’on puisse connaître est peut-être celle de l’âge : « Si jeunesse savait, si vieillesse pouvait », comme dit l’adage.

Ce qui ne veut pas dire qu’on peut impunément négliger la recherche sur les éléments de différences de nos personages. Ayant décidé pour mon troisième roman de dépeindre une héroïne qui est aussi mère (une expérience que je n’ai pas eu et n’aurai jamais, merci), j’ai tout de suite vu que j’avais intérêt à m’inspirer de mères que j’ai connues. À commencer par la mienne. De la même façon, pour mes personnages éthiopiens cités plus haut, je me suis renseignée sur le royaume d’Axoum, qui était à l’époque l’une des puissances mondiales avec Rome et la Perse. C’est un arrière-plan non négligeable pour les relations entre ces personnages et les Romains.

Une fois ces bases assurées, on peut fignoler, vérifier notamment si on n’a pas donné dans l’un des clichés (pseudo) bienveillants qui sont aussi envahissants que les négatifs. Un exemple entre mille : le « magical negro » (littéralement, « nègre magique ») qui ne semble là que pour aider un protagoniste blanc, et souvent disparaît ou est tué une fois son rôle accompli. Je le cite parce que c’est le genre de cliché qui infiltre même des films anti-racistes comme The Green Book.

Ici, cependant, pas de raccourci non plus : connaître les genres littéraires et savoir où sont les écueils est indispensable. Une connaissance qu’on acquiert jamais si bien sur par la fréquentation desdits genres. Et voilà une autre raison pour laquelle on conseille toujours aux auteurs, avant tout, de lire beaucoup : c’est l’apprentissage du métier. C’est aussi la cartographie du continent où vous vous proposez de fonder votre propre ville, château-fort, ou spatioport. Il faut savoir où sont les dragons.

Carl Hiaasen, bad writing, and the abduction of female characters

Grr! This annoyed me so much that I nearly got myself a LiveJournal account just so I could vent over at Canon Rants! And it’s all the fault of novelist Carl Hiaasen – or perhaps of Cory Doctorow, whose book review in Boing Boing enticed me to go read Star Island, Hiaasen’s most recent comic/absurdist Floridian crime caper.

The fact that I had previously liked a few of these books (especially the brilliant Basket Case) didn’t hurt, I have to admit. But this time, something threw me right out of the book.

Let me explain. But first, beware that spoilers lie ahead. If it bothers you, please don’t click on!

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Idées reçues: Asimov et les personnages féminins

Parmi les clichés qui ont la vie dure dans le monde de la SF, il y a celui sur l’«absence» de personnages féminins chez Isaac Asimov.

Encore récemment, l’écrivaine et blogueuse Jo Walton le répétait au passage dans son billet “The Suck Fairy” (blogs Tor.com), au sujet de la façon dont un livre lu et aimé dans l’enfance peut acquérir, à la relecture, un mauvais arrière-goût, quand l’expérience fait découvrir (par exemple) les préjugés sexistes et autres aspects moins sympathiques du texte:

“Heinlein gets far more hassle for his female characters than Clarke or Asimov, because Heinlein was actually thinking about women and having female characters widely visible.”

(C’est moi qui souligne.)

Grmph. Ce genre de phrases donne surtout l’impression que Jo Walton n’a pas relu (lu?) Asimov depuis bien longtemps…

Qu’on en juge. Traduction rapide du passage cité:

«Si Heinlein reçoit beaucoup plus de critiques qu’Asimov ou Clarke pour ses personnages féminins, c’est parce que Heinlein avait réellement réfléchi sur les femmes et employait des personnages féminins bien visibles.»

Des personnages féminins en position de visibilité, hein?

Et Susan Calvin? Notre blogueuse aurait-elle été abusée par les remarques sexistes des collègues du Dr. Calvin, pour qui cette femme peu conventionnellement féminine était en fait un robot? Hmm?

(Si c’est le cas, chère Jo, il faut d’urgence se re-plonger dans la nouvelle «Menteur!» (“Liar!”), où entre autres thèmes, dès 1941, Asimov abordait celui de la difficulté pour une femme à se conformer aux stéréotypes sur son genre – ainsi que la force de ces stéréotypes, même pour une personne aussi intelligente et volontaire que Susan Calvin!)

Tiens, au fait, et dans la série Fondation (souvent citée comme exemple canonique de «l’absence de femmes» chez Asimov), que dire de Bayta et Arcadia Darrell? Deux jeunes femmes au caractère bien marqué, mais très différentes l’une de l’autre.

La première joue un rôle apparemment conventionnel (épouse d’un personnage masculin, douce et émotive, qui suit l’action plutôt que de la mettre en mouvement), mais elle constitue en fait l’un des deux personnages principaux, avec l’anti-héros qu’est le Mulet. La «douce» Bayta est loin d’être effacée! Elle est même beaucoup plus solide au plan mental et émotif que les personnages masculins, et c’est pourquoi elle joue un rôle pivot dans l’intrigue de Fondation et Empire.

Et puis bien entendu il y a l’adolescente Arcadia Darrell, alias Arkady, descendante de Bayta (et fière de l’être), qui constitue historiquement l’un des premiers personnages féminins de la SF américaine à s’emparer d’un rôle traditionnellement masculin: partir à l’aventure!

Précision pas inutile: tout cela, c’était Asimov dans les années 1940 (eh oui, même les nouvelles constituant Seconde Fondation ont d’abord paru dans la revue Astounding entre 1948 et 1950). Dans la décennie suivante, il allait (surtout dans ses romans) multiplier les exemples de personnages féminins différents, individualisés, rarement conventionnels – ou alors seulement de façon superficielle.

Mon préféré: Jessie, dans Les Cavernes d’acier. Ou quand la parfaite épouse du héros cache une ardente héroïne romanesque, prête à tout pour accomplir son idéal… Mais chut, il ne faut pas non plus déflorer l’intrigue, non?

On pourrait encore citer les héroïnes de Cailloux dans le ciel ou Les Courants de l’espace, dont (comme pour Bayta), le dévouement à leur partenaire masculin (l’une en tant que fille, l’autre comme amante) est loin de résumer le rôle. Il s’agit de personnages à part entière, que les hommes à l’intérieur de l’histoire ont tendance à négliger, à compter pour acquis, mais qui ont leur propres idées, leurs propres idéaux, et qui agissent de façon parfaitement autonome – quitte, comme dans Cailloux dans le ciel, à risquer de tout perdre! Les hommes ignorent ces femmes-là à leurs risques et périls…

Alors, pourquoi une telle insistance de la critique, même féministe, à ne pas voir les femmes dans Asimov? Qui sait… Peut-être parce que ce ne sont pas des vamps – et que les féministes convaincues elles-mêmes ne sont pas totalement immunisées contre les clichés?

Mais même ainsi, ils et elles n’ont pas vraiment d’excuse. Ou alors, il faut oublier le personnage de Gladia, dans Face aux feux du soleil (première publication en feuilleton dès 1956): voilà une héroïne qui a permis à Asimov, dès le milieu des années 1950, d’explorer des thèmes plus immédiatement liés à la sexualité, et notamment au désir sexuel féminin. Une sexualité qui est d’ailleurs au cœur même de l’intrigue!

Bon. J’en resterai là, parce que beaucoup de choses ont changé au cours des années 1960, dans la science-fiction, comme ailleurs, concernant le rôle des femmes.

Mais j’espère avoir montré que contrairement aux idées reçues répétées encore une fois sur les blogs de Tor.com par Jo Walton, les personnages féminins ne sont ni absents, ni insignifiants, dans les textes écrits par Asimov au temps où la SF américaine était assez massivement sexiste. Et que ce n’est pas parce que ses personnages n’étaient pas (1) des bombes sexuelles qu’elles n’avaient ni personnalité, ni autonomie, ni désirs.

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(1) Sauf exception, dans certaines nouvelles, et généralement pour en tirer des effets comiques.