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Le roman policier à travers le temps : (2) Les énigmes des Mille et Une Nuits

Illustration des Mille et Une Nuits par le peintre iranien Sani ol Molk, 1849-56.

Après l’Antiquité biblique, descendons un peu jusqu’à une autre collection de récits, un autre monument de la littérature mondiale : Les Mille et Une Nuits. Leur richesse proverbiale ne se limite pas aux trésors découverts par les protagonistes des contes, tel Aladin. Car il y a aussi toute la palette des procédés littéraires qui se déploient dans leur rédaction : depuis le récit-cadre jusqu’au narrateur imparfait, en passant par les éléments de fantastique ou d’énigmes policières qui pimentent certains récits.

L’exemple le plus abouti est celui du « Conte des trois pommes », que Schéhérazade commence à la dix-neuvième nuit. Le récit, qui contient un autre conte enchâssé, celui de « Noureddine et Chamseddine », se prolonge sur plusieurs nuits. Le héros, ou plutôt ici héros malgré lui, est Djafar, vizir du calife Haroun Al-Rachid. Il ne s’agit pas bien sûr des personnages historiques de ce nom, qui ont bel et bien vécu à Bagdad aux alentour de l’an 800 de notre ère, mais de leurs doubles dans la fiction populaire arabe, des fanfictions, si on veut ! Ici, le calife ordonne à Djafar de résoudre une énigme des plus mystérieuses : qui est la jeune femme trouvée morte dans le coffre qu’un pêcheur a remonté du fleuve ?

Le pauvre Djafar, il faut bien le dire, n’a aucune idée de la façon de procéder, et il laisse le temps s’écouler en se rongeant les sangs. C’est que le calife a promis à son vizir que s’il échouait, il serait mis à mort ! Heureusement, un concours de coincidences le met sur le chemin du meurtrier, et celui-ci avoue en détail son forfait, afin que son père ne soit pas condamné à sa place.

Au final, même sans avoir agi comme un détective, Djafar se retrouve en possession de la clef de l’énigme, et peut satisfaire la curiosité du calife… Et, et moins aussi important, celle des lecteurs !

En matière de littérature policière, ce « Conte des trois pommes » et d’autres similaires des Mille et Une Nuits (en particulier « L’histoire du bossu », qui suit) sont moins proches du récit de détective moderne que « Suzanne et les vieillards », étudié auparavant. Mais c’est une illustration précoce de ce qui sera un thème classique du roman noir : un cadavre découvert dans des circonstances étranges et/ou grotesques, un ou une morte inconnue à qui il faut redonner son identité, une âme en peine à apaiser en châtiant son meurtrier.

Rien de nouveau sous le soleil, en somme. Mais en littérature, ce n’est pas grave, au contraire : les thèmes déjà connus se reconnaissent toujours avec plaisir.