Archives de Catégorie: Vracologie

Petit Noël

« Et vous, comment est votre famille, Malaussène ?

— Du genre… sainte famille. »

Daniel Pennac, La Fée Carabine (1987)

L’Adoration des bergers, de Georges de la Tour, vers 1644 (Musée du Louvre)

#NaNoWriMo 1: on se lance !

Un chat avec une plume à la gueule, avec la légende

I’m in ur writing, tasting it

Rassurez-vous, je ne vais pas vous faire le coup du compteur de mots de NaNoWriMo – ni celui des affres quotidiens de l’auteur-forçat. Juste un mot pour signaler, à toutes fins utiles, que je profite du mois de novembre pour me lancer dans un nouveau projet. Ça fait un bail, je sais… Mais c’est comme ça.

Alors, oui, c’est un roman. Qui a pour titre de travail « L’Invention d’Hélène ». Cela devrait vous donner une idée !

La clause de chaleur, essai sur les antilopes littéraires et l’affectif en politique

 

$(KGrHqJ,!jYE5,zz!)LWBOb11sTTB!--_35

Non, ce n’est pas la même édition, mais ce qui s’en rapproche le plus.

Plusieurs observateurs ont commenté l’avènement d’une « démocratie post-factuelle » après la victoire du « Brexit ». Pour ma part, c’est une métaphore littéraire qui m’est venu à l’esprit : la clause de chaleur.

Mais revenons un peu en arrière.

Il y avait un livre, dans le garage de mes grands-parents – oui, un vrai garage, où la voiture de ma grand-mère venait s’abriter, mais assez grand pour contenir aussi des caisses d’objets remisés, de jouets qu’on ne sortait qu’en été, à la venue des petits-enfants – plus une armoire remplie des livres que mon père et sa sœur avaient lus quand ils étaient petits, et qu’on laissait en libre-service pour la jeune génération. « Je vais au garage » : une phrase récurrente, dans ma famille, pendant les vacances d’été, quand un enfant s’ennuyait à table et voulait s’éclipser. On allait alors lire, solution éminemment acceptable par nos parents, merci à eux.

Donc, il y avait un livre : un vieux livre de la Bibliothèque Rouge et Or, dans les années 50, qui avait dû appartenir à mon père quand il était enfant. C’était Les Bêtes qu’on appelle sauvages, par André Demaison.

Quelqu’un connaît-il encore les livres de Demaison, hormis les historiens de la littérature ? C’était un auteur français qui avait publié, entre deux guerres, des livres d’aventures coloniales dans le goût de l’époque, mais qui se distinguaient par un style aussi limpide qu’élégant. Durant l’Occupation, cependant, notre homme mit sa plume au service de la Collaboration. Sa carrière ne s’en remit pas, et on ne peut pas vraiment le regretter. Mais un de ses livres, au moins, continua à être réédité : le recueil de récits animaliers Les Bêtes qu’on appelle sauvages. Le seul, sans doute, à ne pas comprendre de clair message politique – à moins de compter comme tel la sympathie profonde qui s’y manifeste pour les animaux. Les anti-spécistes y trouveraient du grain à moudre. Les historiens, eux, font remarquer que dans la littérature de l’époque coloniale, la faune et la flore des pays exotiques devenir est souvent traitée comme les « vrais » représentants de ces pays, et non pas les habitants indigènes. Un intéressant tour de force.

Mais revenons à ces Bêtes. La plupart des récits suivent le destin d’un individu animal : une lionne, un chacal, une antilope, un marabout… qui est recueilli par un ou des Européens installés en Afrique, dans des circonstances diverses, et patiemment apprivoisé. Le récit intitulé « La clause de chaleur » concerne une jeune antilope qui conservait un trou à l’oreille dû à une balle de chasseur. Mais, ayant manifestement réchappé à ce sort, elle fut apprivoisée par un administrateur colonial qui était ému par sa grâce et sa finesse et par la confiance qu’elle en était venue à lui manifester. Quand il fut rappelé en France, il décida d’emmener l’antilope avec lui : il y avait un parc dans la maison de famille, l’animal pourrait y trouver une nouvelle demeure !

Et d’embarquer sur le bateau avec l’antilope. On était au temps des voyages par bateau entre les continents, souvenons-nous. L’antilope fut installée aussi confortablement et en sûreté que possible dans un box, dans la soute, avec de l’eau et du fourrage. Le box n’était pas assez grand pour qu’elle puisse prendre son élan, sauter et se blesser. Tout sembler devoir bien se passer…

Mais notre Européen avait oublié une chose. « On devient responsable de ce qu’on apprivoise », écrira un peu plus tard un autre écrivain de cette époque. C’est valable aussi pour les antilopes.

Celle-ci se sentait mal à l’aise, car il faisait froid sur le bateau, plus froid que la savane d’Afrique, certes, et le sol tanguait et roulait. Le hasard voulut que le loquet de son box fut ouvert (je ne me souviens plus si c’était lors d’une visite de son maître qui avait oublié de le refermer, ou si l’animal avait réussi à l’ouvrir elle-même) – et l’antilope s’échappa. Elle marcha prudemment, d’abord, les pattes un peu engourdies, et découvrit qu’au bout d’une coursive, on pouvait sentir de la chaleur. C’était la salle des machines, en contrebas. L’antilope, heureuse, crut retrouver bientôt la chaleur du soleil et se précipita.

On appela son maître pour lui montrer la pauvre bête à moitié morte, les quatre pattes cassées, la tête en sang. Il put seulement dire au-revoir à l’antilope qui tournait encore vers lui son seul œil valide, plein de confiance – et d’incompréhension.

Il avait trahi la clause de chaleur.

Quel rapport avec le référendum britannique sur une sortie possible de l’UE ? Tout, bien sûr. Si « on est responsable de ce qu’on apprivoise », c’est parce que c’est un contrat implicite qui est passé : la protection de l’être humain contre la confiance de l’animal.

En politique, de nombreux contrats non-écrits, et même non-revendiqués, se passent ainsi, entre les peuples et ceux qui les dirigent. Un Premier Ministre qui dit : « Nous pouvons décider si nous devons rester dans l’Union Européenne » envoie implicitement le message que la sortie serait non seulement possible, mais faisable sans trop de problèmes, puisque c’est l’un des choix proposés. Même s’il fait campagne pour rester, comme David Cameron (quoique sans y croire trop, semble-t-il, ce qui est un autre problème), le seul fait que la sortie soit sur la table laisse ouvert tous les rêves, même les plus irréalistes.

Surtout les irréalistes, en fait, puisque les projets qui ne s’appuient pas sur les faits se reposent d’abord sur la foi de ceux qui les portent. Comme le « x » de l’équation, ils peuvent représenter n’importe quel contenu – y compris des choses contradictoires entre elles, comme d’avoir plus d’argent disponible pour le budget du Royaume-Uni alors qu’on n’auront plus accès sans restrictions au grand marché européen, et qu’en même temps il faudra assurer seuls les missions accomplies jusque là par l’Union européenne dans la recherche, l’éducation – ou l’agriculture.

Les pro-Brexit ont vendu du rêve. Cameron, qui s’y opposait, a été le pourvoyeur de la plus grosse dose d’illusions, celle qui a permis à toutes les autres de s’engouffrer. Et bien des gens ont cru reconnaître, dans le monstre aux pistons diesels de la salle des machines, la chaleur du soleil sur la peau.

Accroche toi à ton roman : 1. La scène-à-ne-pas-manquer

Interwebz Cat Haz A Nom De Plume

Tout le monde est familier, je crois, avec le concept de « la scène à faire » : le passage d’un film ou d’un roman qui marque les esprits, même longtemps après, à tel point qu’on ne pourrait imaginer l’œuvre sans. Pensons à la rencontre de Jean Valjean par Cosette devant le puits au fond des bois, dans Les Misérables. Ou Han Solo confrontant un chasseur de prime, dans La Guerre des Étoiles, et tirant le premier. (La fureur des fans quand George Lucas changea ce détail est d’ailleurs révélatrice !)

La scène à faire (SAF) est souvent haute en couleurs, pleine de bruit, de fureur et de pouvoir dramatique. Elle coïncide en général avec un moment-clef de l’intrigue, qu’elle fait soudain avancer d’un bond. Mais elle peut aussi se trouver là comme le pinacle chapeautant l’édifice. Un exemple : la scène du Champ de Cormallen, dans Le Seigneur des Anneaux.

On ne s’étonnera pas qu’il y ait une SAF (au moins) dans mon roman L’Héritier du Tigre. La décrire serait déflorer l’histoire, cependant. Disons juste qu’elle se situe au premier chapitre !

Mais il y a un autre type de scène qui doit retenir l’attention pour l’écriture romanesque : la scène à ne pas manquer (SANPM).

De quoi s’agit-il ? D’un passage de roman ou de scénario où se font / se disent des choses qui sont incontournables pour la compréhension du reste de l’histoire. Sans être toujours aussi marquante que la SAF, la SANPM provoque des échos en cascade dans toute la suite de l’intrigue.

Quelqu’un a-t-il déjà rencontré ce concept ? L’idée m’est venue à l’esprit alors que je réfléchissais à la meilleure façon de commencer une suite à L’Héritier. Deux possibilités : partir du moment où le roman en question se termine, sans hiatus temporel, et raconter la rencontre de mon protagoniste avec un certain personnage (une certaine, d’ailleurs) amenée à jouer un rôle pivot dans l’intrigue. Ou bien je pouvais reprendre la formule de L’Héritier et commencer in media res, quelques semaines ou mois après, au moment où se déroulerait la première péripétie. La première formule risquait d’être plus longue ; la seconde risquait d’obliger à faire des retours en arrière pour établir certains éléments déterminants des relations entre mes différents personnages.

En fin de compte, je me suis décidée pour un début suivant immédiatement la fin de L’Héritier du Tigre, et ce parce que je voyais se profiler une SANPM. La scène où Yenshaya (mon protagoniste) rencontre ce personnage est une scène clef, car de ce qui se dit et de ce qui est perçu à ce moment vont découler leurs relations futures. Bref, une scène qui conditionne l’incompréhension de part et d’autre, qui à son tour rendra possible certaines décisions… Le type même de « scène à ne pas manquer » !

J’avais ma réponse. Et par la même occasion, un nouveau (je pense !) concept de technique littéraire.

« Je suis un homme » (Ursula Le Guin)

J’avais déjà publié l’original de cet extrait, en anglais, mais les mots sont toujours d’actualité, et les lecteurs francophones ont bien le droit d’en profiter…

The Wave in the Mind, essays by Ursula K. Le Guin (cover)

Ursula K. Le Guin écrivit un jour un essai qui commençait ainsi :

Je suis un homme. Oh, bien sûr, vous penserez que je me suis bêtement trompée de genre, ou peut-être que j’essaie de me moquer de vous, parce que mon prénom se termine en a, que je possède trois soutien-gorges, que j’ai été enceinte cinq fois, et autres petits choses que vous avez pu remarquer. Des détails. Mais les détails n’ont pas d’importance. S’il y a une chose que nous pouvons apprendre des politiciens, c’est que les détails n’ont pas d’importance. Je suis un homme, et je désire que vous croyiez et acceptiez ce fait, ainsi que j’y ai cru pendant toutes ces années.

Voyez-vous, lorsque je grandissais, au temps des Guerres entre les Mèdes et les Perses, et quand j’entrai à l’université, pendant la Guerre de Cent Ans, et enfin quand j’élevais mes enfants, pendant les Guerres de Corée, Froide et du Vietnam, il n’y avait pas de femmes. Les femmes sont une invention extrêmement récente. Je suis plus ancienne que l’intention des femmes de quelques décennies. D’accord, d’accord, si vous insistez pour une précision de pédant, les femmes ont été inventées plusieurs fois, en divers lieux, mais les inventeurs ne savaient tout bonnement pas quoi faire avec ce produit. […] Des modèles tels que l’Austen et la Brontë étaient trop compliqués, les gens s’esclaffaient devant la Suffragette, et la Woolf était bien trop en avance pour son temps.

Quand je suis née, donc, il n’y avait que des hommes. Les gens étaient des hommes. Ils avaient tous un pronom, son pronom à lui; c’est ce que je suis. Je suis le il générique, comme dans : « Si quelqu’un a besoin d’avorter, il n’aura qu’à aller dans un autre État, » ou : « Un écrivain sait de quel côté sa tartine est beurrée. » C’est moi : l’écrivain, lui. Je suis un homme. […]

« Introducing Myself, » © 1992 par U. K. Le Guin, in The Wave in the Mind: Talks and Essays on the Writer, the Reader, and the Imagination (2004).

 

J’avais mis en ligne ce court extrait d’un texte lumineux et incisif (qui devrait figurer dans toute bonne bibliothèque féministe, ou d’écrivain, que dis-je, dans toute bonne bibliothèque tout court !) après un différent avec quelques amies qui se revendiquaient du féminisme sans comprendre pourquoi je trouvais important de dire qu’elles étaient éditrices et pas « éditeur ». L’invention des femmes est une œuvre encore en chantier.