La guerre, l’opium et la mémoire

Fleur de pavot à opium, rose pâle avec un centre noir

Ironie des choses, le pavot à opium est un proche cousin du coquelicot, emblème des anciens combattants chez nos alliés du Commonwealth (image : Lestat, pour Wikimedia)

Ce n’est pas une fable gentillette, je vous préviens. Plutôt une escarmouche dans la guerre des mémoires qui agite périodiquement notre pays. Je n’en éprouve aucune fierté, ni dégoût : ce sont juste des faits qui se sont produits, et qui ont fait ce que je suis.

Mais commençons par le commencement. Il n’y a jamais eu beaucoup de souvenirs de la guerre de 14-18 dans ma famille. Mes deux grands-pères étaient trop jeunes. Un de mes arrières-grands-pères a été réformé pour mauvaise vue (c’était une tête de bois qui n’a jamais voulu voir un médecin, même quand il est devenu aveugle, il parvenait à faire son métier de menuisier malgré cela). Un autre vivait hors de France à l’époque. Et puis il y en un qui était en Indochine avec sa famille, mais qui a été mobilisé dans les tranchées.

Lui aussi, c’était un peu un numéro. Fonctionnaire, il avait toujours cherché à avoir des postes en brousse, loin des villes, dans des zones fraîchement « pacifiées » où la France n’était représentée que par un poste militaire. (Sa femme avait au moins obtenu que ce soit près d’un hôpital militaire, au cas où.)

Un drôle de numéro, donc, déjà alcoolique, et qui ne s’est pas amélioré au retour de la guerre. Car il est revenu de la grande boucherie, oui, mais pas pour longtemps. Un ou deux ans après l’Armistice, il mourait d’une maladie du foie.

L’administration militaire considéra cependant qu’il faisait partie des victimes de la guerre, sans doute parce que cela permettait de faire bénéficier sa veuve d’un de ces fameux bureaux de tabac qu’on donnait aux veuves de combattants pour leur assurer une pension. Mon arrière-grand-mère a donc reçu le bénéfice d’un bureau de tabac – sauf que c’était en Indochine, et que cela voulait dire aussi un débit d’opium.

Eh oui, la France, dans son entreprise coloniale, n’a pas dédaigné le commerce des stupéfiants parmi l’exploitation des ressources locales. L’État avait déjà le monopole du tabac, il aurait aussi celui du hashish en Afrique du Nord et de l’opium en Extrême-Orient.

J’ai donc eu une arrière-grand-mère trafiquante d’opium, si on peut dire. Elle n’exploitait pas elle-même la boutique, mais la louait à un commerçant chinois, et touchait chaque mois sa part de la recette. (Ce n’était pas considéré comme un négoce très honorable, on s’en doute.) Et c’est ainsi que les séquelles de la Grande Guerre sont intimement imbriquées dans la mémoire familiale avec le business de l’exploitation coloniale, et les petits arrangements auxquels cela pouvait donner lieu.

J’aurai au moins appris assez tôt que le monde était compliqué, et les gens qui le composaient encore plus.

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