Par leur propre bouche : le sifflet des fachos et le mégaphone djihadiste

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Connaissez-vous le sifflet à chien ? Non, pas l’objet avec lequel un dresseur donne des signaux ultrasonores que nos amis à quatre pattes peuvent entendrent, mais pas nous. Il y a un autre type de sifflet : traduction de l’anglais dogwhistle, c’est un terme qui désigne une certaine forme de communication politique consistant à faire passer en douce, via des termes codés ou l’usage de certaines plaisanteries, un message destiné uniquement à une partie des électeurs – généralement une frange extrémiste. Ce message est censé passer au-dessus de la tête de la majorité raisonnable, tenue par ces mêmes extrémistes pour « naïve » ou mal informée.

C’est bien ainsi que cela marche, pour un temps. Car il n’est pas besoin d’être grand clerc pour remarquer l’usage de termes comme « réinformation », code pour « discours raciste, xénophobe, antisémite et/ou conspirationniste ». Ou pour noter que ceux qui s’auto-proclament « patriotes » émargent à l’extrême-droite. C’est parfois plus subtil. Ainsi aux États-Unis, des termes tels que « tough on crime » (littéralement : dur avec le crime) ont acquis une connotation raciste, tant l’insistance des politiciens racistes à parler de crime et à véhiculer le cliché du Noir ou du Latino voleur, violeur, drogué, bref irrécupérable, est prégnante. La clef est l’association – l’association systématique d’un champ sémantique « présentable » (sécurité, patriotisme, etc.) avec un autre que même certains de ceux qui votent pour les extrémistes n’osent pas s’avouer tout haut. Quand le public visé est bien rodé aux sifflets sémantiques, on peut se contenter de reprendre des éléments du discours opposé sur un ton ironique. Ainsi d’un éditorialiste réactionnaire daubant sur le vivre-ensemble : le simple fait de l’évoquer dans ce contexte est fait pour inciter les sympathisants à rejeter toute idée de modus vivendi.

(Par parenthèse : ce n’est pas que la préoccupation pour la sécurité ou la nation soit toujours signe de racisme ou d’autoritarisme. Au contraire, il y a chez ces groupes une ignominie bien particulière dans le fait de détourner à leur profit des thèmes qui devraient être la préoccupation de tous. Et ceux qui croient combattre l’extrême-droite en évitant simplement les thèmes qu’elle prétend porter se mettent le doigt dans l’œil. Fermons la parenthèse.)

Quand le public visé est bien rodé aux sifflets sémantiques, on peut se contenter de reprendre des éléments du discours opposé sur un ton ironique. Ainsi d’un éditorialiste réactionnaire daubant sur le vivre-ensemble : le simple fait de l’évoquer dans ce contexte est là pour inciter les sympathisants à rejeter toute idée de modus vivendi.

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Parfois, cependant, les extrémistes cessent d’avoir recours à ces subterfuges. C’est Donald Trump clamant tout haut qu’il va mettre un mur à la frontière avec le Mexique, ou barrer l’entrée du pays aux musulmans (et aux Français, ce que les amis de droite – extrême – du mal coiffé apprécieront).

Dans ce cas, la stratégie de la sidération prime sur l’appel subtil aux racistes honteux. Quand on sort chaque jour une nouvelle énormité, difficile à vos concurrents et à la presse de suivre ! Il leur faut courir pour réfuter votre dernier mensonge, mais vous êtes déjà en train d’en proférer un autre… ou deux, ou trois. On pourrait évoquer aussi ici le Gish Gallop, la stratégie du créationniste Duane Gish dans les débats : avancer de nombreux arguments à l’appui de votre thèse, vrai ou faux, qu’importe, le tout est d’en avoir beaucoup, et de les énoncer trop vite pour qu’on puisse les réfuter ou même juste les examiner !

Et puis il y a ceux qui méprisent le recours aux sifflets à chiens, parce qu’ils jouent un autre jeu.

Prenez Anjem Choudary. Cet ancien avocat est aujourd’hui en prison en Angleterre pour avoir incité, plus ou moins directement, des centaines de jeunes Britanniques à commettre des attentats ou à rejoindre le « Califat » autoproclamé – c’est-à-dire Daesh. Cet homme dont les liens avec divers complots meurtriers, au Royaume-Uni et ailleurs, sont indéniables, a pourtant durant vingt ans continué à vivre dans la région de Londres et à y exercer son ministère de haine.

Ce n’est pourtant pas que Anjem Choudary se cachait. Au contraire : il avait dès le début annoncé son but : le Califat. Une théocratie basée sur l’interprétation la plus fondamentaliste, la plus rétrograde du Coran. Dès 1995, il réunissait plusieurs milliers de personnes en une manifestation-coup d’éclat au stade de Wembley. Il proclamait son souhait de voir le drapeau du califat flotter sur le 10 Downing Street et la reine d’Angleterre revêtir la burqa.

Outrances ? Pas vraiment. C’était tout simplement le programme de son mouvement. En l’annonçant haut et clair, il attirait à lui d’autres islamistes, qui en comprenait les références théologiques, et donnait aux esprits non avertis (c’est-à-dire presque tout le monde) l’impression qu’il n’était qu’une grande gueule, un bouffon. (Comme on disait que Trump était un bouffon, au début…)

Un de ses anciens partisans, Maajid Nawaz, appelle Choudary le « Joker de l’islamisme », un « clown qui ne fait pas rire ». Car c’est bien la couverture qu’il s’était taillée : cacher le terrible sérieux de son entreprise aux yeux des « mécréants » par l’énormité même du programme annoncé.

Il y a des bouffons qui méritent d’être pris au sérieux, ne serait-ce que parce que ce n’est pas juste un sifflet à chien qu’ils portent à leur bouche. C’est un mégaphone.

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