La Poste, la Libye, Rothschild et moi

Statue moderne : la chute des anges (plastique noir)

Ange ou démon ? Vrai ou faux ?

Allez à la Poste, ramenez une théorie du complot… C’est ce qui m’est arrivé aujourd’hui, à ma grande lassitude.

Donc je me rends au bureau de Poste de la Goutte d’Or, près de chez moi, pour récupérer un recommandé. Rien que de très banal. La queue est longue… Je prends mon mal en patience. Mais la patience n’est pas le fort de tout le monde. Derrière moi, parlant à la cantonade, un vieux monsieur bien mis, parlant le français sans accent, explique à qui veut l’entendre que depuis que la Poste est privatisée, « c’est comme ça pour les pauvres gens », et que les riches n’ont pas besoin de faire la queue puisqu’il vont sur Internet. Jusque là, pas de quoi fouetter un chat, même si je ne vois pas bien comment Internet aiderait pour récupérer un recommandé. Passons.

Là où ça se corse, c’est quand il trouve quelqu’un pour lui répondre, un jeune barbu qui affranchit du courrier professionnel sur l’une des machines automatiques. « C’est à cause d’Edmond de Rothschild, » continue le vieux monsieur, « il a des actions à la Poste, et depuis, il ne s’intéressent qu’aux riches ! » 

Comme disait l’autre, j’ai un mauvais pressentiment… 

À la décharge du jeune homme, il a bien essayé de détourner l’obsession rothschildienne du vieux en lui suggérant avec humour qu’il pouvait lui aussi investir à la Banque Postale, mais peine perdue : « Je n’ai pas d’argent, moi, pas comme Rothschild ! »

Et la queue qui n’avance pas. Il y a vraiment des jours où on a envie de maudire les congés payés, tout de gauche qu’on soit. En temps normal, il y aurait eu deux employés, et les gens n’auraient pas eu autant de temps pour gamberger en attendant.

C’est donc reparti sur Rothschild, derrière moi. Jusqu’ici, pas de discussion générale, juste le jeune et le vieux, mais quelques personnes commencent à faire des « oui, oui » approbateurs. Et le vieux monsieur bien mis, l’index levé comme un maître d’école, se lance dans ce qu’il croît sans doute être une révélation stupéfiante : « Rothschild est un sioniste ! Vous voyez, hein ? »

À ce point, j’en ai plus qu’assez, et la phrase sur le mal qui prend le dessus quand les gens de bien ne font rien me revient à l’esprit. Je me retourne et je fais mine de me moquer de cette histoire : « On ne va pas raconter n’importe quoi, quand même ! »

Oh, mais que ce vieux monsieur est mécontent ! Il tente de le prendre de haut : il sait les choses, lui ! Et voilà que le jeune barbu, se détournant de son étiquetage, renchérit : « Même que les avions qui ont bombardé Khadafi avaient le nom de Rothschild écrit dessus ! »

À ce moment-là, je n’ai pas besoin de me forcer pour éclater carrément de rire. Quelques personnes qui écoutaient aussi toussotent nerveusement. C’est un peu extraordinaire, hein ?

Mais le vieux semble aussi imperméable au sens du ridicule qu’à la logique la plus élémentaire (imagnez des comploteurs qui signent leurs forfaits en toutes lettres…). Il fait mieux – ou pire : il essaie de me convertir.

« Est-ce que vous pensez, » commence-il, que les pays du Maghreb vivaient en paix ? »

« Ça dépend, » je réponds, « à quelle époque ? » 

Ce n’est pas la réponse qu’il espérait avoir, manifestement. Il reprend laborieusement :

« Ces dernières années ! [Tiens, tiens, donc il n’en a pas après la colonisation, comme c’est souvent le cas dans ce genre de discussions.] Les pays du Maghreb étaient bien tranquilles, là-bas sous le soleil. Et puis l’Europe est venue les bombarder, et depuis il y a la pagaille. Et l’Europe fait ça pour voler l’Afrique… »

Je n’ai pas eu la présence d’esprit de rétorquer que ça avait commencé par un soulèvement des Libyens eux-mêmes, ou que l’Europe s’était bien gardé d’intervenir dans d’autres événements contemporains au Maghreb, comme la « Révolution du jasmin » en Tunisie. Inutile même de faire remarquer que ce n’était pas « l’Europe » en tant qu’entité politique qui avait agi, mais des pays européens, dont la France, mais aussi les USA. (À ce demander si cette curieuse tirade contre « l’Europe », teintée d’antisémitisme et obsédée par l’intervention en Libye, n’était pas nourrie à la propagande de Poutine… Mystère.)

Je me contente de hausser les épaules, en personne pas convaincue, et de suggérer avec un petit sourire de demander à Sarkozy pourquoi il est allé en Libye… Après tout, n’est-ce pas ?

Oh, mais il n’a pas apprécié cette ironie, le pépé ! Et de de fâcher tout rouge, en disant que je devais me taire ! Ce qui fait réagir quelques unes des personnes dans la queue, qui nous écoutaient. « Oh, mais, enfin… »

Drapée dans ma dignité, bien sûr, je rétorque qu’on n’est pas plus aimable, et que lui souhaitait le bonjour. Avant de le planter là.

Heureusement, la queue avance un peu, et je laisse derrière moi ce vendeur de salades avariées. 

N’empêche. C’est triste de voir des gens apparemment aussi intelligents que les autres se faire les propagateurs de ce genre de légendes urbaines aussi désobligeantes pour les victimes des guerres qu’elles prétendent dénoncer que pour les coupables qu’elles désignent à tort et à travers. Tout est la faute des méchants X et Y, et les habitants du Maghreb, d’Afrique, ne sont plus que des silhouettes dépourvues d’initiative. Le Printemps arabe ? La Révolution du jasmin ? Le soulèvement intrépide des Libyens, des Syriens, des Égyptiens, contre leurs dictateurs ? Effacés pour les besoins de la cause, car on ne peut faire des « sionistes » l’ennemi absolu qu’en écartant du tableau les protagonistes réels. Et c’est la double arnaque du conspirationnisme.

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