Brève réflexion sur l’anarchie

Vu dans le métro ce soir une affichette d’un groupe anarchiste dont le nom m’échappe, proclamant fièrement:

« Ni Dieu, ni maître, ni État, ni patron »

Malgré toute la sympathie que m’inspire ce programme, je n’ai pu m’empêcher de penser qu’il manquait un item dans cette liste: le caïd ou chef de gang.

C’est peut-être le signe de mon propre pessimisme, mais depuis la lecture du Guns, Germs and Steel de Jared Diamond (traduit en français sous le titre, hélas moins frappant, De l’Inégalité parmi les sociétés), je suis persuadée que toute organisation sociale complexe est à la base une forme de kleptocratie où une minorité de forts mettent à la rançon, sous des prétextes plus ou moins élaborés et avec des méthodes plus ou moins brutales, la masse des faibles et des malchanceux; et que s’il y a un progrès que l’humanité peut encore faire, c’est bien de trouver le moyen de faire fonctionner une société en limitant au possible les effets de ce défaut inhérent.

Une question qui ne devrait pas laisser indifférent tout anarchiste un peu réfléchi, d’ailleurs: comment empêcher que la fin d’une forme d’exploitation ne soit remplacée par une autre, simplement parce qu’il y aura toujours, toujours, des gens pour tenter de profiter de la vulnérabilité d’autrui. Et que si quelque garde-fou n’est pas là pour les en empêcher, on peut aussi bien arriver à la situation décrite dans l’unique roman de science-fiction de Donald E. Westlake, Anarchaos, où une planète colonisée par un groupe d’anarchistes naïfs ou mal organisés se retrouve peu à peu sous la coupe de gangsters encore plus inhumains que les maîtres d’avant. (Hélas, je ne sais même pas si la version française du bouquin est toujours disponible.)

À comparer avec cet autre classique de l’exploration d’utopies ou contre-utopies par la SF, Les Dépossédés d’Ursula Le Guin (The Dispossessed), pour se convaincre qu’en politique, il ne suffit pas de chasser un tyran ou de supprimer une forme d’inégalité pour rendre impossible une reproduction du système, non pas à l’identique, mais sous de nouvelles formes.

Et je ne sais si l’on trouvera un jour une solution à cette quadrature.

2 réponses à “Brève réflexion sur l’anarchie

  1. Bonjour,
    Je partage ce point de vue. C’est le problème fondamental – et irrésolu- de l’anarchie.
    Dans la zone du dehors d’Alain Damasio, un groupe d’anarchistes idéalistes se font « envahir » et exploiter par des gangsters et doivent demander de l’aide u gouvernement auquel ils ont essayé d’échapper pour s’en sortir (sans doute inspiré de Donald E. Westlake).

    J’ai beau réfléchir, je ne vois pas comment empêcher l’exploitation de l’Homme par l’Homme. Le principal est de la minimiser.

    Bonne soirée

  2. C’est aussi le problème irrésolu numéro un des idéaux libertariens, même si peu des adhérents de ce genre de philosophie veulent bien l’admettre…

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