Roman: L’Héritier du Tigre, chapitre 28 (et dernier)

Cette fois, ça y est: voici le dernier chapitre de L’Héritier du Tigre! Ce fut un long chemin, mais j’espère avoir permis au lecteur d’apprécier le paysage…Bonne lecture à tous et à toutes.

Et comme toujours, je précise que ce texte est gratuit, mais qu’il n’est pas interdit d’utiliser Flattr pour marquer son appréciation.

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Enfin, pour la liste complète des épisodes déjà publiés, c’est par ici.

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L’Héritier du tigre

Roman

par Irène Delse

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Première publication : éditions Le Navire en Pleine Ville,
Saint-Hippolyte-du-Fort (France), mai 2006.

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Présente édition publiée sous licence Creative Commons 2.0 (France)
BY-NC-SA (Paternité, Non commercial, Partage à l’identique)

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Chapitre 28 : La compagnie du Prince Rouge

J’avais atterri sur des pavés mouillés, inégaux. Je reconnus la place déserte, autour de la vieille fontaine moussue. Elle ne resterait pas vide bien longtemps. La grande lune était haute et ronde dans le ciel, baignant le village de sa lumière blanche. De la maison jaillissaient des cris affolés.

Une porte s’ouvrit à la volée. Me rejetant dans l’ombre, je m’enfuis en courant, tournant le coin de l’édifice. Là, abrité des rayons de lune, un mur aveugle menait vers d’autres rues sombres… Mais déjà des Knas s’approchaient, venant de l’autre côté. Leurs pas claquaient sur les pavés. Pas le temps de chercher une cachette…

Plaqué contre le mur, j’écoutais les pas se rapprocher en tenaille. D’un instant à l’autre… Ma main toucha une paroi de bois rêche, ventrue comme un tonneau. C’en était un. Une gouttière descendait le long du mur et s’y déversait.

Sans attendre, je grimpai par-dessus le rebord et m’accroupis à l’intérieur. Hors de vue ! J’avais les pieds dans cinq pouces d’eau, mais je m’en souciais peu. Les pas et les voix de plusieurs Knas mal réveillés résonnèrent sur la place déserte. Le halo de leurs torches les empêchait de rien voir dans l’ombre, je le savais.


Et bientôt, j’eus la satisfaction de les entendre s’éloigner, voix gémissantes, semelles traînantes, plaintes dépitées.

Le prince Shalinka et Dreyyin Sharani eux-mêmes étaient sortis. Le rapport des Knas lancés à ma poursuite n’ayant rien donné, Shalinka lui-même commença à faire le tour de la maison, criant mon nom dans la nuit, lançant des appels au sentiment familial, à l’obéissance, plaidant, raisonnant. Il parlait toujours en Ditshalaï, le Langage ancien des Enknayyar. Je me bouchai les oreilles, enfonçant la tête entre mes bras serrés.

Mais lui aussi s’éloigna vers la place, vers les ruelles obscures qui s’en éloignaient. Tous me croyaient déjà loin. Je commençai à respirer.

Lorsqu’ils furent tous partis, le prince et son conseiller, rentrés dans la maison de guerre lasse, et tous les Knas disponibles partis en chasse aux quatre coins du village, je me remis debout et m’étirai. Le froid de la nuit commençait à devenir pénible. Mais où trouver un refuge ?

Levant la tête, j’examinai le mur au-dessus de moi. La gouttière était faite d’un tuyau de céramique, attaché au mur par des collets de métal. Elle montait bien jusqu’au toit, mais celui-ci s’avançait trop avant au-dessus de la rue. Je ne pourrais jamais y prendre pied. En revanche, une petite lucarne s’ouvrait dans le mur, un peu à droite de la gouttière, et juste en dessous de l’avant-toit…

Après un dernier coup d’œil autour de moi, je saisis le tube de la gouttière au-dessus de ma tête. Et puis je me hissai, tirant sur mes bras, prenant appui de mes pieds sur le bord du tonneau, puis sur les collets qui tenaient la gouttière. Peu à peu, je parvins à la hauteur de la lucarne. Elle semblait donner sur une pièce obscure. Un volet de bois, mal tiré, l’obstruait à moitié. En tendant le bras, je parvins à le repousser. Il tourna lentement, grinçant sur ses gonds. Le cœur battant, je restai un moment immobile, suspendu à la gouttière dans l’ombre du toit. Mais rien ne bougea, ni dedans ni dehors. Alors je m’enhardis et pris appui de la main droite sur le rebord de la lucarne, du pied droit sur l’étroit interstice entre deux pierres du mur.

Il y eut un moment difficile, mais bientôt j’eus les deux avant-bras posés sur le rebord, les pieds calés de façon précaire sur de minuscules saillies du mur, en dessous, et ainsi tirant d’un côté, poussant de l’autre, je passai la tête par la lucarne, puis, me faufilant pouce par pouce comme un serpent, tout le reste du corps.

Je restai étendu un long moment sur le plancher rugueux, poussiéreux, de ce qui devait être les combles. Aucune lumière, à part un mince rayon de lune. Accoutumant mes yeux à la pénombre, je tâchai de distinguer où j’avais échoué.

De grosses poutres montaient du plancher, inclinées selon l’angle du toit. Je pouvais me tenir debout sous le faîte, à l’endroit où elles se croisaient, mais la pente déclinait vite de part et d’autre. D’autres poutres se dressaient à la verticale comme des colonnes. Doucement, sur les mains et les genoux, je commençai à explorer l’espace obscur, encombré, qui m’entourait. Des caisses et des coffres de cuir étaient entassés sans ordre, avec d’autres objets aux formes étranges, dangereuses, peut-être des meubles cassés.

Une couche épaisse de poussière et de toiles d’araignées recouvrait le tout. J’eus pourtant la chance, alors que j’avançais presque le nez au sol, de découvrir un trou minuscule dans une planche, sans doute un nœud du bois qui avait sauté. De la lumière et des bruits en filtraient.

Allongé sur le ventre, l’œil collé à ce trou guère plus large que l’ongle de mon pouce, je me mis à observer.

Juste en dessous du comble se trouvait une chambre assez propre, modestement meublée. Sans doute celle attribuée à Dreyyin Sharani. Je pouvais distinguer celui-ci de dos, alors qu’il semblait discuter avec quelqu’un. Le prince Shalinka ? Pour en avoir le cœur net, je tournai la tête pour amener mon oreille au-dessus du trou.

Je ne perçus d’abord qu’un vacarme indistinct. La folie la plus complète semblait régner dans la maison. Des gens allaient et venaient, s’interpellaient à voix haute. Un ordre sec vint soudain couper ce remue-ménage.

C’était bien la voix de Shalinka.

Le cœur battant, je tendis l’oreille. Sharani et lui semblaient seuls dans la pièce, à présent. On traîna quelque chose de lourd. Une chaise, peut-être, un coffre ? Puis Sharani dit quelque chose que je n’entendis pas.

Je ne sais pas, Shari ! Le prince Shalinka avait repris la parole. Je crains que nous ne puissions le trouver s’il a vraiment décidé de disparaître… S’il a dû apprendre quelque chose, durant ce voyage, c’est bien l’art de se cacher !

Mon cœur battit de plus belle. Il n’était pas difficile de deviner de qui ils parlaient ! Ainsi, Shalinka lui-même me croyait capable de disparaître ? Quelle idée !

Mais le prince continuait :

Je ne peux qu’espérer qu’il reviendra de lui-même. C’est un Shalinka. Qu’irait-il faire ailleurs que notre demeure de Shalin-Yari ? Où pourrait-il s’initier à la tâche d’un Enknayya, sinon auprès de son père ? Auprès du chef de famille ? Non, je pense qu’il reviendra. Mais cette attente me ronge les nerfs.

Je comprends, Monseigneur. Un malheur pourrait arriver…

Eh oui, bien sûr ! Un accident, un rôdeur… Qui sait ! Ou peut-être Yenshaya choisira-t-il de partir vraiment, hors du Royaume… Mais non, ce serait absurde. Après tout ce voyage, tous ces efforts… Je ne veux point y songer !

Pourtant, l’idée s’insinua en moi, tandis que j’écoutais ces paroles. Et si je disparaissais vraiment ? Si je parvenais à atteindre la frontière, à rejoindre les Krobors dans les montagnes de l’Est ou du Kyalindari ? Au bord du fleuve, ils m’avaient laissé entendre qu’ils souhaitaient me voir parmi eux… M’accueillir…

Mais je savais trop bien comment ils l’entendaient. Ce serait un voyage sans retour. Je ne serais plus un Shalinka, pas même un Enknayya, mais un Krobor sauvage, participant à leurs rites, à leur atroce repas des morts… Au Kyalindari, j’avais entendu parler de Knas qui partaient ainsi, abandonnant leurs parents, leur village, toute leur vie précédente. Des proscrits, pour la plupart. On les retrouvait parfois, des années après, parmi les morts laissés sur le terrain par une attaque de Krobors.

Non ! C’était impossible ! J’aurais préféré me tuer sur-le-champ, finir une fois pour toutes ce qui avait été si mal commencé.

La tentation était si forte que je tremblais de tout mon corps. Rejoindre Tayyen, enfin ! Rejoindre ma mère, Eyyenvi… Et Lelgatniz, qui m’avait nourri et bercé sur son cœur, et le pauvre Annkeld, que j’avais un moment cru sauvé… J’aurais voulu demander pardon à Eyyenvi, non de lui avoir obéi ou d’avoir failli à le faire, mais d’avoir entendu la vérité. Quoi qu’il eût fait, auparavant, ou même en ce dernier instant dans la tour, à Nitindra, il avait de fait été pour moi un père pendant presque douze ans, et je ne pouvais l’oublier.

Les mains pressées contre ma bouche, je m’efforçais de ne pas gémir. Les sanglots n’étaient pas loin, même si mes yeux restaient secs. Je serrai les dents. Contre mon flanc, je sentais la poignée de la dague que m’avait donnée mon père, le prince Shalinka… Non ! Ce n’était pas ainsi qu’il avait entendu ce cadeau !

Respirant lentement, profondément, je finis par retrouver en moi un semblant de tranquillité.

Remettant l’oreille contre le trou, je n’entendis plus rien, à part peut-être un léger ronflement. Je regardai, mais la pièce était noire. Combien de temps s’était écoulé, pendant que je me débattais ainsi avec moi-même ?

Impossible de le savoir. Mais la maison semblait vraiment silencieuse, à présent. J’allai à la fenêtre, prenant garde à ne pas me cogner dans les poutres ou les rebuts entassés ça et là. Personne non plus. Avaient-ils abandonné les recherches, ou bien les continuaient-ils dans une autre partie du village ? La grande lune était un peu plus basse dans le ciel, mais encore très vive. La petite aussi avait dû faire son apparition. À leur lumière je pouvais recommencer à explorer le comble.

Je trouvai enfin une trappe dans le sol, dans un coin obscur, si éloigné de la lucarne que je ne dus cette découverte qu’au toucher, alors que je marchais avec précaution, tâtant le sol du bout du pied. Je me mis à genoux, passant mes doigts sur le pourtour.

Elle était assez large pour laisser le passage à un Kna adulte. Des gonds de cuir épais étaient fixés sur un bord ; l’autre, en vis-à-vis, semblait mal ajusté, faisant un peu saillie. Si je pouvais le soulever… Je tirai, doucement d’abord, puis de toutes mes forces, m’arc-boutant du pied contre le sol. Mais en vain. Je sortis la dague de son fourreau. La lame était longue et fine. Même dans cette pénombre, un pale rayon de lune se refléta contre l’acier, alors que je l’insérais dans la fente entre la trappe et le plancher.

Je tentai de faire levier, au risque de casser la lame. Mais cela ne menait à rien. Il devait y avoir un verrou de l’autre côté, ou peut-être un loquet…

Saisi d’une inspiration, je me contentai de faire glisser l’arme dans la fente, lentement, cherchant la résistance. D’abord dans un sens, puis… Là ! C’était bien un loquet ! Je le repoussai du fil de la lame.

Cette fois, je pus soulever la trappe. En dessous, silence. Une obscurité plus noire encore que dans les combles. Assis au bord du trou, je fis jouer mes jambes, espérant trouver un appui. Il y en avait bien un : une sorte d’escalier raide, fait de planches fixées entre le mur et une poutre descendant du plafond.

Je descendis lentement, m’arrêtant à chaque marche pour m’assurer que je ne faisais pas de bruit. Peu à peu, je pus discerner quelques formes vagues dans l’obscurité.

La pièce pouvait être une chambre, ou un débarras, impossible d’en juger. Mais les lignes d’un gris moins sombre sur ma droite, à la verticale, trahissaient à coup sûr l’existence d’une porte, donnant sur une pièce où une fenêtre n’était pas complètement fermée. Ce pouvait être dangereux… Mais si je parvenais à entrer, je pourrais au moins voir où je mettais les pieds.

Je progressai encore plus doucement vers la porte, retenant mon souffle. La poignée tourna sans bruit, mais sans effet. Un loquet, là aussi ? Je devais essayer…

La dague fit à nouveau son office. Bientôt, je pus laisser mon regard errer sur la chambre que j’avais entr’aperçue par le trou dans le nœud d’une planche, juste au-dessus. Je refermai la porte avec soin, sans le moindre bruit. Après une certaine hésitation, je fis de même avec le loquet.

Devant moi, sur le mur opposé, une fenêtre aux rideaux tirés laissait filtrer un peu de lumière : juste assez pour distinguer les traits du dormeur, dans un lit poussé contre le mur à ma gauche.

C’était bien Dreyyin Sharani. Il respirait avec calme, ronflant un peu par moments. J’avançai à pas de loup. Je n’avais aucune envie de le réveiller ! Un peu plus loin, dans le même mur, une autre porte se dessinait, plus étroite et plus basse. Celle-ci aussi avait un loquet, mais il n’était pas tiré. Se pouvait-il que…

Je poussai doucement la porte. Retenant mon souffle, je reconnus la chambre où nous avions dîné, et dans laquelle devait dormir le prince Shalinka. Les tables avaient disparu ainsi que leurs tréteaux, mais un grand lit massif occupait tout le mur à ma gauche, en face d’une cheminée où le feu éteint ne brasillait même plus. La fenêtre était restée ouverte, ses lourdes tentures écartées, les contrevents largement entrebâillés. Accoutumé à l’obscurité par ce long séjour dans le comble, je pouvais y voir presque comme en plein jour.

Les rideaux du lit étaient restés ouverts. Le Kna qui dormait là, en chemise, avait repoussé ses couvertures comme dans un sommeil agité. Sa respiration était lente, régulière, mais je ne pouvais jurer qu’il ne m’observait pas sous ses cils baissés.

Je m’approchais toujours plus lentement, pas à pas. Le silence faisait battre mon sang dans mes tempes. Je me tins enfin debout à un pas du lit.

Le prince Shalinka, mon père, semblait profondément endormi. Ses traits fins d’aristocrate, pour une fois détendus, le faisaient paraître un peu plus jeune que ses soixante-quinze ans. De longues mains fines dépassaient des manches de sa chemise, les doigts à demi repliés. Celle de droite reposait mollement à côté de l’oreiller, effleurée par un rayon de lune. Je ne pouvais distinguer les marques rouges et blanches de Shalinka, mais ce n’était pas nécessaire.

Comme je lui ressemblais ! Mais cela n’aurait pas été bien différent, sans doute, s’il n’avait été que mon grand-père.

De sous l’oreiller, je vis dépasser la garde d’un poignard, tout près de sa main droite. Je pris soudain conscience que je tenais toujours mon couteau. Sans réfléchir, je la remis au fourreau.

Ce n’est pas que la tentation ne m’aie pas effleuré. Venger Eyyenvi, venger ma mère, Tayyen ! Et puis m’enfuir… d’une façon ou d’une autre. Mais c’était toujours la même chose. À quoi bon ? Le vin était tiré, la coupe remplie. Je n’avais pas le choix du breuvage.

Le vieil Enknayya m’observait, j’en étais sûr, mais je ne le vis pas battre un cil.

Distraitement, je regardai autour de moi le reste de la pièce. Le sol disparaissait sous un épais tapis de laine, élimé par places. Sur une table, près de la cheminée, je vis un bassin de faïence, des flacons, une pile de serviettes. Un petit miroir carré, l’un des coins ébréché, complétait l’ensemble.

Je me décidai. Je devais avoir l’air épouvantable, couvert de poussière et de toiles d’araignées. Tournant le dos au dormeur, qui n’avait toujours pas bougé, j’entrepris de mettre un peu d’ordre dans ma tenue. Je secouai mes cheveux, brossai mes habits du plat de la main, passai un peu d’eau sur mon visage. Quand j’eus terminé, je m’attardai encore un moment devant le miroir. La clarté des deux lunes suffisait tout juste à distinguer les yeux brillants, enfoncés dans leurs orbites par la fatigue, un front haut et fiévreux, crispé de souci. Pouvait-on lire l’angoisse, sur ce visage, ou juste l’épuisement ?

Avec un soupir, je me redressai. Et puis je me retournai et m’assis calmement en tailleur sur le sol, les poings sur les genoux, le dos bien droit.

Shalinka avait ouvert les yeux.

Il s’était redressé et me contemplait en souriant, l’air soulagé, presque amusé. Nous avons échangé un signe de tête. Se penchant en avant, il prit la parole d’une voix basse, mais sans murmurer :

J’espérais que tu reviendrais, Yenshaya. Je pensais que tu devais te cacher à peu de distance, mais si j’avais pu me douter que tu étais juste au-dessus de nous !

Il secoua la tête, souriant comme malgré lui. D’un air plus grave, il reprit :

Je suis heureux que tu sois venu.

Il n’y avait rien à dire, aussi suis-je resté silencieux. Le prince me regarda longuement, d’un œil acéré, soupesant la situation.

Oui, voilà qui est bien. Mais es-tu prêt, Yenshaya ? Vas-tu maintenir cette décision, ou allons-nous au-devant de nouvelles querelles ? Je peux te guider sur ta route, désormais. Je peux t’aider à te conduire sur le chemin d’un Enknayya. Mais si tu ne l’acceptes pas, cela ne nous servira de rien, ni l’un ni l’autre. Je te le dis d’expérience. Et quelle amère expérience ce fut !

Il parlait d’Eyyenvi, ce n’était que trop clair. Je me passai la langue sur les lèvres. Elles étaient sèches et râpeuses. Dommage qu’il n’y ait pas eu d’eau à boire sur la table, près de la cheminée. Inspirant profondément, je finis par prononcer :

Monseigneur, je suis né pour être un Enknayya, un Shalinka. Votre… votre héritier. J’accepte d’apprendre tout ce que vous voudrez m’enseigner.

Dans ce cas, tu m’en vois satisfait. Donne-moi la main, mon fils.

Je m’approchai, et il serra ma main droite dans les siennes. Un pacte avait été conclu, plus solide que les pierres, immuable comme le passé.

Puis le prince se secoua. Un sourire aux lèvres, il reprit :

Nous allons devoir réveiller ce pauvre Sharani pour un moment. Il serait bien surpris de te voir, s’il se réveillait en pleine nuit… Ah, disons plutôt d’ici l’aube !

Car les étoiles pâlissaient déjà dans le ciel sans nuages, qui avait tourné à un indigo profond. Plus qu’une ou deux heures de nuit, sans doute.

Dans l’autre pièce, Dreyyin Sharani émergea d’un sommeil agité en entendant le pas du prince son maître. Quand il me vit derrière lui, il eut un sursaut. Il sembla retenir à grand peine l’exclamation de surprise qui lui était monté aux lèvres. Mais bientôt lui aussi parut tout à fait rasséréné.

Quelle nuit, Monseigneur ! Il se permit un petit rire à mi-voix. Vous et le jeune seigneur venez de me causer autant d’alarme que de joie !

Et moi, reprit le prince, j’espère que tu pourras dormir encore un peu après cette bonne surprise ! Il se tourna vers moi : Yenshaya, toi aussi tu as besoin de repos. Le deuxième lit est encore tout fait : j’espère bien t’y trouver endormi à poings fermés lorsque le jour se lèvera !

Mais je secouai la tête, levant les yeux vers ceux de Shalinka :

Monseigneur, si vous le voulez bien, je préfère dormir dans votre chambre, sur le tapis. Cela me suffira bien.

Le prince ne répondit rien, mais je crus discerner un sourire dans l’ombre de son visage. Nous savions tous où était la place d’honneur. Se tournant vers Dreyyin Sharani, il reprit :

Eh bien, qu’il en soit ainsi. Amène-nous quelques couvertures, Shari ! La nuit a beau être douce, je ne désire pas que mon fils attrape froid.

Je m’inclinai très bas :

Je vous remercie, Monseigneur.

Le prince aurait mieux aimé que je lui donne le nom de « père », sans doute. Mais ce mot n’aurait pu franchir mes lèvres pour le moment.

* * *

L’émoi des gens du village lorsqu’ils me revirent le lendemain matin dépassa encore celui causé par ma disparition. Notre départ en fut différé d’une heure ou deux. Tant de monde se pressait aux fenêtres, sur la place, que Shalinka dut accueillir les visites de tous les Knas de quelque conséquence que pouvaient abriter Ereyyenta et ses environs. Même ensuite, nous n’en fûmes pas quittes de disparaître. Malgré son agacement croissant, le prince fit faire à sa voiture un large tour du village, tous rideaux levés, pour permettre au peuple de voir par lui-même. Enfin, le cocher put tourner la tête des chevaux vers la porte est et faire claquer son fouet au-dessus de leurs têtes, les lançant au trot pour la dernière étape du chemin.

Notre colonne roula encore plusieurs heures, traversant une plaine où les pâturages cédaient peu à peu la place aux champs de blé et d’orge, aux vergers soigneusement alignés, parsemée de fermes de plus en plus nombreuses et de villages plus riches et plus rapprochés. Nous remontions aussi plus souvent des caravanes de marchands aux chariots lourdement chargés, tandis que des courriers à cheval filaient comme le vent dans un sens et dans l’autre.

Après avoir tourné vers le nord à un carrefour particulièrement passant, nous vîmes scintiller une nouvelle rivière devant nous : Hérinraïn, qui descendait des steppes du Tsinari, au septentrion. Je savais qu’elle bordait notre place forte de Shalin-Yari, puis longeait la route avant de se jeter dans le fleuve Shenran.

À notre droite s’étendait une assez grosse ville, que l’on nommait, me dit le prince, Tamin-Laï ou parfois Shalin-Tamni. Elle s’étageait sur le flanc d’une colline en plusieurs terrasses, comme les rangées d’écailles sur le dos d’un poisson. Elle était bordée d’une muraille épaisse, grise comme l’ombre du crépuscule, sauf un endroit sur son flanc nord, où deux jetées surélevées, longeant la rivière, formaient l’entrée d’un port. Je devais apprendre plus tard que ce chenal, assez large pour laisser passer les chalands qui remontaient depuis la mer sur le Shenran et le Danagor, pouvait en cas de danger être obstrué par des chaînes tendues sur des pieux d’acier.

La rivière était rapide, à cet endroit, enserrée entre les jetées de la ville et celle de la forteresse. Laissant les chevaux fumant de sueur ralentir enfin le pas, nous avons fait face à la masse puissante qui se dressait devant nous, vers le nord.

Shalin-Yari fut d’abord une muraille, grise et sombre comme celle de la ville, s’élevant abruptement au-dessus de la rivière jusqu’à une hauteur vertigineuse, de l’autre côté du flot rapide et bouillonnant, blanchissant d’écume, qui se brisait à son pied. Dans la muraille se dessinait une porte d’acier, presque noire en cette heure avancée de la journée où le soleil avait descendu sur l’horizon au couchant. Un pont de bois, à demi relevé, pendait à des chaînes devant la porte. Au-delà des murs, on pouvait deviner la silhouette de bâtiments, de tours, peut-être même d’autres murs. Des étendards rouges et blancs couronnaient chaque toit, chaque pinacle.

L’appel clair d’une trompe retentit depuis l’une des tourelles qui flanquaient l’entrée ; une autre lui répondit sur le même ton, embouchée par l’écuyer du prince qui nous précédait. Alors seulement le pont s’abaissa sur le vide au-dessus de la rivière et les vantaux d’acier s’écartèrent devant nous.

La voiture traversa au trot, dans un roulement assourdissant. Je fus stupéfait de l’épaisseur des murs. Même la forteresse de Talindis, sur la frontière ouest de notre province, palissait en comparaison. Je me tordis le cou à la fenêtre pour distinguer le sommet des murs. Ils semblaient à peine moins épais là-haut qu’à la base ! On devinait un chemin de ronde, assez large pour que quatre ou cinq Knas puissent passer de front sans se toucher.

La première cour de Shalin-Yari s’ouvrit à notre vue. Les roues cerclées de fer des voitures retentirent de plus belle sur le pavé. En fait de cour, on eût plutôt dit une ville peuplée de soldats en livrée rouge et blanche, qui s’affairaient sur les terrains d’entraînement, dans les écuries, les ateliers, les entrepôts.

Ce fut comme une vague qui nous accueillit de proche en proche, tandis que les soldats s’agenouillaient puis se relevaient sur notre passage en levant leurs armes et lançant des acclamations, une vague d’acier brillant et de plumes blanches, d’anbaï rouges et de visages gris ou noirs, rayonnant de joie. Je suivis l’exemple du prince en agitant la main et souriant à la fenêtre, le cœur battant, alors que se brouillait derrière nous ce sillage de puissance déployée et d’exultation. Sans rompre le pas, notre colonne tourna à gauche, vers l’ouest, où elle longea un autre mur presque aussi haut et puissant que le premier.

Je fus moins surpris cette fois par la taille des fossés (remplis non d’eau, mais de pieux effilés dressés vers le ciel) et du portail massif. La deuxième cour n’en était pas moins saisissante. Était-ce un village, cette fois, cette succession de jardins potagers, de vergers, d’étables, ces rues et ces places bordées d’échoppes et d’ateliers, de fontaines, de lavoirs, de forges ?

La tête me tournait. Encore les acclamations, les saluts de part et d’autre, les claquements de roues et de sabots sur les pavés. Notre chemin continua vers la gauche d’un quart de tour.

La nouvelle porte faisait face au nord. Je vis cette fois que la cour était prise entre le troisième mur d’enceinte et une muraille noire et abrupte de rochers, sur le flanc est. Shalin-Yari s’adossait aux os même de la terre, à la montagne infranchissable qui bordait les marches du Tsinari. Plus haute encore que la plus haute muraille, ces dents de rocs étendaient leurs ombres déchiquetées loin derrière elles vers le levant.

Enfin nous avons pénétré dans la dernière cour.

Par un extraordinaire contraste, celle-ci abritait de grands jardins d’agréments. Des bosquets de tilleul d’un vert tendre faisaient contraste avec des haies de buis ou de cyprès, des rideaux de trembles longeaient des ruisseaux murmurants, entrecoupés de petites cascades où la mousse et les fougères s’accrochaient à des rochers de formes étranges, dont certains devaient sans doute plus à l’art qu’à la nature. Mais à peine étions-nous passés sur un pont de pierre rose orné de flambeaux et de statues que s’ouvrait la perspective d’une allée d’ormes plus que centenaires, où le fin gravier ratissé parvenait presque à étouffer le bruit de notre cavalcade.

Par des trouées dans l’alignement des arbres, à gauche et à droite, je vis passer comme en un rêve des étangs couverts de lis d’eau, des tonnelles de rosiers en fleurs, même un petit temple de pierre blanche, immaculée, dont la silhouette carrée aux proportions parfaites était surmontée d’une coupole d’or.

Des oiseaux aux couleurs incroyables s’envolaient à notre approche, leurs cris se mêlant à la voix flûtée des crapauds-musiciens saluant le soir. Je crus voir disparaître au loin, vers un bosquet plus touffu que les autres, une petite harde de daims. Je me tournai vers le prince pour m’émerveiller de tout ce spectacle, sans plus craindre de passer pour un nigaud, mais soudain je restai sans voix.

De l’autre côté de la route, par la fenêtre où se penchait le prince, un vaste enclos se révélait à la vue. Les fauves qui s’avançaient vers nous d’un pas nonchalant, comme pour cacher leur intérêt, avaient la grâce de chats et la taille de panthères. Cinq ou six suivirent la voiture de la tête un moment, l’œil aux aguets, les oreilles dressées. Leur robe était d’un roux clair, décoré de marbrures plus sombres. Seule la queue longue et ondulante dont par moment ils se battaient les flancs trahissait leur excitation. Un autre s’approcha plus près encore, s’étirant de tout son long contre les barreaux. Il était noir comme un morceau de nuit. Dressé sur ses pattes de derrière, il atteignait la taille d’un Kna. Je n’aurais pas voulu me retrouver par surprise au sein de l’enclos, sans de forts barreaux entre lui et moi !

Surprenant mon regard, le prince Shalinka eut un rire bref, comme un aboiement.

Ce sont mes tigres du Tsinari ! Ne sont-ils pas splendides ? Un des petits rois de leurs tribus barbares me les a donnés il y a un an ou deux en guise de cadeau de paix, lorsque je l’ai battu pour la dernière fois. Je ne sais si le Tsinanshar se tiendra tranquille, mais je peux répondre de la férocité de ces bêtes ! À ne point toucher, même avec des gants !

Comme s’il avait compris cet éloge, le tigre noir poussa en cet instant un rugissement profond, rauque et âpre, auquel les autres se joignirent un par un, à pleine gorge, la tête levée vers le ciel, gueule ouverte sur des crocs luisants.

Les oiseaux s’étaient tus. Cachés dans les fourrés, ils connaissaient la menace contenue dans cet appel vibrant.

Ils sont extraordinaires, Monseigneur, m’écriai-je !

Mes yeux devaient briller comme des étoiles dans le demi-jour qui régnait à l’intérieur de la voiture. Ce fut à regret que je vis disparaître les silhouettes noires et fauves. Mais je savais que je les reverrai encore bientôt, ainsi que toutes les merveilles de ce parc. C’était désormais ici, à Shalin-Yari, que j’allais demeurer. Comment aurais-je pu encore abriter des pensées mélancoliques au fond de mon cœur ?

Et puis bientôt la dernière porte fut devant nous, faisant face à l’est, celle qui défendait le château proprement dit.

Seule la première lune s’y reflétait pour le moment, pleine et ronde au-dessus de l’étoile du soir. À l’aube, toute la splendeur du soleil levant devait l’illuminer de ses rayons d’or et de pourpre, peignant en rouge sang le granit rose des murs, faisant resplendir l’acier poli de la porte, étinceler ses filigranes d’or et d’argent. Déjà il me tardait de pouvoir sortir le lendemain par cette porte, de me tenir devant ces murs et de voir naître l’aurore sur les montagnes aux sommets enneigés que l’on devinait au loin, à l’est, à la limite extrême de notre province, et au-delà desquelles ne s’étendaient que le pays sauvage du Dertner. Le prince Shalinka me précéderait d’un pas ou deux, et nous dirions les prières de l’aube avant de visiter plus en détail son domaine. J’en prononcerais une autre, à part moi, pour ceux et celles qui avaient trouvé la mort tout là-bas, au Kyalindari. Ce serait le commencement d’une nouvelle vie.

Les yeux grands ouverts, le cœur battant, je me laissai aller contre le siège de velours rouge. Glissant presque en silence sur ses gonds bien graissés, la dernière porte s’ouvrit devant nous.

(À suivre)

(Liste de tous les chapitres publiés)

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2 réponses à “Roman: L’Héritier du Tigre, chapitre 28 (et dernier)

  1. Bonjour
    je viens de finir la lecture de ce dernier épisode que j’attendais avec impatience. J’ai beaucoup aimé l’histoire et le monde qui a été recréé ici. Je souhaite qu’il y ai une suite à l’histoire de ce jeune prince… et qu’il rencontre de nouveau les Krobors. Avez-vous pensé à des illustrations ?
    Bon courage et merci
    Christelle

  2. Bonjour Christelle, et merci de ces compliments. Mais quant à écrire une suite, ce n’est pas prévu dans un avenir proche, désolée.

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