Roman: L’Héritier du Tigre, chapitre 27

Et nous arrivons à l’avant-dernier chapitre… Mais si, mais si! Comme toujours, ce texte est gratuit, mais il n’est pas interdit d’utiliser Flattr pour marquer son appréciation.

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Enfin, pour la liste complète des épisodes déjà publiés, c’est par ici.

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L’Héritier du tigre

Roman

par Irène Delse

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Première publication : éditions Le Navire en Pleine Ville,
Saint-Hippolyte-du-Fort (France), mai 2006.

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Présente édition publiée sous licence Creative Commons 2.0 (France)
BY-NC-SA (Paternité, Non commercial, Partage à l’identique)

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Chapitre 27 : La vérité

Je ne relevai la tête qu’au bout d’une heure ou deux, lorsque l’embrasure entre les portières fut soudain obscurcie. Notre voiture passait entre deux hauts murs de pierre grise. Shalin-Yari, déjà ? C’était bien tôt… bien tôt pour découvrir déjà cette nouvelle vie…

Mais le vieux Dreyyin Sharani, qui s’était appuyé à la fenêtre pour lancer quelques ordres à notre escorte, annonça avec un sourire :

Voici le bourg d’Ereyyenta, Monseigneur !

Rien n’a changé ici depuis des années, fit remarquer le prince Shalinka avec approbation.

Au clin d’œil qu’ils échangèrent, je sus qu’il ne parlait pas seulement de l’aspect de la ville. Ici, au moins, il n’aurait pas à craindre pour la fidélité de ses gens. Après la traîtrise du Sensharaïn et de notre ancien allié Satyissinsha, c’était appréciable de savoir qu’on pourrait dormir en paix !

Le chef de village lui-même fit mine de maintenir pour nous les portes fortifiées, pesant contre le battant clouté de fer. Mise en scène obséquieuse, évidemment, tant le vieillard semblait frêle. Mon grand-père fit arrêter un instant la voiture pour le saluer, ce qui lui valut les acclamations de tous les villageois présents. Déjà nous nous étions remis en marche, laissant les bonnes gens du lieu trotter à notre suite.

Comme ces rues étaient sombres entre les murs noircis de fumée ! Seules des bannières rouges et blanches, déployées à la hâte pour accueillir le seigneur Shalinka, égayaient un peu cette vue.


Nous avons fait halte sur une place un peu plus vaste et plus propre que les rues avoisinantes. Le ciel rougi par les rayons du couchant teintait de pourpre les demeures de pierre qui se dressaient tout autour. Ce devaient être celles des bourgeois et notables du lieu.

Des dizaines de Knas, hommes et femmes, enfants et vieillards, s’approchèrent avec vénération, comme si la caisse de la voiture contenait un trésor sacré. Ce qui était d’ailleurs le cas, d’une certaine façon. Si leur prince et seigneur devait mourir sans descendance, si leur faisait soudain défaut la protection ancestrale des Shalinka, qu’adviendrait-il de ces simples gens livrés aux luttes et aux appétits des grands qui se partageraient la province ?

Mais le prince Shalinka n’en semblait guère ému. Il fit ouvrir les portes et descendit vivement, presque sans raideur malgré son âge et le combat furieux de tout à l’heure.

Je le suivis à deux pas, l’observant pour me calquer sur lui en tout. L’instinct, mon éducation, tout me dictait que cette première rencontre avec ceux que j’étais destiné à gouverner un jour serait aussi cruciale pour moi que pour eux. Les premières impressions ont beaucoup de puissance.

Je dus m’en tirer de façon honorable, car Shalinka me fit un petit signe de tête, approbateur.

À la harangue du chef de village répondirent quelques mots du prince, embrassant la foule du regard. Il me fit saluer le peuple assemblé, la main sur le cœur, et à ma grande confusion, toutes ces bonnes gens se mirent à m’acclamer, plus fort encore si c’était possible que le prince lui-même !

J’aurais voulu croire qu’il s’agissait juste d’un effet de la nouveauté, mais impossible de me leurrer. L’héritier de Shalinka était celui qui assurerait leur avenir. Je réalisai que depuis le départ d’Eyyenvi pour le Kyalindari, quelque treize ans auparavant, ils avaient dû croire l’héritier légitime de la province à jamais disparu. On pouvait mesurer, à cet accueil, combien la discorde entre le prince et son fils unique avait causé d’angoisse à ses gens.

Si Eyyenvi avait bien été son fils unique… Mais non, je n’osais toujours pas y penser.

Cependant Shalinka ne semblait pas s’offusquer de voir le peuple accueillir son nouvel héritier avec une telle chaleur. Il sourit aux anciens du village, les fit se relever lorsqu’ils se furent agenouillés devant nous.

Après cet échange de politesse, on nous fit entrer dans la maison du plus vieux et du plus respecté des échevins. Ce devait être un fermier ou un éleveur, car je ne vis aucune boutique attenante à sa maison. En revanche, elle jouissait d’une petite écurie à l’arrière, et d’une cour intérieure comme dans un minuscule château.

Là s’était assemblée la famille de notre hôte : l’épouse, un frère cadet, trois fils avec leurs épouses respectives et tout un cortège de petits-enfants. Tous venaient faire honneur au prince autant que satisfaire leur curiosité !

On nous conduisit dans la meilleure chambre, celle qui servait d’ordinaire au maître des lieux et à son épouse. Là, nous dit-on, pourrait dormir le prince Shalinka, dans le meilleur lit du village. Une pièce attenante, où l’on apporta deux lits de sangle, fut attribuée au conseiller Dreyyin Sharani et à moi-même. Et il y avait dans ce village une excellente auberge, nous assurait-on, qui pourrait accueillir le reste de nos gens.

Je n’étais pas loin de dormir debout, malgré le bruit et l’agitation qui nous entouraient. Une horde de servantes s’affairait dans les chambres, changeant les draps, apportant de l’eau et des chandelles, tirant les rideaux. Du vin fut servi ; quelques curieux, qui s’étaient présentés à la porte dans l’espoir de jeter un œil sur ces visiteurs de marque, furent éconduits.

Sur les instances du prince, on fit venir un guérisseur pour m’examiner ainsi que Dreyyin Sharani. Celui-ci insista pour que le Kna soigne d’abord l’estafilade au bras de Shalinka, mais le prince ne voulut pas en entendre parler. Il veilla à ce que l’on prit soin de ses gens avant de se laisser recoudre, grimaçant et serrant les dents, mais sans la moindre plainte.

J’avais passé un moment plus facile. Le guérisseur, un Kna d’âge indéfinissable, mais dont les yeux bleu-vert trahissaient l’ascendance Krobor, m’avait examiné avec soin. Il s’était contenté d’appliquer un onguent sur la partie gauche de mon visage, avant de conseiller le repos. Sharani aussi, qui ne souffrait que de contusions, s’en tira avec quelques compresses.

Il y eut un moment de calme après le départ du Kna et de ses aides. Trois ou quatre des filles de la maison entrèrent en ouvrant de grands yeux, muettes de curiosité. Elles dressèrent pour nous une table, qui se retrouva promptement couverte de mets. Le chef de village lui-même avança de ses mains une chaise pour le prince, au plus haut bout de la table. Il s’avéra vite que c’était la seule de la maison. Dreyyin Sharani et moi prîmes place sur des bancs de bois, de chaque côté.

Nous avons dîné en silence, laissant nos hôtes s’affairer tout autour de nous. Il y avait de quoi satisfaire notre appétit, et au-delà, en quantité sinon en qualité de mets. Je fus bientôt parfaitement rassasié.

Ce repas pris ainsi sous un toit et non au bord de la route, dans des plats et des assiettes, et surtout au milieu de visages dévoués et bienveillants, c’était le premier de la sorte depuis… Combien de temps ? Un mois, plus peut-être. Depuis le passage de la frontière entre les provinces de Nayi et Shalinka, si je me souvenais bien… Depuis la forteresse de Talindis et l’hospitalité menteuse du Sensharaïn, en fait. Mais cette fois, je n’en pouvais douter, nous étions enfin revenus à la civilisation. À la sécurité du domaine propre de Shalinka.

Enfin, les filles débarrassèrent la table, sauf une paire de chandeliers pour nous éclairer. Les rideaux tirés faisaient barrage à la nuit. L’hôte et sa femme vinrent encore nous apporter un pot de thé couronné de vapeur, mais sur un signe du prince, ils se retirèrent, laissant les craquements du feu rompre seuls le silence de la pièce.

S’étirant en arrière dans son fauteuil, Shalinka poussa un soupir.

La chance a enfin tourné, Sharani. Après toutes ces années… Shíra sait que je n’osais plus espérer !

Le conseiller, d’un air nerveux, fit derrière son dos un signe superstitieux. Cela m’amusa. Songeant qu’il n’y avait plus personne pour servir, je me levai et remplis trois bols du liquide fumant.

Le prince et Dreyyin Sharani bavardèrent ainsi un petit moment. J’étais trop fatigué pour vraiment y prendre garde. Je contemplais le feu. Soudain quelques mots, à peine entendus, forcèrent mon attention. Je me frottai les yeux, tâchant de me concentrer sur ce que disait le prince.

Mon cœur sombra. Il parlait de ma mère. Comment était-elle morte ? Que pouvais-je lui dire à ce sujet, et à celui de ma sœur ? Il s’était tourné vers moi, le regard bienveillant.

C’était cruel. Mais il fallait en finir. D’une voix entrecoupée, les yeux brûlants, je lui racontai l’histoire des derniers instants de Nitindra. Le silence autour de nous était impressionnant. Même le feu semblait avoir fini de ronfler. Je n’osais lever mon regard vers le prince ni son conseiller, mais je savais qu’ils m’écoutaient avec une attention extrême. Le sang battait à mes oreilles. Au bout d’un temps qui me sembla immense, je m’arrêtai.

J’entendis un soupir siffler entre des dents serrées, un froissement d’étoffe. Des pas s’approchèrent, et je sus que c’était Shalinka. La peur me serra la gorge.

Mais il se contenta de se pencher sur moi. Une main sous le menton, il me souleva la tête, fixa ses yeux dans les miens. Il semblait infiniment triste, et autre chose aussi. Une colère intense, brûlante, qui me terrifia un instant, avant que je comprenne qu’elle n’était pas dirigée vers moi.

Il se retourna soudain, les poings serrés, joints l’un contre l’autre derrière son dos. D’une voix blanche, il cracha un nom :

Eyyenvi ! Maudit soit-il, maudit, quatre fois maudit ! Que Shíra l’emporte et lui dévore le cœur ! Il m’a volé Nitjin ! Et ma fille ! Et sans un miracle, il m’aurait volé mon fils ! Il n’y a pas de mots… Il n’y a…

Se retournant d’une pièce, il s’adressa au vieux conseiller, qui se tenait très droit, un peu en retrait.

Oh, Shari, j’étouffe ! Si j’avais su…

Rendons grâces au Ciel, Monseigneur, de vous avoir donné un autre fils, digne du nom de Shalinka !

Il semblait fortement secoué, lui aussi. Son regard allait de son maître vers moi, l’air incrédule, secouant la tête comme pour s’éclaircir les idées. Le prince s’approcha de lui. Il sembla se détendre soudain.

Tu as raison, Shari ! Eynya a fini par sourire à notre famille ! Je préfère oublier ce chien. Nous brûleront des offrandes au nom de ces deux malheureuses, demain, à Shalin-Yari. L’honneur sera le tien, Yenshaya. Je veux que tu sois à mes côtés lors de la cérémonie, au temple de la Lumière.

D’une tape sur l’épaule, il fit mine de réconforter Sharani. Puis il s’avança vers moi et me saisit la main droite. Il souriait.

Shalinka reposera bientôt sur tes épaules, mon fils. Peut-être plus tôt que tu ne le crois ! Mais je suis bien assuré que ce ne sera jamais une charge trop lourde pour toi.

Je faillis me mordre les lèvres. Pas le moment. Mais que dire ? Comment aurais-je pu abonder dans son sens ? La tête me tournait.

Je crois que vous devriez aussi remercier Eyyenvi, finis-je par prononcer d’une petite voix. C’est… c’est lui qui s’est occupé de moi, Monseigneur, durant toutes ces années. Il… Je pensais que c’était mon père ! C’est la vérité !

Et cette fois, je me suis vraiment mordu la lèvre. La coupure se rouvrit aussitôt, mais ce n’était pas si pénible que le silence qui régna soudain. La colère du prince Shalinka était presque palpable. Mais je sentis aussi autre chose. Comme une souffrance qui le rongeait, trop profonde pour les mots.

D’une voix froide de rage, il laissa tomber :

Ne l’appelle plus jamais ainsi ! Ne prononce plus jamais son nom devant moi !

Et il se retourna vers la fenêtre. Il était impossible que j’aie vu des larmes dans ces yeux brûlants. Malheureux, je gardai le silence. J’aurais voulu ne jamais voir cela.

Un coup de vent soudain secoua les contrevents comme des fétus. L’attache de l’un des rideaux de cuir se défit, faisant s’engouffrer une bourrasque humide dans la pièce. Je profitai de la diversion pour me lever et m’affairer à rattacher le cordon. Quand je repris ma place, on eût presque pu croire que rien ne s’était passé.

Je vis du coin de l’œil Dreyyin Sharani, le vieux confident, murmurer quelque chose à l’oreille de son maître. Celui-ci acquiesça d’un air distrait, un peu maussade. Il semblait prendre avec difficulté une décision importante.

Sharani m’adressa un signe de tête que je n’eus pas de peine à déchiffrer. Il approuvait ma franchise, mais m’enjoignait la patience. Tout allait s’expliquer.

Le prince se tourna finalement vers moi à nouveau :

J’ai dit que le désastre est passé bien près… (Il secoua la tête, l’air anxieux.) Notre famille a eu beaucoup de chance, après avoir joué de malheur pendant des années. Non, écoute-moi !

Je serrai les poings sans rien dire. Me forçant à lever les yeux vers le vieil Enknayya, je me penchai vers lui pour écouter. De la chance, en vérité ! Shalinka survivait, mais pour moi, c’était le monde entier qui se retournait comme un gant. Un être que j’avais admiré sans réserve pendant toute ma vie d’enfant devenait soudain un monstre à rejeter dans le chaos et l’obscurité ; et celui que l’on m’avait si longtemps présenté comme un tyran sans vergogne, un monstre haïssable, prétendait maintenant être mon père. Rien moins.

Je ne voulais même pas y penser.

Mais la voix ferme et claire du prince Shalinka continuait, me forçant à écouter :

J’ai déjà dit qu’Eyyenvi n’était rien pour toi. Je reviendrai plus tard sur ce point. Mais d’abord, sache combien sa conduite à la prise de Nitindra était déplorable… Pire, criminelle ! Il lui a d’abord fallu beaucoup d’aveuglement pour croire que les Denshari, même s’ils avaient de terribles griefs contre lui, auraient pu manquer de respecter sa femme et ses enfants ! Ils avaient des ordres de ma part, et Eyyenvi… (Ici le prince s’interrompit de colère, puis reprit en soupirant :) Eyyenvi ne pouvait en douter, car ils avaient des messages pour lui. Ils ne devaient prendre la place par la force que si cet imbécile refusait de traiter !

À part moi, je n’avais pas la même confiance que le prince dans la bonne foi et l’honorabilité de ses alliés. Mais je laissai passer. Il était trop tard pour tout cela. Beaucoup trop tard…

Bien sûr, comme il refusait, la guerre était inévitable. Sais-tu que les frères Denshari avaient été les alliés d’Eyyenvi, un moment, lorsqu’il a débarqué au Kyalindari pour s’y chercher fortune ?

Je clignai des yeux, troublé soudain par le souvenir que ces mots évoquaient. Les soldats Denshari n’avaient-ils pas défendu leur maître ainsi lors de cette longue discussion autour du feu, durant notre dernière nuit au Kyalindari ? Nous avions trouvé un abri dans le hangar du batelier, attendant qu’il retourne avec le bac pour nous faire franchir le fleuve Érengor. Qu’avait dit le vieil Aïtin Fansha, ce soir-là ? « Il y à dix ou douze ans, quand Eyyenvi s’était associé avec notre Maître, avant de le trahir… »

J’avais refusé d’ajouter foi à ses paroles, à ce moment-là.

Je… je pense que j’en ai entendu parler, Monseigneur. J’ai entendu les gens de Denshari en discuter, pendant le voyage.

Shalinka me regarda d’un œil perspicace.

En effet, bien des gens étaient au courant. Mais par la suite, ce démon sans foi ni loi a dénoncé leur marché, refusé de partager le domaine gagné sur les Krobors sauvages. Il s’était constitué une forte milice de Krobors, à ce moment-là. Les quelques soldats amenés du Nintaïka par les Denshari ne faisaient pas le poids. Aussi sont-ils venus vers moi, quelques années plus tard, me proposer un autre marché…

Celui-là, je pouvais le deviner… Mais je persistais à penser que les torts n’étaient pas entièrement du côté d’Eyyenvi. J’avais vu les Denshari à l’œuvre, et les croyais capables de toutes sortes de félonies. Bien sûr, ils avaient su présenter leur affaire au prince sous un jour plus avantageux !

Les Denshari avaient réuni des troupes et des armes en nombre suffisant, continuait celui-ci. Ils ne m’ont rien demandé de la sorte. Mais ils avaient besoin de ma… Pas vraiment de ma bénédiction ! Il eut un petit rire. Mais plutôt l’assurance que je ne leur chercherais pas querelle s’ils s’en prenaient à des terres qui étaient la propriété d’un Kna de ma famille, après tout. De ce côté, ils eurent toute satisfaction. Qu’ils gardent toutes les terres d’Eyyenvi dans cette province barbare, s’ils le désiraient ! Je n’en avais que faire. Et à dire vrai, elles ne m’appartenaient pas ! Aussi n’était-ce pas cher payé.

D’une voix douce, le vieux Dreyyin Sharani s’interposa, profitant d’une pause que faisait le prince pour chercher ses mots :

La famille Denshari n’avait jamais fait partie de la mouvance de Shalinka, jusque là. Mais pour entreprendre une telle expédition, il leur fallait au moins passer quelques accords avec le chef de clan. Ils devenaient aussitôt nos débiteurs.

Et ils avaient tout intérêt, reprit le prince, à respecter leur part du marché ! Sans quoi, je pouvais aussi lancer contre eux une attaque, à la fois au Kyalindari et sur leurs domaines principaux du Nintaïka !

Je devais le reconnaître, c’était raison. Alors pourquoi Eyyenvi… La réponse m’apparaissait maintenant, atroce d’évidence. Impassible, le prince Shalinka poursuivit :

Pour Eyyenvi, une telle défaite a dû sembler pire que la mort, car c’était à moi qu’il devait se rendre, en définitive. Et il n’a voulu laisser personne derrière lui… Déjà, il y a treize ans de cela, il m’avait pris Nitjin. Il était parti avec elle au Kyalindari. Et maintenant il recommençait ! Même mon fils et ma fille…

Sa voix se brisa. Gêné, je détournai la tête. Je ne voulais pas en entendre plus… Mais il continua :

Et cela aussi, il l’a raté ! Quelle ironie, Yenshaya ! Mais quelle chance pour moi ! La voix du prince était amère. Comprends-tu ? Il se tourna vers moi de nouveau, le regard ardent : Comprends-tu combien c’était mal de sa part, de te demander de faire ce que lui, le Kna adulte, l’homme fait, n’avait pas le courage de faire ? S’il voulait que vous l’accompagniez dans la mort, il aurait dû tous vous tuer lui-même ! Au lieu de quoi, il t’a mis dans la tête cette idée…

Les joues en feu, je m’écriai :

Il n’a pas eu besoin de me convaincre, Monseigneur ! Je savais ce que j’avais à faire !

Oui, certes, tu avais l’exemple de la tradition et de l’histoire de notre famille… Mais tu ne pouvais savoir ce qu’Eyyenvi te cachait, que des Denshari, vous ne risquiez rien ! Ils vous auraient amenés à Shalin-Yari, Tayyen et toi, et aussi Nitjin si elle avait vécu. Le chef de leur famille n’a-t-il pas entrepris le voyage de retour lui-même, à la seule fin de t’y amener ?

En silence, je ne pus qu’acquiescer. Denshari avait rempli sa part du marché, et moi, de mon côté, je l’avais tué. Là aussi, j’avais cru savoir ce que j’avais à faire…

Une vague de remords me surprit. Je me mis à pleurer à chaudes larmes, en silence. À quoi bon, maintenant ? Tout était terminé. Mais pour rester fidèle à mon nom, à l’attente que le prince mettait en moi, il fallait que je lui raconte aussi cela. Le visage dans les mains, je me remis à parler. Le calme des deux vieillards était presque aussi atroce que tout l’opprobre qu’ils auraient pu jeter sur moi.

Je fus longtemps à parler ainsi, bien que je fis mon récit le plus simple et le plus court possible, sans chercher aucune excuse ni explication. Quand j’en fus arrivé enfin à notre dernière étape sur la route, les deux soldats et moi, et à notre rencontre avec le convoi de Shalinka, la nuit était déjà bien avancée. Le feu était presque éteint. Le thé dans les bols devait être complètement froid. La gorge sèche, je portai cependant le mien à mes lèvres. J’avalai avec le liquide amer un peu du sang qui en sourdait. Mais je n’y pris garde. Cela semblait convenir à l’humeur du moment, d’une certaine façon.

Shalinka secoua la tête de nouveau, comme pour chasser des pensées désagréables. Je vis qu’il cherchait ses mots, lui aussi. Dreyyin Sharani, qui nous tournait le dos, s’était penché pour tisonner les braises dans l’âtre.

Ce n’est pas moi qui t’accablerai, prononça enfin Shalinka. Après un tel commencement, comment aurais-tu pu choisir de meilleures décisions ? Ce qui compte, à présent, c’est que tu es désormais près de moi, près de ton véritable père. Oublie l’autre ! Je ne te demande pas d’oublier ta mère, ni la petite Tayyen, ce ne serait pas juste. Mais je veux que tu tâches de mettre ton chagrin loin de toi, au moins pour le moment. Tu auras bien assez à faire et à penser lorsque nous serons à Shalin-Yari !

Les larmes avaient séché sur mes joues pendant que je parlais, sans que je fasse un geste pour les essuyer. Je tremblais.

La brise nocturne qui filtrait par les rideaux portait les senteurs du jardin. L’églantine et le chèvrefeuille, la sauge, le laurier et la clématite se mêlaient au parfum délicat des dernières violettes. Déchirement. Les forêts du Kyalindari aussi avaient abrité une débauche de violettes sauvages, couvrant le pied moussu des hêtres et des chênes de montagne, embaumant la vallée en contrebas jusqu’aux derniers jours du printemps.

Mais plus jamais pour nous, à présent. Plus pour Tayyen, ma sœur jumelle, ni pour Eyyenvi et Nitjin, en cette province du Kyalindari où ils s’étaient exilés.

Plusieurs fois, durant le long voyage qui m’avait conduit jusqu’ici, j’avais souhaité que la mort m’eût pris aussi, m’épargnant la rencontre avec celui que je pensais être mon grand-père, le prince Shalinka Solraïni Ktassilsha, mon seul parent survivant et le chef indiscuté de notre famille. Indiscuté, oui, depuis la mort d’Eyyenvi lui-même, qui s’était querellé avec son père et en avait payé le prix.

La route est longue, ici-bas,

La route est longue et le trajet incertain.

Si tu chemines seul,

Seul aussi tu trouveras ton destin.

Levant la tête vers le prince, je ne pus m’empêcher de murmurer :

Oublier Eyyenvi ? Comment le pourrais-je ? Et comment pourrais-je éviter de pleurer ma mère et Tayyen ? Vous, bien sûr, vous êtes le maître, vous décidez, et tous doivent vous suivre. Vous me dites que je suis votre fils, et je dois vous croire ! Mais comment puis-je commander à mon propre cœur !

Les lèvres serrées, amincies en une double ligne noire, il se pencha vers moi, jusqu’à amener ses yeux à la hauteur des miens. Il me fallait boire ce terrible regard, tandis que ses mains se posaient sur mes épaules. Chaudes et sèches, fermes comme le roc, ce n’étaient plus des mains de vieillard, malgré leur apparence de serres.

Si tu dois « croire » que je suis ton père, Yenshaya, c’est parce que c’est la vérité. J’ai cru comprendre, dans ton récit, qu’Eyyenvi a prétendu qu’il s’était enfui de Shalin-Yari et du Nintaïka parce qu’il voulait se marier à sa guise. Cela est vrai ! Il a dit aussi qu’il avait choisi Nitjin pour épouse, et que moi, son père, j’avais voulu non seulement l’en empêcher, mais aussi prendre la jeune femme pour mienne. Cela est faux ! Inverse les termes de ses mensonges, et tu trouveras la vérité ! J’avais épousé Sosheïrim Nassinteïvi Nitjin, à l’automne de 719. J’avais demandé sa main à son frère, qui était alors son tuteur. Là-dessus est venu Eyyenvi… Jeune, arrogant, beau parleur, il a détourné ma femme de moi et s’est enfui avec elle. Voilà ce qu’il a fait ! Mais à ce moment-là, Nitjin était déjà enceinte, porteuse de deux enfants qui seraient un jour ta sœur jumelle et toi. Je gage qu’Eyyenvi l’ignorait, car Nitjin était assez maligne pour voir que tout sentiment ardent pour elle s’éteindrait dans le cœur de son amant, si celui-ci venait à découvrir la vérité ! Elle lui a fait croire que tu étais son fils, et le pauvre idiot, fou de joie, te donna le nom extravagant de « Yenshaya », l’espoir retrouvé ! Il n’avait pas compté qu’un jour, cet espoir-là lui échapperait à jamais. Et ainsi connais-tu à ton tour la vérité.

Une horreur nouvelle m’avait saisi pendant ce discours. Jamais, je m’en rendais compte à présent, jamais pendant les heures écoulées depuis notre rencontre, je n’avais osé réfléchir aux implications contenues dans l’affirmation du prince. J’étais son fils, avait-il dit.

C’était vrai. Eyyenvi était un traître abusé par une menteuse, et tout ce que j’avais cru autrefois s’écroulait en cendres.

Tremblant, je repoussai sans rien dire les mains du seigneur mon père. Je me dirigeai vers la fenêtre. Il me semblait que je brûlais de chaud et de froid en même temps. Le feu avait reprit de plus belle, de nouvelles bûches rougeoyaient et flambaient dans l’âtre, ronflant comme une bête endormie. D’une main hésitante, je défis les rideaux, poussai le contrevent. Il faisait si chaud dans cette chambre…

Le vent frais du dehors cingla mes joues, piqua mes yeux rougis. Le prince était à côté de moi, une main légèrement posée sur mon épaule.

Mais soudain je me jetai dans le vide. Roulant sur moi-même en prenant appui sur le rebord de la fenêtre, je sautai la hauteur d’un étage et atterris sur mes pieds. Je roulai encore une ou deux fois à terre, amortissant le choc. Sans penser, sans calcul, je m’enfuis dans la nuit.

(À suivre)

(Liste de tous les chapitres publiés)

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3 réponses à “Roman: L’Héritier du Tigre, chapitre 27

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  2. Après le chapitre 28 y aura-t-il une suite ? Merci Irène.

  3. @ la pecnaude: Pour l’instant, il n’y a pas de suite prévue, du moins pas dans un proche avenir. Je suis repartie sur un autre projet d’écriture, mais dans une autre veine. Voilà tout ce que je peux dire pour le moment…😉

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