Roman: L’Héritier du Tigre, chapitre 26

Oui, le feuilleton continue, aujourd’hui avec l’antépénultième chapitre! Bonne lecture, donc. Je rappelle que ce texte est gratuit, mais il n’est pas interdit d’utiliser Flattr pour marquer son appréciation.

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Enfin, pour la liste complète des épisodes déjà publiés, c’est par ici.

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L’Héritier du tigre

Roman

par Irène Delse

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Première publication : éditions Le Navire en Pleine Ville,
Saint-Hippolyte-du-Fort (France), mai 2006.

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Présente édition publiée sous licence Creative Commons 2.0 (France)
BY-NC-SA (Paternité, Non commercial, Partage à l’identique)

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Chapitre 26 : Les derniers doutes

Je restai un long moment assis sur le sol, haletant, laissant mon souffle revenir peu à peu. La gorge me brûlait. Tout le côté droit de mon visage m’élançait, à l’endroit où Satyissinsha m’avait frappé. Il allait enfler terriblement, sans doute, mais grâce au Ciel je n’avais rien de cassé.

Je regardai mon grand-père, Shalinka Solraïni Ktassilsha, retirer son épée du corps sans vie du traître et l’essuyer soigneusement sur l’anbaï damassée de celui-ci.

Il se pencha sur moi, un genou en terre, fixant ses yeux clairs dans les miens. Une main posée sur mon épaule, il laissa échapper un soupir.

Yenshaya, mon fils !

Le cœur faillit me faire défaut. J’essuyai d’un revers de manche les larmes qui s’étaient accumulées au bord de mes yeux. J’essayai de parler, sans y parvenir. Quelque chose me suffoquait, et ce n’était pas seulement dû aux attentions de Satyissinsha ! Une colère sourde montait en moi.


Doucement, Yenshaya, doucement.

Le prince Shalinka jeta un coup d’œil autour de lui. Tout semblé réglé, le champ de bataille nettoyé de la dernière résistance de ces traîtres. Son regard passa sans changement d’expression sur le corps de son cousin.

Ktassilsha se releva, dépliant lentement sa haute taille. Il se tenait très droit.

Comment te sens-tu, mon enfant ?

La tête me tournait, ma lèvre saignait, tout le visage m’élançait comme pris dans un étau. Le coup de poing désespéré de Satyissinsha m’avait entaillé la joue de l’intérieur, contre le bord de mes dents. J’espérais qu’aucune d’elles n’était cassée.

Le vieil Enknayya semblait anxieux, pour une fois préoccupé de mon sort. Repoussant la main qu’il me tendait, je me remis sur pieds, tant bien que mal. Ktassilsha continuait à m’examiner des pieds à la tête comme s’il voulait me jauger. Comme s’il n’en croyait pas ses yeux, peut-être. Lui qui jurait tout à l’heure n’avoir « aucune chance » avec ses fils ! En vérité !

Quelque chose en moi éclata. Me redressant à mon tour, les poings serrés par la fureur, je le regardai dans les yeux et m’écriai :

Vous êtes le maître et je vous dois le respect. Mais n’insultez plus jamais mon père, Monseigneur !

Cela sembla l’arrêter un instant. Je soutins son regard bleu, aveuglant comme un ciel d’été. Et puis Ktassilsha secoua la tête. Il semblait infiniment triste. D’une voix amère, il lança :

N’as-tu donc pas compris, Yenshaya ? Ne t’ai-je pas dit qu’Eyyenvi n’était rien pour toi ?

Rien…

Je faillis suffoquer. Mais déjà le prince continuait :

Oublie Eyyenvi, mon fils. Je suis ton père. C’est la vérité.

Dans un soupir, il se détourna. Comme pour me cacher son visage. Je ne pouvais voir que son dos raide, ses poings serrés.

Je restai un moment hébété, incapable de penser. Mais malgré moi mon cœur se glaça. Je ne pouvais m’empêcher d’être impressionné par son accent de sincérité. Je n’arrivais pas à comprendre ; mais quelque chose en moi insinuait que je ferais mieux de croire le prince sur parole, si je voulais éviter des révélations par trop pénibles.

Mais je n’eus pas le temps de remuer ces impressions décourageantes. Bientôt le vieillard revint, me rappelant à mes devoirs d’Enknayya.

Allons, Yenshaya, remets-toi, à présent ! Tous les traîtres sont morts ou pris. Nous allons reprendre notre route dès que je me serai assuré de notre escorte. Shalin-Yari n’est guère qu’à un jour et demi, même en faisant halte dans le village le plus proche pour soigner nos blessés. Sèche ces larmes ! Allons voir ce qu’il en est de tes gens.

Je passai sur mon visage une main tremblante. J’avalai ma salive.

Oui, Monseigneur, m’efforçai-je de répondre. Je… J’espère que vous n’avez rien.

Moins que rien, Yenshaya. Une estafilade. Il ricana. Le maladroit qui m’a raté n’aura pas l’occasion de tenter son coup une deuxième fois ! Mais j’ai pensé que tu voudrais garder ceci…

Avec un sourire et un signe de tête qui se voulait encourageant, comme pour flatter un cheval ombrageux, Ktassilsha se pencha de nouveau vers moi. Il me présentait la poignée d’une dague, une arme courte et robuste, à la simple garde de bronze ; mais sa lame d’acier moiré en trahissait la finesse et le prix. Elle ne semblait pas avoir été utilisée dans ce combat. Sinon, la moindre goutte de sang l’eût ternie ; et aucun écuyer n’avait eu le temps de la fourbir.

C’était l’arme de ce garde félon, celui que tu as reconnu et confondu à temps. Il faudra que tu m’expliques cela, par parenthèse ! Regarde, c’est avec cette lame d’Eyenssildar qu’il a essayé de te frapper, sans y réussir. Ce trophée te revient, maintenant. Personne ici n’y a un meilleur droit !

Je m’inclinai pour le remercier, comme il se doit.

Monseigneur, vous avez trop de bonté. J’aimerais mieux la donner à Syini, pourtant. C’est lui qui m’a sauvé. Mais si vous désirez me faire ce présent, je ne peux que l’accepter avec gratitude.

Un sourire flotta sur les lèvres du prince Shalinka, tandis qu’il remettait l’arme dans ma main. Je ravalai un soupir. Nous pouvions toujours sauver les apparences, quand bien même ce serait la seule chose en notre pouvoir ! Je glissai la dague dans ma ceinture.

Marchant à la suite du prince, je cherchai de l’œil mes deux soldats, Baïran Syini et Zaïssi Namdri. Ce dernier, qui se ressentait encore des blessures reçues lors de la fuite vers le fleuve, avait été jeté à terre par sa monture affolée, dans les premiers instants de l’embuscade. Il semblait mortifié de n’avoir pu prendre part au combat. Mais je n’allais pas l’en blâmer. Tout s’était passé si vite !

Syini, en revanche…

Je me penchai sur lui avec appréhension. Rien pour lui n’avait encore été fait. Peut-être les gens de Shalinka le tenaient-ils pour mort. Ce coup à la tempe qu’il avait reçu aurait dû le tuer sur-le-champ.

Je vis pourtant du sang couler de son nez et de sa bouche, gênant son souffle court et haché. Il respirait encore, mais tout juste. Sa poitrine se soulevait à peine. Couché sur le dos, il risquait de s’étouffer sur sa langue ou dans son propre sang. Je ne connaissais pas grand chose à l’art de guérir, mais cela au moins me paraissait clair. Doucement, je tournai sur le côté la tête du jeune Kna pour lui permettre de respirer. Et cela me permit de regarder de plus près sa blessure.

La lourde épée avait ouvert peau et chair sur plusieurs pouces, pénétrant jusqu’à l’os. Un lambeau de cuir chevelu retombait de façon grotesque, comme une étoffe déchirée. Mais par quelque miracle, le crâne dénudé n’était pas brisé. Je revis en esprit l’instant où s’était abattue la lame, tranchant à moitié l’avant-bras levé, glissant et entamant brutalement le côté gauche de la tête… Glissant, oui, et déviant sur un de ces lourds bracelets de bronze qu’affectaient les gens de Tamna-Rora, en guise d’amulette autant que d’ornement. On pouvait dire qu’il avait rempli son usage ! Il était maintenant tordu et presque fendu en deux. Je ne pus que m’émerveiller. Même les plaques de fer d’une cuirasse, plus fines, n’auraient pu si bien absorber et dévier la force de l’impact.

Mais le flot écarlate qui coulait de ses blessures, sans discontinuer, m’effraya. Syini ne risquait-il pas de se vider de son sang ? Je commençai à déchirer sa chemise en bandes, travaillant fébrilement à l’aide de mon couteau.

Je fus soulagé quand Zaïssi Namdri, qui s’était repris lui aussi en fin de compte, marmonna un « Laissez-moi faire ! » qui ne prêtait pas à contradiction. Lui du moins avait quelque expérience. Si la chance ne nous abandonnait pas, le jeune Kna vivrait.

Les gardes survivants, tout autour de nous, eurent au bout d’une heure ou deux fini de mettre le convoi en état de reprendre la route. Il fallait soigner les blessés, calmer les chevaux nerveux, s’assurer des quelques prisonniers que l’on avait pu faire. Et mettre nos morts à part, bien entendu. Au nombre de ceux-ci figurait le fidèle capitaine Yanshar. Les traîtres l’avaient égorgé au tout début, le comptant avec raison comme l’un des plus dangereux avec le seigneur Shalinka. Mais pour le reste, ils s’étaient bien trompés dans leurs calculs ! Ils ne m’avaient pas cru dangereux, ne postant qu’un seul Kna pour s’occuper de moi. Satyissinsha m’avait un moment tenu pour rien ; et il l’avait payé de sa vie.

* * *

L’interrogatoire des prisonniers, complété du témoignage des gardes survivants, permit assez vite de comprendre comment les Satyissinsha nous avaient piégés. Comme les Krobors l’avaient redouté, l’autre nuit au bord du fleuve, le groupe qui avait pris en chasse mes soldats, au sortir d’Enfraïna, s’était porté en avant de nous sur la route lorsqu’ils ne m’avaient pas trouvé parmi les morts. Ils ignoraient comment je leur avais échappé, mais ils escomptaient bien me retrouver s’ils restaient sur le seul chemin qui menait du fleuve à Shalin-Yari. Et comme je l’avais pensé, ils portaient eux aussi la livrée de Shalinka. Munis de faux ordres de mission, ils avaient pris le contrôle d’un relais de poste au carrefour de la route du sud, celle qui menait à la province de Satyissinsha.

C’est là que le convoi de Shalinka les avait rencontrés. Se méfiant de son cousin Satyissinsha, le prince avait réquisitionné cette vingtaine de Knas, qu’il prenait pour la garnison normale du carrefour, afin de renforcer sa propre escorte.

Ainsi avions-nous failli être perdus ! Et si je n’avais pas reconnu la voix de ce garde, au dernier moment…

Il s’en était fallu de si peu !

Je secouai la tête, frissonnant. Inutile de me rendre malade maintenant avec ce qui aurait pu se passer. Si je ne l’avais pas reconnu, si Baïran Syini n’avait pas été à mes côtés, si ce damné traître de Satyissinsha avait été plus rapide ou plus fort, si, si, si… Tout cela pouvait n’être plus qu’un mauvais rêve à présent, un cauchemar tapi dans les limbes d’où il ne risquait plus de sortir.

Même le vieux conseiller, le paisible Sharani, que l’on avait cru perdu un moment, n’était qu’assommé. Celui-là ne fut pas long à reprendre connaissance. J’en fus heureux, et le prince Shalinka encore plus. Son humeur fit des progrès évidents lorsqu’il vit le Kna ouvrir les yeux et remuer, à peine désorienté par les brusques changements de fortune que nous avions essuyés en si peu de temps.

Shari, comme je suis heureux de te voir de retour parmi nous ! Le Ciel m’entende, je craignais que tu ne fusses au-delà de toute aide terrestre ! Mais tu es sauf, Eynya en soit louée ! Soudain, il se tourna vers moi en souriant : Eynya, et aussi ce jeune homme, qui pourrait bien être trop modeste pour parler, si je ne le faisais…

J’aurais voulu disparaître. Mais j’endurai le récit de mon intervention inattendue et de la destruction des plans du traître, qui s’en était ensuivie. Le prince Shalinka se tenait debout à mes côtés, sa main posée sur mon épaule. Un sourire jouait sur ses lèvres, adoucissant de façon étonnante l’expression de son visage.

Je n’osais déjà plus penser à lui comme à mon grand-père. Pourtant, quelque chose en moi se rebellait à l’idée qu’il pût réellement être…

Je ne pouvais m’empêcher de continuer à scruter son visage, à la dérobée. Shalinka Solraïni Ktassilsha ressemblait tant à Eyyenvi… Dans ses yeux d’un bleu intense, les rayons obliques du soleil accrochaient des éclats de lumière à chaque mouvement. Mes yeux étaient pareils, je le savais ; et autrefois, ceux d’Eyyenvi aussi avaient reflété le ciel le plus pur.

Soudain je me rendis compte que le prince m’adressait la parole :

Yenshaya, mon enfant, je suis content que tu sois parmi nous ! Je tiens à ce que tu le saches, et Dreyyin Sharani aussi. Lui et moi te devons la vie !

Gravement, le vieux conseiller s’inclina vers moi, une main sur le cœur. Muet de confusion, je l’entendis louer le Ciel lui aussi de m’avoir mis sur leur route. Mais n’étaient-ce pas eux, plutôt, qui avaient fait en sorte de se trouver sur la mienne ? Je parvins en fin de compte à prononcer quelques politesses d’usage. L’esprit me tournait encore, moi aussi, de tout ce qui s’était succédé ce jour-là, en moins d’une heure de temps.

Je n’avais pas l’habitude de me retrouver la cible de tant de compliments de la part de grands seigneurs et de personnes d’âge. Mais si je devais vivre dans la maison de Shalinka, sans doute devais-je me préparer à bien des situations étranges.

Allons, reprit le prince, ne perdons plus de temps ! Il faut nous mettre en route. L’après-midi est déjà avancée, et plusieurs de nos gens ont besoin de soins.

Oui, Monseigneur.

Machinalement, je me frottai la joue droite, là où le coup de poing désespéré de Satyissinsha m’avait heurté. La moitié de mon visage était enflée et chaude, comme si j’avais une rage de dents. Au moins, ma lèvre avait cessé de saigner.

Ktassilsha avait saisi mon geste.

— Te ressens-tu encore de cela ? demanda-t-il d’un air préoccupé.

— Non, Monseigneur, mentis-je. Ce n’est presque rien.

Mais j’évitai de secouer la tête pour ne pas aggraver les élancements. Shalinka semblait peu convaincu.

 Nous verrons un guérisseur dès que possible. Et pour toi aussi, Sharani !

Le vieux Kna se contenta d’un mince sourire. S’appuyant sur l’un des soldats, il fit quelques pas hésitants, puis avec plus d’assurance se dirigea vers la voiture de tête, où il tint la porte pour son maître, puis pour moi, avant de grimper à son tour les marches et de s’installer enfin avec un soupir.

* * *

Nous reprîmes la route au petit trot, ménageant bêtes et Knas. Une brise qui annonçait l’été soufflait déjà sur la plaine, écartant les rideaux de cuir de la portière, apportant avec elle les senteurs de l’églantine et du chèvrefeuille. Les hirondelles passaient et repassaient en sifflant, loin au-dessus de nous. Parfois, le cri aigu d’un faucon déchirait l’air, et les autres oiseaux se taisaient soudain, apeurés, avant de reprendre de plus belle quelques moments après.

Ktassilsha m’avait écouté avec attention quand je lui avais expliqué qui étaient les deux Knas qui m’accompagnaient. Un signe de lui, et on leur avait fait place dans le cortège : Syini couché dans l’une des chariots, avec les blessés, et l’autre chevauchant parmi les gardes, à notre suite.

Mais je ne mentionnai pas les Krobors. Ceux-ci avaient manifestement décidé de rester dans l’ombre, comme à leur habitude. Je pouvais le comprendre. Leur peuple avait trop mauvaise réputation parmi les Dittaïs, plus encore au Nintaïka que dans le Kyalindari où j’étais né. Certains d’entre eux étaient peut-être même des hors-la-loi ou des esclaves, échappés des mines et des champs de Shalinka. Ils n’auraient aucune envie que le seigneur des lieux sache leur présence !

Nous roulâmes un moment en silence dans l’immensité de la plaine. La route pierreuse, parsemée de flaques de boue, ne nous épargnait pas les cahots. De loin en loin, des groupes de paysans saluaient le train de voitures gardées et armoriées de Shalinka, s’agenouillant aussitôt où ils étaient, dans les champs, sur la route, sur le pas de leurs masures de terre et de chaume, au milieu de leurs bêtes. Des voyageurs bien étoffés nous cédaient le pas, retenant leurs montures aux carrefours, rien qu’à la vue de cette bannière rouge et blanche où bondissait l’image d’un tigre.

Je regardai mes mains. Le tigre était là aussi, en lignes rouges et blanches, tatoué sur le dos et la paume. L’héritage semblait bien lourd pour elles, décidément.

J’étais assis sur la banquette de velours rouge, dans le sens de la marche, aux côtés du prince Shalinka. Dreyyin Sharani, assis en vis-à-vis par rapport à nous, avait commencé à somnoler.

Lui semblait vraiment vieux, comme usé et las de trop d’années passées sur cette terre. Il était vêtu de vert sombre, modeste et digne jusqu’au bout de ses ongles fins. Des yeux bleu-gris très pâles m’étudiaient avec attention, mais aussi une sorte de bienveillance. Peut-être pourrai-je m’en faire un allié, pensai-je. Du moment que sa loyauté envers le seigneur Shalinka n’était pas en cause, bien sûr…

Mais Shalinka, le maître, le chef du clan, celui que je voulais encore croire mon grand-père, Shalinka avait fait la guerre à sa propre famille. C’est par lui que le désastre était arrivé ; il fallait que je m’en souvienne. Je devais au moins cela à la mémoire de mes parents, Nitjin et Eyyenvi. Comment pouvait-il prétendre qu’Eyyenvi ne m’était rien ! C’était monstrueux, grotesque. Je ne voulais même pas y penser.

Et puis je devais ce souvenir à Tayyen, surtout à Tayyen…

Le prince et son homme de confiance se mirent à discuter à voix basse. Les cahots de la route balançaient notre voiture de côté et d’autre, comme si nous étions encore sur l’eau.

Je me sentais m’assoupir peu à peu, dans ce calme d’après la tempête qui nous environnait. Je frottai distraitement le côté droit enflé de mon visage. Du bout de la langue, je tâtai le rebord de mes dents de devant, que j’avais cru un moment brisées sous le choc. Non, rien de bien grave. J’aurais pu me reposer, fermer les yeux…

Une seule chose restait qui me mettait mal à l’aise, à présent. Les mots du seigneur Shalinka lui-même, qui revenaient sans cesse me tourmenter.

Yenshaya, mon fils…

Comment pouvait-il dire cela ?

Je ne doutais point de la parole d’Eyyenvi. Mais je ne pouvais croire non plus que Ktassilsha fût insincère. Et le vieux Kna était si évidemment furieux envers son fils, et si dédaigneux en même temps envers le Satyissinsha, quand il le croyait aux prises avec le sien…

Je voyais bien que Ktassilsha, humilié par la révolte d’Eyyenvi, avait rejeté son fils comme traître, à tel point que toute mention lui en était devenue insupportable. J’avais vu comment le seul nom d’Eyyenvi le mettait en rage !

Tout cela était triste, en vérité ! J’aurais voulu rassurer le prince, lui jurer qu’il trouverait en moi un sujet fidèle, quoi que j’en eusse. Il n’était pas seulement pour moi le maître, le seigneur. Il était ma seule famille survivante. Comment aurais-je pu me détourner de lui ? Mais je ne savais comment exprimer cela. Il eût été malséant de le faire, d’ailleurs.

Il fallait pourtant que je lui pose une question, une seule question… Mais je craignais la réponse presque autant que l’obscurité où j’étais à présent.

Yenshaya. Mon fils…

Lequel mentait ? N’importe quelle réponse était assurée de me blesser.

Malheureux, je regardais sans un mot la plaine qui défilait de chaque côté de la route. Tout cela n’était qu’une partie de nos terres ancestrales, la province de Shalinka. Elle s’étendait à perte de vue, à peine vallonnée, infiniment verte en cette soirée de printemps. Des murets de pierre rousse la coupaient ça et là, protégeant un champ de blé ou définissant le domaine de quelque petit hobereau ; mais pour l’essentiel ce n’étaient que prairies ouvertes, ondulantes, où les troupeaux de buffles et de chevaux marchaient sans contrainte, suivis par des bandes de chiens-loups et des bergers à cheval. Parfois, un petit village aux maisons regroupées autour d’un puits rompait la monotonie du paysage. Ou bien c’était un rideau d’arbres bordant un cours d’eau, un chemin creux serpentant vers une mare, une vigne à flanc de coteau ou encore une colline chauve, couronnée des ruines noires laissées par les Anciens.

Shalinka s’étendait tout autour de moi. Cette terre et notre famille étaient liées depuis aussi longtemps que remontait le souvenir. Et moi, Shalinka Eyyenvi Yenshaya, je me retrouvais l’unique héritier de cette lignée, de ces terres, de ces gens, de ce terrible Enknayya, surtout… Ktassilsha m’avait fait chercher au bout du monde par ses mercenaires, arracher aux miens, traîner par tout le pays comme un prisonnier, et maintenant il me tenait. Presque, pensai-je, comme un fauve saisit sa proie.

Quand le Sort a frappé, on ne peut changer ce qu’il a fait. On ne peut se dérober à son destin. La route des Shalinka continuait, et je devais la suivre sans montrer d’amertume. Je devais la suivre, tout simplement. Jusqu’à quelle fin, c’était ce que nul ne pouvait dire.

« Le Destin est comme un cerf, Yenshaya. À peine trouvons-nous ses foulées que déjà il se déroute et nous donne le change. »

Cela paraissait familier. Où avais-je entendu cela ?

Tout d’un coup, je me souvins ! C’était l’un des dictons favoris de celui que j’avais toujours honoré comme mon père, Shalinka Ktassilsha Eyyenvi. En silence, je baissai les yeux et me mis à pleurer.

(À suivre)

(Liste de tous les chapitres publiés)

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