Roman: L’Héritier du Tigre, chapitre 25

Aujourd’hui aussi, il y a un deuxième chapitre. Numéro 25 (sur 28). Bonne lecture! Et comme toujours, ce texte est gratuit, mais il n’est pas interdit d’utiliser Flattr pour marquer son appréciation.

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Enfin, pour la liste complète des épisodes déjà publiés, c’est par ici.

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L’Héritier du tigre

Roman

par Irène Delse

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Première publication : éditions Le Navire en Pleine Ville,
Saint-Hippolyte-du-Fort (France), mai 2006.

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Présente édition publiée sous licence Creative Commons 2.0 (France)
BY-NC-SA (Paternité, Non commercial, Partage à l’identique)

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Chapitre 25 : Le dernier péril

Baïran Syini marchait un peu en avant. Je le vis s’arrêter soudain, tenter de tourner bride. Ce que nous redoutions avant tout s’était produit. On nous attendait au détour du chemin.

Plusieurs cavaliers en armes, portant les livrées rouges et blanches de Shalinka, galopèrent vers nous. Comme le deuxième groupe de poursuivants. Mon cœur se mit à battre à tout rompre. Était-ce la fin ? Cela semblait tellement stupide, tellement injuste, si près du but !

Je n’eus guère le temps de me lamenter. En un instant, nous fûmes entourés par une dizaine de cavaliers portant les couleurs familières. Incrédule, je reconnus l’un d’entre eux…


Le capitaine Yanshar, du clan Izeyya ! La dernière fois que je l’avais vu, c’était devant la forteresse de Talindis, au Col de l’Aube. Venait-il nous sauver ou nous achever ?

Mes craintes furent vite apaisées. Le jeune officier mit vivement pied à terre pour s’incliner avec respect. Il semblait bouleversé, transporté de soulagement et de joie.

— Monseigneur, encore une fois je vous retrouve à temps !

— Comment êtes-vous là, capitaine ?

J’étais stupéfait.

— En vérité, je vous dois des excuses, reprit-il. Lorsque j’ai eu vent de ce que tramait le Sensharaïn, j’ai réuni quelques Knas de confiance et tenté de vous rejoindre, mais en vain. Nous avons rapidement perdu votre trace. Depuis, mes gens vous ont recherché sur les routes et le long du fleuve, sans relâche. J’ai bien cru un moment avoir retrouvé la piste à Enfraïna, mais les gardes ont dû s’avouer vaincus. De guerre lasse, j’ai envoyé quelques-uns de mes Knas chercher du renfort. Mais vous rencontrer ici tient du miracle, Monseigneur ! Je ne sais comment vous avez fait…

— Peu importe cela ! lançai-je, bouleversé à mon tour. Dites-moi plutôt si ce sont vos gens qui ont attaqué les villageois au bord du fleuve et qui nous ont poursuivis au-delà d’Enfraïna !

J’étais hors de moi, choqué de ces nouvelles au-delà de ce que je croyais possible. Mais l’Izeyya répondit, d’un air chagriné :

— Attaqué vos gens ou les villageois, Monseigneur ? Impossible ! Je sers Shalinka, et tous ceux qui vous aident sont aussi mes alliés.

C’était dit si simplement que je ne doutai plus désormais de sa sincérité. Mais l’idée que nous avions manqué, sans le savoir, l’aide d’Izeyya et de nombreux soldats aguerris, voilà qui me rendait furieux. Ainsi, les gardes qui s’étaient lancés après nous, au sortir de Talindis, ceux que j’avais pris tant de peine à éviter à Enfraïna, tous ceux-là cherchaient en fait à me protéger, à m’escorter jusqu’à Shalin-Yari !

Je ne devais songer que plus tard que nous n’avions en fait pas eu le choix. Tant de périls régnaient, alentour, tant de trahison nous environnait ! Aussi nous étions-nous méfiés de tout et de tous. C’était inévitable.

Et pourtant tellement ironique, tellement stupide. J’aurais voulu me frapper ou m’arracher les cheveux, de rage et de dégoût. Mais bien sûr, cela n’était pas concevable. Un Shalinka ne pouvait se donner en spectacle comme le dernier des idiots.

D’autant que d’autres Knas arrivaient. Je vis plusieurs voitures élégantes, hautes sur roues, tirées chacune par quatre chevaux.

Je me laissai glisser à terre. Le jeune Baïran Syini descendit lui aussi de selle, avec sa gaucherie habituelle, et resta bouche bée devant les nouveaux venus.

Les bêtes étaient couvertes de poussière, mais leur robe d’un bai vif, presque rouge, témoignait de leur bonne race. Les harnais étaient de cuir rouge, ornés de plaques d’argent qui tintaient haut et clair. La porte des véhicules elle-même était peinte, et ce que j’y vis me coupa le souffle.

J’avais reconnu, sur la plus grande, les armes de notre famille, la tête de tigre, rouge sur fond blanc, qui indiquait la présence du Zaïnya, le chef de clan.

Se pouvait-il…

Des gardes couverts de poussière avaient mis pied à terre. Deux d’entre eux se postèrent à droite et à gauche de la portière, dans un raide garde-à-vous. Un troisième ouvrit le battant, déplia un marchepied.

Un vieux Kna de haute taille descendit lentement, avec cette grâce dans le maintien, cette élégance innée qui n’appartient qu’aux Enknayyar.

Ktassilsha, bien sûr.

Shalinka Solraïni Ktassilsha. Mon grand-père. L’adversaire juré d’Eyyenvi. Un grand parmi les Enknayyar eux-mêmes. Prince du sang ; l’un des deux ou trois plus grands personnages du royaume ; seigneur et maître absolu sur ses terres et sur ses gens, à commencer par les membres de notre famille.

Je me jetai à terre à mon tour, tombant à genoux.

Sans mot dire, il me releva, puis me contempla longuement. Intimidé, je baissai les yeux un instant. Puis je les relevai. J’étais un Shalinka, moi aussi, pensai-je avec un sursaut d’orgueil. Parmi tous les Knas qui se tenaient là, j’étais le seul qui eût le droit de regarder le Zaïnya en face. Je dus donner un coup de coude à Baïran Syini, qui restait planté là comme un benêt à le dévisager, pour le rappeler à la bienséance.

Ktassilsha était grand, plus grand que son fils Eyyenvi. Mais comme lui, et comme moi, ses yeux étaient d’un bleu très clair, purs comme un matin d’été. Des yeux en amande, légèrement allongés, mais sans être inclinés vers les tempes comme on le voit parfois chez les peuples du Nord. Des yeux remarquables. On eût dit deux fentes de lumière dans le visage sombre.

Sa peau était restée noire, bien que sillonnée de rides. Le nez était mince, légèrement recourbé ; les sourcils fournis, la bouche grande, avec des lèvres élégamment dessinées, bien que flétries par l’âge.

C’était le visage d’un Enknayya de haute lignée. J’y retrouvais aussi celui d’Eyyenvi, et cela me serrait le cœur.

Ktassilsha me regarda longuement, à bout de bras, avant de me repousser avec un regard étrange, comme déçu. Se tournant vers un autre Kna âgé, debout à sa droite, il lança avec humeur :

— Oh, par le Ciel ! On dirait une fille ou une poupée. S’il ne ressemblait pas tant à l’autre, je ne croirais jamais que cet enfant est mon fils !

Il avait parlé en Ditshalaï, bien sûr, le Langage ancien, qu’utilisaient entre eux les Enknayyar. Et que je comprenais parfaitement.

Je me sentais mortifié. Était-ce là tout ce qu’il pensait ? Soit, pensai-je, je pouvais être un peu gracile et fluet pour mon âge, et il était vrai que j’avais hérité de nombreux traits de ma mère. Mais je trouvais quand même Ktassilsha bien prompt à la critique !

Certes, le vieux Kna pouvait se montrer difficile. Impossible à satisfaire, comme l’avait éprouvé Eyyenvi ? Il faudrait que j’en juge par moi-même désormais.

Cependant, l’autre Kna âgé, aux allures de courtisan, lui répondait à voix basse, d’un ton apaisant, quelques mots que je ne saisis pas.

— Il n’importe, Sharani ! reprit Ktassilsha, toujours aussi maussade. Vous ne pouvez pas dire que j’ai de la chance avec mes fils. Celui-ci semble parti pour devenir aussi faible que l’autre, aussi chétif. Et je doute qu’on l’ait bien élevé…

Le vieux prince soupira, avançant une lèvre méprisante. Ses sourcils aussi s’étaient froncés de dégoût, formant une ligne de montagnes blanches et hérissées par-dessus ses yeux clairs.

J’étais pour le moins étonné de ces paroles. Je ne pus m’empêcher de balbutier :

— Monseigneur… Je croyais… N’êtes-vous pas mon grand-père ?

Il eut un mouvement de surprise.

— Ton grand-père ? Pourquoi donc ? Et qui, peux-tu me dire, serait donc ton père, enfant ?

— Mais, Eyyenvi, Monseigneur. C’est lui qui…

Furieux, Ktassilsha m’interrompit. Je crus qu’il allait me frapper.

— Oh non ! s’exclama-t-il. Pas Eyyenvi ! Certainement pas ce traître ! S’il t’a raconté cela, tu peux l’oublier tout de suite ! Eyyenvi n’est plus rien !

— Il… il… Je ravalai ma salive, au bord des larmes. Il est mort, Monseigneur !

Cela l’arrêta un instant. Il échangea un regard étrange avec le dénommé Sharani, qui haussa légèrement les épaules.

Puis Ktassilsha soupira, secouant légèrement la tête. On eût dit qu’il voulait se défaire d’un mauvais souvenir.

Il se pencha vers moi et dit avec plus de calme :

— Ainsi donc, Eyyenvi est mort. Peux-tu me dire, maintenant, ce qu’il est advenu de Nitjin ?

— Elle est morte aussi, Monseigneur. Ils sont tous morts.

Je baissai la tête, frémissant, mal à l’aise. Mais il fallait le dire. Je murmurai :

— Et ma sœur Tayyen aussi est morte…

— Mais toi, tu es vivant. Quel est ton nom, petit ?

— Je m’appelle Yenshaya, Monseigneur. Shalinka Eyyenvi Yenshaya.

Je vis le visage de Ktassilsha s’assombrir. Le vieil Enknayya semblait en rage, à nouveau. Mais dangereusement calme. Quand il parla, ce fut d’une voix froide et mesurée, martelant les mots comme un maître de forge sur une lame d’épée.

— Serait-ce par hasard Eyyenvi qui t’a affublé de ce… Je n’ose pas dire un nom ! Car ce n’en est pas un ! Mais de cette… insulte à notre famille !

Redressé de toute sa taille, drapé dans son anbaï rouge sang, il paraissait soudain plus jeune, terrible comme une flamme nue, comme le tigre qui avait failli me surprendre dans la forêt. La rage brûlait en lui, mais aussi une sorte de douleur.

— Par le Ciel ! reprit-il d’une voix sourde. Par tous les démons de Shíra ! Si ce garçon n’était pas déjà mort, je le tuerais !

Sharani, le confident, ne dit rien. Il semblait savoir quand garder le silence. Mais il me regardait avec une sorte de sympathie, comme si lui, à tout le moins, était satisfait d’avoir finalement trouvé un héritier pour Shalinka, quel que fût son nom.

À mi-voix, il suggéra :

— Ce n’est peut-être pas un mal, Monseigneur. « Yenshaya » ou l’Espoir retrouvé ! Cela paraît au moins un bon présage…

Il souriait en disant cela, comme un Kna qui n’attacherait pas beaucoup d’importance à ses propres paroles, faisant simplement la conversation pour paraître courtois.

Mais le vieillard ne voulait pas se laisser pacifier.

— C’est là toute la folie de ce malheureux… De ce damné… Ah ! Les mots me manquent ! Eyyenvi, oui, Eyyenvi ne voulait jamais reconnaître les usages, Shari, il se moquait toujours des coutumes et de la bienséance, toujours sûr d’avoir raison, seul contre le monde entier. L’espoir, en vérité ! Pauvre imbécile ! Il n’y en avait jamais eu beaucoup pour lui, de toute façon…

Sharani, en parfait courtisan, baissa les yeux avec délicatesse. Mais j’étais furieux.

Avec une sorte de folie qui m’étonne encore, je murmurai :

— Le commandant du fort non plus n’avait pas aimé mon nom. Je me demande bien pourquoi !

— Parce que ce n’en est pas un, trancha sèchement le prince Ktassilsha. D’un geste de la main, il balaya toute possibilité d’objection. Et je t’interdis de discuter ! Ce qui est fait est fait, mais nous n’avons pas à nous en réjouir. Quant à ce traître de Sensharaïn…

Il échangea avec le vieux Sharani un regard lourd de sens. Je compris que c’était là une chose qui n’avait pas échappé au seigneur Shalinka, et qu’il avait déjà pris les mesures qui s’imposaient. Un enfant comme moi, semblait-il dire, n’avait pas à s’en occuper.

Mais je fus surpris de voir, parmi les Knas qui étaient descendus des voitures à la suite de mon grand-père, un Satyissinsha, reconnaissable aux tatouages jaunes et rouges sur ses mains.

Cet Enknayya était plus jeune que Ktassilsha, mais son visage marqué de rides semblait l’image même du souci. Plus petit et râblé, il manquait aussi de prestance à côté de Shalinka. Il se tenait un peu en retrait, hochant la tête d’un air sagace ou acquiesçant poliment à tout ce que disait son terrible voisin.

Que faisait là ce traître et protecteur de traîtres ?

Mais je n’eus guère le loisir de m’en inquiéter. Ktassilsha se tourna bientôt vers lui, arborant ce qui me sembla un rictus ironique, presque cruel.

Posant sur mon épaule une main sèche et ridée, mais toujours puissante comme une serre, il expliqua à son auditoire combien il était joyeux de revoir son fils, et quelle confiance il avait en son vieil ami, Satyissinsha Nassinteïvi Entaïka, ici à ses côtés. Satyissinsha ne se réjouissait-il pas tout comme lui, d’ailleurs, de cette rencontre extraordinaire, due à la bienveillance d’Eynya ?

Ayant ainsi invoqué sur nous la protection du Ciel, en plus de ses très réelles et terrestres forces, Ktassilsha décocha au Satyissinsha un regard aigu, auquel l’autre ne put que s’incliner.

— Je suis bien d’accord avec vous, Shalinka, prononça-t-il d’un ton plein de douceur, quoiqu’un peu hésitant. Oui, c’est là un merveilleux jour pour nos deux familles, et j’attends avec hâte de pouvoir en informer mon propre fils, Dilsalka !

Quelque chose, dans la manière dont il disait cela, me donna à penser que le véritable traître, le responsable des attentats contre ma vie qui avaient échelonné notre route, depuis la forteresse de Talindis, n’était autre que ce jeune Dilsalka. Mais à présent, avec un peu de chance, le père était de nouveau là pour le tenir en lisières !

Ktassilsha le regarda avec un air qui tenait un peu du mépris. Non, ce n’était pas lui qui laisserait un de ses fils tramer quelque félonie dans son dos, à son insu !

Satyissinsha soupira et s’inclina de nouveau. Tout était dit. Défroissant machinalement sa grande anbaï, mon grand-père se détourna pour monter en voiture. Sur un signe de tête du fidèle Sharani, les gardes se préparèrent au départ. L’un d’eux m’approcha le marchepied.

Et soudain, tout se brouilla.

Je vis du coin de l’œil le chef des gardes qui s’approchait de mon grand-père. J’entendis sa voix bourrue faire son rapport. À Ktassilsha directement, pas à son bras droit Sharani ou au capitaine Yanshar ?

Tout est prêt, Noble Seigneur. La route est dégagée. Plaise à Votre Grandeur de donner l’ordre du départ…

J’avais déjà entendu cette voix. Au col de Talindis, tout d’abord, et dans la forteresse… Et puis dans la forêt, quand des cavaliers s’étaient approchés des fourrés où Tzennkald et moi étions cachés, presque à nous toucher.

À nouveau, ils nous avaient rattrapés. Certains d’entre eux, du moins. Comment s’étaient-ils infiltrés parmi les propres troupes de mon grand-père ? Nul ne semblait se douter de rien. Ktassilsha se contenta de hocher la tête et tourna le dos aux gardes. Le traître repenti, Satyissinsha, était juste à côté de lui. Avait-il vraiment renoncé, en vérité ?

Mais je n’avais pas le temps de réfléchir. Je fis un pas en avant, criant en direction de Ktassilsha :

Monseigneur, prenez garde ! Ces gens-là sont…

Mais il m’interrompit sans écouter, agacé.

Ne fais donc pas tant d’histoire, petit ! Et monte avec moi.

À peine s’il m’avait jeté un regard. Hésitant, je regardais autour de moi avec appréhension. J’étais dans cet état d’esprit étrangement lucide que procure une peur intense. Impossible que je me sois trompé.

Le garde, devant moi, avait reposé l’escabeau. Il me saisit par le bras comme pour m’aider. Mais son autre main tenait un poignard.

Je tentai de sauter en arrière mais il me tenait trop bien. De mon bras libre, je repoussai le premier coup, en même temps que je mordais de toutes mes forces la main qui me tenait. Mais sa prise ne se relâchait pas. Je réussis à saisir son poignet pour détourner le second coup. Désespéré, j’agrippai de toutes mes forces la main qui tenait le poignard, tâchant d’enfoncer mes ongles dans la chair. Mais les gants de cuir du garde rendaient cette entreprise futile. Je me mis à ruer à coups de pied et de genou, me secouant violemment pour essayer de me dégager. Je crus réussir soudain, d’un coup de tête dans le ventre, à faire desserrer son étreinte au tueur. Mais il me fit aussitôt un croche-pied qui me jeta à terre.

Le souffle coupé sous le choc, je me sentis saisir par les cheveux. Il allait me trancher la gorge. Pas une mort digne d’un Enknayya, pas…

Quelque chose bougea, trop vite pour que je puisse comprendre. Et puis un gargouillis, un choc sourd.

Je me retournai sur le dos, tremblant. Le jeune Kna se tenait devant moi, son épée sanglante à la main. Baïran Syini ! Le Ciel soit loué ! Le cadavre du garde gisait en travers de mes jambes, la tête tranchée.

Je ne pus m’empêcher de frissonner. Syini me regardait toujours sans comprendre, hébété d’horreur. Il fallait pourtant se ressaisir. L’ennemi n’avait pas désarmé.

Tout autour de nous, c’était la confusion. Le vieux Sharani était effondré sur le sol, inanimé. Bien sûr, il n’était pas la principale cible des traîtres. Je ne pouvais voir où était le capitaine Yanshar. Si celui-là était tué ou désarmé… Je me remis debout en toute hâte.

Shalinka ! C’était le seigneur Shalinka qui courait maintenant le plus grand danger !

Mais il était encore debout. Deux des gardes félons le tenaient en respect à la pointe de l’épée, n’osant trop s’avancer pourtant face à son escrime serrée, implacable. D’une feinte, le vieil Enknayya amena l’un d’eux à se découvrir alors que l’autre avait reculé hors d’atteinte et, d’un geste net, embrocha le premier avant qu’il ait pu recevoir le secours de son camarade. Shalinka recula, dégagea son épée sans attendre. Se retournant d’un même mouvement, il engagea le fer avec le deuxième félon.

Il aurait pu réussir, s’il n’en était resté qu’un. Mais Satyissinsha aussi s’était avancé. Le traître pensait tenir son heure, à présent que tout était presque fini. Il jouait son dernier va-tout. Un incroyable quitte ou double ! Qu’il réussisse à tuer Shalinka et son petit-fils, ce serait lui, notre plus proche cousin, le nouveau maître de la province ! Possession fait droit, lorsque nul n’est plus là pour vous la contester. Les derniers gardes fidèles seraient exécutés, les autres se rangeraient sous la bannière de leur nouveau seigneur. Y trouveraient-ils seulement à redire ? Qu’importait, pour les petites gens, de servir sous Shalinka ou Satyissinsha ! Leur tâche à eux était dans tous les cas d’obéir, pas de discuter la façon dont le maître été devenu le maître. Même le Roi ne pourrait condamner Satyissinsha une fois que celui-ci serait parvenu à ses fins. De droit, il restait l’héritier par défaut de toutes les possessions de Shalinka… Si je n’avais pas réapparu, après douze ans d’exil, il n’aurait sans doute jamais songé à trahir son parent.

Autour de nous, de petits groupes se battaient fébrilement. Chacun des gardes félons avait manifestement pour tâche d’empêcher l’un des autres de secourir le seigneur Shalinka. Dans quelques instants, d’une façon ou d’une autre, tout serait fini.

Toujours haletant, je regardai autour de moi. Une arme… Trouver une arme… Je n’avais qu’un couteau de poche…

Syini ! hurlai-je en désespoir de cause. Tue-le, Syini ! Tue Satyissinsha !

Le jeune soldat s’avança d’un pas hésitant. Je compris qu’il ne savait que faire. Non qu’il fut tenté de trahir ! Non, le sot ignorait qui, de tous les Knas présents, était Satyissinsha ! Je n’avais pas envie de rire. Penché sur la dépouille de mon premier assaillant, j’essayais frénétiquement de retourner le corps pour atteindre la dague tombée sous lui. Mais il était trop lourd. Je n’arrivais à rien.

C’est celui-là ! criai-je encore. Celui en or et rouge !

J’étais fou furieux. Déjà, Satyissinsha avait vu d’où tournait le vent. Il se porta aussitôt à la rencontre de Baïran Syini, laissant le garde survivant harceler mon grand-père comme un chien fait d’un sanglier. Et ce n’était pas un piètre adversaire. Je vis du sang couler de la manche de Shalinka.

Hélas, Satyissinsha n’était pas mauvais non plus. Syini se laissa surprendre. Désarmer. Il encaissa un coup terrible à la tête. L’avant-bras relevé détourna en partie le choc, mais l’épée continua sur son élan et lui fendit la tempe. Il s’écroula comme une masse.

Satyissinsha se retourna alors vers mon grand-père.

Renonçant à desserrer l’étreinte du mort, je courus sus au traître et me jetai sur lui. Je n’avais aucun plan en tête, aucun calcul. Je voulais juste frapper, tuer.

Le choc le déséquilibra un instant. C’était un Kna âgé, un peu voûté, mais encore solide sur ses jambes. Je le saisis à la taille, secouant, mordant. Si je pouvais le distraire assez longtemps pour que Ktassilsha pût se dégager…

Satyissinsha tenta de me frapper de son épée, sans y mettre trop de force tant j’étais près. Il aurait pu se blesser lui-même. J’esquivai, lui saisis la main droite. Pas de gant de cuir, ici. Je le mordis jusqu’à l’os. Son gémissement me parvint à travers le tumulte du sang qui battait dans mes oreilles. Je le sentis vaciller. J’agrippai le devant de son anbaï, tirai. Il fallait l’empêcher de se dégager, l’empêcher de fuir. Faisant flèche de tout bois, je réussis à placer un coup de genou à l’entrejambe qui le plia en deux. Il me frappa au visage d’un revers de main, tentant de me repousser. Je sautai en arrière, le souffle court.

Son épée n’était plus très assurée dans sa main. Il l’agitait vaguement devant lui en tous sens, comme un ivrogne. Je plongeai sous la lame, frappant à nouveau au bas-ventre. Alors que Satyissinsha grognait et titubait, les genoux ployés, je réussis à lui arracher l’épée.

Je reculai une dernière fois. Assurant la lame à deux mains, j’avançai vers le Kna hébété et je frappai de toutes mes forces.

La lame rebondit, déviée par la cuirasse qu’il portait sous ses vêtements.

Déséquilibré par le choc, je ne pus empêcher le vieillard furieux de me saisir à la gorge. L’épée m’avait échappé. J’essayai de me débattre, de lui griffer les mains. Peine perdue. Il allait gagner, en fin de compte. Les forces me fuyaient. La tête me tournait. Plus d’air. Mes poumons semblaient près à éclater.

Je vis du coin de l’œil, à l’extrême bord de ce qui me restait de conscience, Shalinka s’approcher en silence. Il avait réussi à se débarrasser de son adversaire, à la parfin.

Sans perdre une seconde, il plongea sa lame dans le cou de Satyissinsha. La pointe ressortit de l’autre côté dans un jet de sang. Je sentis la prise sur ma gorge se relâcher, tressaillir, glisser finalement tout à plein. Le traître s’écroula sans mot dire lui non plus, lentement, ployant d’abord les genoux, se tassant peu à peu sur lui-même, comme une tour minée à la base s’effondre sur ses occupants.

(À suivre)

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