Roman: L’Héritier du Tigre, chapitre 24

Aïe! Je vais encore devoir faire des excuses. Pour un bête trou de mémoire, cette fois-ci: contrairement à ce que j’avais annoncé en décembre, il n’y a pas vingt-quatre chapitres au roman L’Héritier du Tigre, mais vingt-huit! Le présent, numéro 24, n’est donc pas le dernier… Mais bon, cela veut dire qu’il y aura plus de lecture pour vous, pas vrai?

Sinon, comme toujours, je rappelle que ce texte est gratuit, mais qu’il n’est pas interdit d’utiliser Flattr pour marquer son appréciation.

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L’Héritier du tigre

Roman

par Irène Delse

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Première publication : éditions Le Navire en Pleine Ville,
Saint-Hippolyte-du-Fort (France), mai 2006.

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Présente édition publiée sous licence Creative Commons 2.0 (France)
BY-NC-SA (Paternité, Non commercial, Partage à l’identique)

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Chapitre 24 : En chemin

Le lendemain, nous repartîmes, toujours remontant le Shenran. Voyager de jour était moins risqué à présent que la grand-route s’éloignait du fleuve, coupant droit à travers les plaines jusqu’à Shalin-Yari. Et il était clair que les traîtres nous cherchaient sur la route, non sur l’eau.

Je ne fis aucun commentaire sur ce que j’avais vu la veille, dans la combe. Les Krobors non plus ne dirent rien, mais ils semblaient déçus. Avaient-ils vraiment cru que je voudrais les rejoindre ?

Je me remémorai la façon dont certains avaient échangé des murmures. J’avais saisi le nom de ma défunte nourrice, Lelgatniz. Comme une clef, un mot de passe. On eût dit alors qu’ils avaient pris conscience, ou peut-être s’étaient convaincus, que je participais déjà, au fond, de la même substance, du même sang qu’eux.

Ce n’était pas une pensée encourageante, tout bien pesé. En vérité, cela me faisait frémir plus que le danger de nos poursuivants.

* * *

Le courant devenant plus fort, on avait gréé les pirogues de voiles carrées, que le vent du sud-ouest tendait à craquer. Les quatre embarcations filaient sur l’eau grise, louvoyant çà et là pour éviter les hauts-fonds, les remous, les rochers à fleur d’eau qui rendaient périlleuse cette partie du fleuve.


Baïran Syini semblait avoir surmonté un peu sa peur des « sauvages ». Plusieurs fois je le surpris à tenter de reprendre en chœur leurs chansons. Mais il prononçait si mal ! Cela nous faisait rire, les Krobors et moi. Le jeune Kna nous regardait alors avec des yeux ronds, l’air de se prêter de bon cœur à la plaisanterie.

Je n’avais pourtant guère le cœur à rire. Toutes sortes de souvenirs m’accaparaient, beaux ou terribles, sombres ou grotesques. Mais surtout, je songeais à l’issue du chemin. Et puis à Ktassilsha, chef de notre famille, puissant maître de la province Shalinka…

Je n’éprouvais plus vraiment de colère, en cet instant. Seulement le sentiment d’une chose inévitable. Rien ne changerait le passé ; rien ne changerait non plus ces liens qui tenaient notre famille. Ktassilsha avait été l’ennemi de mon père. Et j’étais maintenant son seul héritier. Quel accueil me ferait-il ? Serait-il heureux, au moins, rendrait-il grâce au Ciel de m’avoir préservé au travers de si nombreux périls ?

Je craignais cette rencontre autant que je l’espérais. Non tant que j’eusse vraiment redouté Ktassilsha lui-même… J’avais déjà accepté mon sort. Quoi qu’il pût me faire, quelque dur ou même injuste qu’il se montrât, j’étais résolu à me montrer digne de notre famille, pour ma part. Ou du moins à le tenter.

Mais j’étais curieux, d’une certaine façon. Retrouverais-je sur le visage de mon grand-père les traits d’Eyyenvi, ou devrais-je m’accoutumer à un complet étranger ? Je ne savais ce qui serait le plus troublant, dans cette nouvelle vie vers laquelle je m’acheminais. Parfois, les plus petites choses, en apparence, sont celles qui offrent le plus de difficulté.

On dit bien qu’il est dangereux d’espérer quoi que ce soit, en ce monde. Mais c’est là une sagesse qui ne m’était pas encore venue.

Prends garde, toi qui chemines, toi qui rêves,

Prends garde où te mènent tes pas !

Car de l’aube à la nuit,

Du Ciel jusqu’à la terre,

Tout existe au monde, tout est dans Lizil.

* * *

Au bout d’un jour ou deux, Zaïssi Namdri émergea de son inconscience. Affaibli mais lucide, il commença avant toute chose à maugréer. C’était réconfortant, en un sens. Voilà au moins une chose qui n’avait pas changé !

Histoire de m’occuper, pendant ces derniers jours de notre voyage, j’aidai de temps en temps le guérisseur à prendre soin du blessé. Cela me donna l’occasion d’entendre le détail de ce qui était advenu des soldats, lors de notre rendez-vous manqué.

Revenant de leur mission de diversion, Namdri et son camarade avaient réussi à quitter la ville sans encombre tandis que les gardes se trouvaient accaparés par l’incendie. Ce devait être un beau spectacle, en vérité ! Les gardes qui pestaient et juraient, tâchant d’organiser la lutte contre les flammes, et les marchands qui ne pensaient qu’à sauver leurs propres biens, courant çà et là comme des poulets sans tête, se heurtant les uns aux autres, puis s’en prenant par dépit aux gardes et aux habitants d’Enfraïna ! Namdri regrettait presque de n’avoir pu rester jusqu’à la fin.

Les deux soldats devaient retrouver Sinshan Tête-de-bœuf et les autres dans une auberge au bord de la route, comme prévu. Cela nous avait semblé le plus simple, le plus sûr. Quoi de plus banal pour des voyageurs, en effet ?

Mais l’ennemi l’avait deviné, lui aussi. Des Knas en armes attendaient derrière les arbres, au premier carrefour de la route du Nord.

Ils devaient être furieux de m’avoir manqué, pensai-je ; furieux aussi de n’avoir rien tiré de Tzennkald, selon toutes apparences. Tant que toutes les longues lieues du Nintaïka s’étaient étendues entre Shalin-Yari et nous, ils avaient suivi leur proie à la trace avec patience, évitant une confrontation risquée avec des Knas bien armés et déterminés, qui portaient au surplus les livrées d’une maison noble. Mais à présent, nous touchions au but et ils craignaient de voir le gibier leur échapper au dernier moment. Ivres de sang et de vengeance, avides d’en finir, les brigands avaient abandonné toute prudence.

Surgissant de l’ombre, ils s’étaient rués sur mes gens à trois ou quatre contre un. Le jeune Toran, qui chevauchait un peu en avant des autres, était tombé le premier, percé de lances. Les autres avaient tenté de faire face, puis de fuir lorsqu’ils virent à combien ils avaient affaire. Peine perdue. Tête-de-bœuf avait résisté plus longtemps, mais à la fin lui aussi avait été taillé en pièces.

Seul Zaïssi Namdri, qui par pure chance s’était retrouvé quelque peu en arrière, avait réussi à tourner bride avant que le piège ne se fût complètement refermé. Il avait fui en emportant une flèche dans l’épaule, une autre dans le bras. Aiguillonné par la peur, il avait agrippé de toutes ses forces le pommeau de la selle, talonnant sa monture, et continué à galoper jusqu’à tomber inanimé au milieu de la route. Où les Krobors l’avaient entendu venir. Juste à temps ! La poursuite n’avait pas été loin derrière lui.

Je n’osais plus croire après cela que nous ayions réellement donné le change à l’ennemi. Ils s’étaient montrés trop habiles jusqu’ici, ou bien avaient eu trop de chance.

Mais contre toute attente, les jours suivants passèrent sans plus d’incidents.

* * *

La plaine de Shalinka commença bientôt à cuire vers le milieu du jour. Le printemps cédait la place à l’été.

De temps en temps, nous rencontrions d’autres Krobors de passage. Ensemble, les Knas aux yeux d’or échangeaient les nouvelles autour du feu. Ils parlaient rapidement, à voix basse selon leur habitude. Certains faisaient parfois un bout de chemin avec nous, serrés dans l’une des pirogues, puis disparaissaient comme ils étaient venus.

Et puis un jour, lors d’une de ces haltes, nous avons rencontré un groupe que j’avais bien cru ne plus jamais revoir.

Ce gredin de Cape-d’ours et sa sœur !

Ils avaient changé de montures depuis notre rencontre en pleine émeute, au village de Diya. Ils semblaient aussi avoir prospéré, acquérant de nouvelles marchandises à troquer, sans compter une escorte de quatre ou cinq hommes de main.

Mais ils se montrèrent pleins de déférence envers Érévinndar et les siens. Cela m’amusa un peu. Je me souvenais bien de la nonchalance moqueuse avec laquelle ils nous avaient traités, l’autre fois ! Ce qui n’était pas vraiment étonnant. Les Krobors vivent pour l’essentiel dans leur propre monde. Que pouvait y comprendre un étranger, un Dittaï ?

Alors que j’aidai Syini à prendre soin du blessé, je surveillai du coin de l’œil l’échange entre les Krobors, tout en tâchant de ne pas me faire remarquer. Zaïssi Namdri m’aida quelque peu en cela, se tournant nerveusement de côté et d’autre et se plaignant de son bras droit transpercé. Baïran Syini le faisait manger à la cuillère, comme un enfant.

La discussion entre Cape-d’ours et les voyageurs du Dertner semblait tendue, agitée. Le premier ne cessait de secouer la tête, faisant des gestes de dénégation avec ses mains — chose des plus inhabituelles chez un Krobor. Les autres gardaient un visage fermé, sombre comme la nuit.

À la fin, la nervosité des nouveaux venus l’emporta. À quelques mots surpris dans la conversation, je compris que nous devrions repartir à l’aube, mais sur la route, cette fois. Cape-d’ours et ses gens fourniraient des montures.

Cela me surprit, d’autant que les Krobors avaient jugé le fleuve plus sûr, jusqu’ici. Mais peut-être, simplement, touchions-nous au bout du chemin ?

Encouragé en cela par les Krobors, qui ne laissaient rien au hasard, comme à leur habitude, je décidai de remettre un peu d’ordre dans mon apparence. Si Shalin-Yari, demeure de mes ancêtres, était proche, mieux valait m’en rendre digne !

Cape-d’ours et ses gens avaient tout prévu. En plus des chevaux, ils nous fournirent des armes et de nouveaux vêtements. Il y avait des braies et une tunique blanches à ma taille, des bottes, et même une sorte de chasuble grise qui pouvait passer pour une anbaï. Puis, dans un creux d’eau calme, au bord du fleuve, je me lavai avec soin, faisant en particulier disparaître le vil maquillage noir de sur mes mains. Je me sentais revivre, peu à peu, reprendre des forces en même temps que mon identité. J’ai pris le temps de démêler mes cheveux, les attachant avec l’un des rubans d’Érévinndar.

Pour finir, je pris la bague d’Eyyenvi, que j’avais gardée jusqu’ici suspendue à mon cou, au bout de son cordon. Elle était un peu grande, mais juste assez pour tenir sur mon pouce. Tout était prêt. Et j’avais enfin retrouvé une apparence digne de mon rang, digne de Shalinka.

Pourtant, la raison de tant de hâte chez les Krobors m’échappait. Il semblait que les gens de Cape-d’ours s’étaient avancés en éclaireurs devant nous, sur la route de Shalin-Yari. Ou bien avaient-ils rencontré d’autres Krobors qui en revenaient ? Beaucoup d’entre eux suivaient les chemins du Nord et de l’Est, voyageant entre le Kyalindari et le Dertner, entre les steppes de l’Ouest et le Tsinari. Mais quelles nouvelles avaient-ils rapportées ?

* * *

Je me sentis franchement inquiet, le lendemain, quand je compris que les deux Dittaïs et moi devions partir seuls vers le Nord. Cela ne semblait pas très bon signe. Les Krobors craignaient manifestement quelque chose… Mais quoi ou qui ? Ni les soldats ni moi n’y comprenions plus rien.

Irrité, je finis par m’emporter contre les Krobors, essayant de les pousser à s’expliquer. Peine perdue. Ils semblaient n’avoir rien de plus pressé que de nous voir disparaître.

Nous avons mis pied à l’étrier en toute hâte. Déjà, plusieurs des voyageurs étaient repartis sur leurs petites embarcations, se laissant dériver. Les roseaux cachaient le fleuve ; le courant rapide emporterait bientôt les pirogues, loin en aval. Cape-d’ours et ses cavaliers rongeaient leur frein.

Bientôt, Érévinndar me pressa le bras, lançant un dernier regard sur le chemin désert. Je crus l’entendre murmurer : Frenn thiri !

Adieu, à jamais…

Puis elle saisit une branche morte et en fouetta la croupe de ma monture. La bête s’élança d’un bond. Piaffant, avides de suivre leur camarade, les deux autres chevaux prirent à leur tour le galop.

Surpris, je faillis me laisser jeter à terre. Je dus me concentrer sur mon assiette pendant quelques instants.

Pestant contre les Krobors et leurs mystères, je finis par me rétablir. Puis je lançai un coup d’œil aux autres. Baïran Syini avait suivi sans encombre. Le jeune Kna paraissait remarquablement plus à l’aise en selle que sur un bateau ! Mais Zaïssi Namdri serrait les dents. À ce train d’enfer, il risquait de ne pas tenir bien longtemps. Je me penchai en arrière et tirai sur les rênes de ma monture, la forçant à adopter une allure plus calme.

Quand je me retournai, tous les Krobors avaient disparu.

Le chemin étroit, poussiéreux, déroulait son ruban grisâtre devant nous. À main droite miroitait le fleuve, presque métallique dans la brillante lumière du soleil. Un champ de blé en herbe, vert comme l’émeraude, frémissait au-delà sur la rive est. Dans les prés, à notre gauche, des bêtes paissaient méthodiquement, environnées de mouches. Deux vachers s’étaient assis sous un arbre et jouaient aux dés avec des cailloux. Ils n’eurent pas un regard pour nous. Du moins en apparence. Les petites gens, je le savais déjà, connaissent fort bien l’art de tout observer sans en avoir l’air.

Mais je n’avais pas le loisir de m’en inquiéter. Nous avons continué notre marche le cœur serré, confiant notre sort au Ciel. Qu’aurions-nous pu faire d’autre ?

* * *

Le chemin conduisit bientôt à la grande route, celle-là même que nous redoutions tant. La plaine continuait à se dérouler de côté et d’autre, verte et immuable, éternelle.

Dans mon esprit, les choses étaient moins calmes. Repensant aux événements des deux lunes passées, je n’arrivais guère à fixer une seule image, une seule pensée. Le voyage depuis le Kyalindari, l’attaque des Nayi au pied de la forteresse, le long périple dans la forêt et sur le fleuve, les embûches évitées de justesse : tout cela semblait tellement irréel, à présent. Comme un rêve qui s’évanouit au matin, après une nuit de fièvre.

Un rêve atroce, à bien des égards. Sombre, confus, violent, échelonné de morts… Ce sont eux qui me revenaient le plus clairement.

Je revis Lelgatniz, disparue dans les flammes au début de l’attaque de Nitindra. Puis Nitjin et Eyyenvi, mêlant leur sang avec leur dernier souffle. Et ce pauvre Annkeld, qui n’avait échappé au carnage que pour périr sur la route, quelques jours plus tard.

Le vieil Aïtin Fansha, aussi, et Sinshan Tête-de-bœuf, et tous les soldats qui avaient donné leur vie pour défendre la mienne. Et Tzennkald, qui s’était laissé mettre en pièces plutôt que de parler. Même Zunsi, le Denshari, qui avait payé pour les autres, pour tout ce que lui et son frère nous avaient fait. Zunsi, qui ne se croyait pas en danger, avait été trop surpris pour se défendre lorsqu’il m’avait vu l’attaquer, lui aussi me revenait en mémoire.

Et Tayyen, forcément. Tayyen…

Son souvenir à elle ne me quittait pas. Le bruit de l’épée crissant sur l’os quand ma main avait frappé, le jet de sang sur mon visage…

Je savais bien, en cet instant, que Tayyen était avec moi pour toujours.

(À suivre)

(Liste de tous les chapitres publiés)

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