Roman: L’Héritier du Tigre, chapitre 23

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L’Héritier du tigre

Roman

par Irène Delse

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Première publication : éditions Le Navire en Pleine Ville,
Saint-Hippolyte-du-Fort (France), mai 2006.

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Présente édition publiée sous licence Creative Commons 2.0 (France)
BY-NC-SA (Paternité, Non commercial, Partage à l’identique)

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Chapitre 23 : Fuite dans la nuit

Je crois que je me suis évanoui à cet instant. Je n’ai aucun souvenir d’avoir quitté les lieux. Quand je revins à moi, j’avais encore dans les narines cette lourde odeur de sang. Elle semblait nous poursuivre comme un spectre à travers les marais.

Les pirogues avaient repris leur route en silence. Pas un souffle de vent sur le fleuve. La nuit paraissait éternelle, mortellement calme.

Le visage des Krobors était froid et morose. Ils avaient emporté le corps, enveloppé dans une couverture. Quoi qu’on racontât sur les mœurs de ce peuple, je savais qu’ils n’abandonnaient jamais un camarade, vivant ou mort.

Choqué, abruti de chagrin, je sentais les pensées tournoyer follement dans ma tête comme des oiseaux aveugles. J’étais prostré, recroquevillé sur moi-même. À travers mes larmes, je vis vaguement nos pirogues s’approcher de la rive nord et s’y immobiliser, dissimulées par les roseaux. On entendait un cavalier qui s’approchait au galop.


Il fuyait comme si l’Enfer était à ses trousses, descendant la grande route en direction de la ville, tournant le dos à l’Est, à Shalin-Yari. Sa monture était en nage, la bouche en sang. Lui-même ne valait guère mieux. Hébété, penché sur le col de la pauvre bête, il s’effondra soudain et tomba au sol en haletant.

Le cheval, soudain allégé, bondit en avant sur la route. Je le vis disparaître dans un nuage de poussière.

Deux Krobors avaient sauté à terre. Ils s’avancèrent vers lui, silencieux comme des chats. Il ne leur fallut pas longtemps pour porter le Kna dans la pirogue comme un paquet. Puis ils y remontèrent eux-mêmes, toujours sans un mot. Les embarcations glissèrent derechef dans le courant.

Érévinndar me saisit l’épaule, m’attirant de côté. Elle voulait me montrer quelque chose. Tremblant, je me penchai dans la direction indiquée. Dans l’embarcation la plus proche, le jeune Baïran Syini se penchait lui aussi, au risque de la faire chavirer ou de passer par-dessus le bord.

Deux Krobors s’affairaient autour d’une forme sombre, couchée au fond de la troisième pirogue. L’embarcation tourna légèrement et un rayon de lune vint éclairer le visage d’un Kna. J’eus un sursaut. J’avais reconnu Zaïssi Namdri, l’un de nos soldats.

Une flèche lui transperçait le bras ; la hampe d’une autre, noire et mince, sortait de son dos.

L’un de nos soldats… Mais où étaient les autres ?

Le bruit d’une autre cavalcade retentit sur la route à nouveau, encore plus sinistre. Parmi le vacarme, je crus reconnaître certaines voix : celles des brigands qui avaient attaqué le village de pêcheurs, lors de la première nuit sur la rivière. Ils nous avaient donc retrouvés…

Sauf qu’au lieu de nous suivre, ils nous avaient précédés.

Et voilà pour mes calculs ! Je me sentis tellement stupide, soudain. Il ne me vint pas à l’esprit que contre un adversaire si nombreux, il était tout simplement impossible de prévoir tout ce qui pouvait arriver.

* * *

Les Krobors n’avaient pas perdu de temps. Débordant rapidement la rive, ils avaient fait regagner l’eau ouverte aux quatre légères embarcations, filant en silence à force de rames. Derrière l’écran des roseaux, nos poursuivants ne se doutèrent même pas que leurs proies leur passaient sous le nez. Au lieu de quoi, ils continuèrent de galoper derrière le cheval en fuite, allégé de son cavalier.

Quand ils se rendirent compte qu’ils avaient été bernés, nous étions déjà loin. Leur fureur ne nous parvint qu’étouffée, lointaine, puis elle disparut tout à fait.

* * *

Les Krobors échouèrent finalement les pirogues sur le sable d’une petite île, au milieu du fleuve Shenran.

Nous étions tous épuisés. Le jeune Syini se laissa tomber sur la berge comme un paquet, geignant qu’il avait faim. Comme de juste ! Je le foudroyai du regard.

Il me faisait horreur. D’ailleurs, l’idée d’avaler quoi que ce soit me dégoûtait. Je ne pouvais penser à rien d’autre qu’à ce que nous avions trouvé sur cet îlot de joncs et de sable, au plus profond des marais.

Les deux lunes étaient hautes, à présent, brillantes et minces comme des faux. Qui avait si bien dit cela ? Oui… Le Ciel impassible…

Un de mes propres ancêtres, je pense. Peut-être Shalinka Ksilaïni Leïn, ou un autre de cette époque troublée où notre famille était en butte aux attaques du clan Nayi.

Le soleil s’est enfui ; la Nuit atroce règne, insensible.

Bientôt, la voûte noire ne voit plus rien,

Ni n’entend plus tandis que retentit sans fin

Le chaos des vivants sous le Ciel impassible…

L’un des Krobors dut cependant prendre le jeune soldat en pitié. Il lui passa un peu de nourriture et une gourde, souriant et hochant la tête. L’autre, qui ne parlait pas un mot de krobor, le regarda avec des yeux ronds. Il eût été bien en peine de le remercier.

Je finis par m’asseoir sur la berge, au pied d’un saule aux branches torses, dressé tout seul parmi les joncs. Les Krobors allaient et venaient, non loin de là. Deux d’entre eux s’occupaient du soldat blessé ; d’autres allumaient un feu dans un creux de terre, un peu à l’écart. Ils avaient emmené avec eux le corps de Tzennkald. D’autres encore puisaient de l’eau, déballaient certains objets pris dans les pirogues.

Je savais ce qui allait se passer ensuite, mais n’avais guère envie d’y assister. De toute façon, les Krobors ne voudraient pas d’un étranger sur le lieu de leur rite le plus important, le plus sacré.

Au lieu de quoi je restai tourné vers le fleuve, à broyer du noir. Au bout d’un moment, le jeune Syini me tira par la manche : n’avais-je pas faim, moi aussi ? Ne valait-il pas mieux, disait clairement son regard suppliant, que nous nous tenions compagnie pendant les heures sombres, deux Dittaïs perdus loin de chez eux, environnés d’ennemis et de Krobors ?

Mais je ne sais pourquoi, je le rabrouai sèchement, crachant des insultes à mi-voix. Il pouvait aller au diable, pour autant que cela me concernait. Oui, il pouvait aller à Shíra et y pourrir pour l’éternité !

Le jeune Kna se détourna en tremblant, l’air plus effrayé que blessé. Mais de cela non plus, je n’avais cure.

Plus rien n’avait d’importance, d’une certaine façon.

Et peu à peu, l’horreur en moi fit place à la haine. Le monde entier me semblait abominable, en proie à la tricherie et à la corruption. Je haïssais Syini, les Krobors, nos poursuivants. Et je haïssais la terre et le ciel, le clair de lune et le fleuve. Je haïssais Lizil et tous les Knas qu’elle eût portés. Mais par-dessus tout, je me haïssais moi-même.

Même le vieil oiseau, perché sur la branche du saule, me devenait insupportable.

Dans un accès de rage, je ramassai une pierre que je lançai sur lui de toutes mes forces, le ratant ridiculement. L’oiseau battit des ailes quelques instants, à peine alarmé. J’aurais juré qu’il se moquait de moi.

Pris de furie, je me jetai sur le tronc d’arbre, frappant à coup de pieds et de poings, jurant, grinçant des dents. Je frappai jusqu’à me meurtrir les mains. Puis je heurtai l’arbre de tout mon corps, cognant ma stupide tête encore et encore sur la surface noueuse du bois. Écœuré, épuisé, je finis par me laisser retomber sur le sol, pleurant de rage et d’humiliation.

Soudain, l’un des Krobors me frappa au passage. Juste une tape sur le visage, même pas très fort, non. Juste de quoi attirer mon attention.

Cela marcha, en tout cas. Me redressant d’un bond, furieux, je lui lançai, oubliant toute prudence :

— Qu’as-tu donc, imbécile ?

— Imbécile, vraiment ? L’autre sembla ricaner. Ma foi, je croyais vous aider ! Comme vous sembliez penser que tout est de votre faute, je voulais seulement renchérir en ce sens ! N’avais-je pas raison ?

Et il s’en alla avec un petit sourire.

Rusé bonhomme. Car bien sûr, il était dans le vrai. Je vis en un instant l’absurdité qu’il y avait à me faire des reproches, où à n’importe qui d’autre parmi les Knas présents. Pourquoi les blâmer pour les crimes du Sensharaïn ou des Satyissinsha ?

La nuit était froide et solitaire, voilà tout ; et je n’étais qu’un enfant perdu au milieu d’un monde immense, rempli de périls.

Épuisé, je me laissai aller contre le saule, calant mon dos contre ses racines torses. La chouette hululait toujours faiblement, mêlant sa voix cristalline au murmure du fleuve. C’était la chanson de Lizil, la chanson de la nuit.

Oiseaux de passage,

Filant au loin dans la nuit :

En cet instant fugitif,

Que pourras-tu leur dire ?

Oiseaux de passage,

Perdus sitôt qu’entrevus,

Vous souviendrez-vous de moi

Lorsque vous ne me verrez plus ?

* * *

Au bout d’un moment, je me suis résolu à manger quelque chose, à reprendre pied dans le monde des vivants. En me tournant vers Baïran Syini, je vis que le jeune Kna s’était déjà endormi. Il avait aussi terminé toute la nourriture. Par bien des côtés, ce n’était encore lui-même qu’un enfant.

Le laissant à ses rêves, je me dirigeai vers l’intérieur de l’île, cherchant quelque âme de bonne volonté. Connaissant les Krobors, je n’avais aucune envie de fouiller les pirogues sans la permission de leurs propriétaires. Et puis je voulais savoir ce qu’il était advenu de l’infortuné Zaïssi Namdri et des autres soldats.

Je trouvai le blessé non loin de la berge, installé sur un lit d’herbes sèches. Il était seul. Enveloppé de couvertures, il semblait reposer paisiblement, les yeux clos. Un léger feu de tourbe brasillait à quelques pas de là, dans une fosse.

Pris de doute, soudain, je m’approchai et touchai le front du dormeur étendu. Mais il était chaud, légèrement moite et fiévreux. Rien que de très normal.

Sur une pierre plate, à côté du feu, je remarquai une botte d’herbes sèches, quelques racines et deux pointes de flèches à l’aspect sinistre, noircies par le sang. Incapable de résister, je me penchai, tandis la main… et la retirai aussitôt. Quelqu’un venait.

— N’y touchez pas ! La voix siffla brusquement, froide et grêle dans la nuit. Ces choses peuvent être empoisonnées !

Je me retournai, le cœur battant. Ce n’était que l’un des Krobors, bien sûr, l’un de ceux que j’avais vu s’affairer auprès du blessé. Il semblait plus vieux, maintenant, épuisé par une longue journée. À mi-voix, je demandai :

— Vous ne savez pas s’il y avait du poison sur les flèches ?

— Pas pour l’instant, non. Je n’ai pas la science d’Eryannak pour ce genre de choses…

— Erya… Qui donc ?

— Peu importe ! Mais s’il passe la nuit, je pense qu’il sera sauvé. À moins que la corruption ne s’y mette, bien sûr. Mais Érévinndar a fait tout ce qu’elle pouvait. Ce Dittaï peut se vanter d’avoir de la chance, d’une certaine façon…

Les yeux du Krobor balayaient la scène, examinant tout à la ronde. M’examinant moi aussi. Je me sentis mal à l’aise, soudain, comme un intrus.

Et fatigué, aussi. Oui, la journée avait été longue. Sans compter que je n’avais guère dormi la nuit précédente, dans ce hangar humide des faubourgs d’Enfraïna où Tzennkald et moi avions attendu le lever du soleil, sans que le Krobor sût que ce jour serait pour lui le dernier.

Mais qui le sait jamais, en ce monde ?

Je regardai un moment le guérisseur tandis qu’il inspectait les pansements. Tout semblait normal. Bientôt il se releva pour tisonner le feu, puis s’en alla de nouveau, sans un mot.

Un peu embarrassé, je me rendis compte que j’avais oublié de lui demander si l’on pouvait me donner quelque chose à manger. Rien en vue par ici, bien sûr. Même les herbes et racines de tout à l’heure avaient fait retour dans un sac soigneusement fermé.

Fatigué de tout cela, je me couchai près du feu et tâchai de trouver le sommeil.

* * *

La nuit était très calme. Seul un souffle de vent, par moments, portait jusqu’à moi un murmure de voix, quelques fragments de mélodie. Mais je n’en avais guère conscience. Tout cela, dans mon esprit, se mélangeait aux images d’un rêve.

Celles-ci allaient et venaient, se brisaient, se reformaient et chaque fois se modifiaient jusqu’à devenir de plus en plus sombres. Je revis Nitjin, ma mère, assise comme une reine sur un trône de métal brillant. Elle semblait vouloir me dire quelque chose, puis soudain me repoussa. Alors même que l’image se dissolvait, je vis que ce métal n’était autre qu’une lame d’épée.

Mais déjà d’autres figures apparaissaient, floues et incertaines. Deux Knas se battaient comme des chiens ; ils étaient nus et leurs crocs luisaient comme des joyaux sous les rayons de lune.

Un bateau à la coque rouge descendait le fleuve, traînant après lui une flottille d’embarcations plus petites ; cependant qu’un filet monstrueux les attendait en aval, prêt à se refermer.

Une femme aux yeux de feu riait au sommet d’une tour ; une autre dansait avec son ombre. Un vieillard comptait les jours sur les pages d’un livre, et chaque fois s’arrêtait au même endroit, comme si le livre était terminé. Mais il ne l’était pas. De nouvelles pages naissaient sous ses doigts, de sorte qu’il semblait s’arrêter plus tôt à chaque fois. Puis les pages du livre se transformèrent en feuilles vertes, et parmi les feuilles naquirent des oiseaux, qui s’envolèrent en criaillant, tournoyant furieusement autour du vieux Kna qui battait des mains pour les écarter, jusqu’à ce que, pris de fureur, les oiseaux se jetassent sur lui et se missent à lui crever les yeux. Un arbre naquit du ventre du cadavre, comme arrosé par le ruisseau de son sang.

Je me levai soudain en sursaut, frémissant, trempé de sueur. Un bruit plus fort que les autres m’avait réveillé.

Cette fois, ce n’était pas un rêve, Eynya soit louée !

Le cœur battant, l’oreille aux aguets, j’essayai un instant de distinguer des mots parmi le murmure des voix et des bruits de la nuit. Une sorte chant s’élevait de la combe au centre de l’île, léger mais clair, entêtant. Je savais de quoi il s’agissait. Les Krobors, accompagnant pour la dernière fois leur frère de sang.

À Nitindra aussi, certains soir, les Krobors se réunissaient ainsi autour d’un feu. Il y avait des rites à partager, à transmettre, des choses qui concernaient l’ensemble de la tribu. Nous autres Dittaïs nous tenions à l’écart. Certaines fois, pourtant, alors que j’étais encore très petit, j’avais assisté à quelques-uns de ces rites dans l’ombre rassurante des jupes de Lelgatniz. L’on m’avait toléré plutôt qu’accueilli, ainsi que ma sœur Tayyen, et ni l’un ni l’autre n’avions vraiment compris ni retenu quoi que ce fût.

Je savais pourtant que ces choses n’étaient pas pour un Dittaï, surtout pour nous qui suivions la Voie Droite ! Mais tout cela semblait si familier… Si simple… Quel mal y aurait-il ?

Surtout pour Tzennkald. Je savais tout ce que je lui devais.

Il ne faisait pas vraiment froid, mais je m’aperçus que je frissonnais. Lentement, je me levai, frottant mes bras et mes jambes engourdis. Les étoiles brillaient comme des joyaux de glace au-dessus de Lizil. Suivant la mélodie, je fis un pas en avant, puis un autre.

* * *

Ils étaient réunis en cercle autour du feu. Treize Krobors assis ou accroupis, les yeux brûlants, le visage sombre ; et puis un quatorzième qu’on ne distinguait déjà plus. Mais sa présence régnait parmi eux. Je sentis cette odeur ; je savais ce qu’ils mangeaient.

Tzennkald. Il était là, bien sûr. Il serait toujours là, désormais, dans la chair et le sang des autres Krobors, au plus profond de leur être, aussi bien que dans leur souvenir. Immortel.

La tête me tournait. Étais-je devenu fou ?

Comme Shíra aurait ri, lui et tous ses démons ! Eux dont le domaine est la nuit, qui toujours essaient de nous entraîner dans leurs rets, comme ils se fussent réjouis de cette hésitation, de ce doute qui m’avait saisi !

Un Enknayya parmi les cannibales, un Shalinka frayant avec des sauvages impies, voire même tenté de les rejoindre ? Le monde n’avait pas vu cela depuis les siècles troublés de l’exil, où certains d’entre nous, réduits en esclavage par les Barbares de l’Est, s’étaient laissés aller à se renier, dans la profondeur de leur désespoir.

Et pourtant, rien ne me forçait. Avec un léger vertige, je me tenais simplement sur le seuil, indécis.

Ne serait-ce pas un étrange triomphe, pour Shíra ?

Parmi les Krobors qui étaient assis là, certains semblaient en colère, d’autres indifférents. J’entendis quelques mots chuchotés, de façon presque imperceptible, et un nom passer sur les lèvres comme un talisman :

— Lelgatniz…

Lelgatniz… On en revenait toujours là.

L’air interrogateur, la naï, Érévinndar, me tendit la main comme pour m’inviter.

Des idées confuses tourbillonnaient dans ma tête, comme si j’étais encore en train de rêver. Comment le Démon pourrait-il te vaincre, murmurait une petite voix, s’il n’a pas eu à te combattre ? Comment pourrais-tu perdre, s’il n’y a pas de jeu ?

Mais je ne pourrais pas gagner non plus, pensai-je.

Et par-dessus tout, cette odeur appétissante, universelle, de chair grillée…

Mais comment pouvais-je seulement y songer ?

Peut-être était-elle là, en vérité, la preuve réelle de la présence du Démon, dans le fait qu’on ne pût distinguer les Knas et les bêtes dans la mort.

Pris d’horreur, je me suis enfui.

Les Krobors ricanèrent un moment derrière moi, mais cette fois je ne m’arrêtai pas avant d’avoir atteint le fleuve. Je me laissai tomber sur la berge, tremblant.

Je me bouchai les oreilles pour ne plus entendre le chant de mort qui s’élevait toujours de la combe. Cette fois, j’avais perdu tout appétit, comme j’avais perdu tout désir de partager la chaleur et l’amitié des Krobors.

Ainsi rôde le loup des steppes,

Toujours affamé,

Chassant sur la plaine immense

Où les voyageurs ne laissent pas de traces.

Il ne fait pas bon le rencontrer

Dans l’herbe haute où se perdent les Knas,

Dans la nuit noire où périssent les Knas.

Tu trembles lorsque tu l’entends hurler

Dans le silence de la plaine.

Mais nul ne revient jamais

Qui l’a vu en face,

Dans la trouée des herbes qui s’écartent,

Dans les yeux d’or qui traversent la nuit.

Je regrettais amèrement ma folie. Non, ces choses-là n’étaient pas pour moi, ni pour aucun fidèle de la Voie Droite. Et encore moins pour un Enknayya.

(À suivre)

(Liste de tous les chapitres publiés)

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