Roman: L’Héritier du Tigre, chapitre 22

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L’Héritier du tigre

Roman

par Irène Delse

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Première publication : éditions Le Navire en Pleine Ville,
Saint-Hippolyte-du-Fort (France), mai 2006.

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Présente édition publiée sous licence Creative Commons 2.0 (France)
BY-NC-SA (Paternité, Non commercial, Partage à l’identique)

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Chapitre 22 : Les sauvages

Je partis à mon tour, mais pas seul. Baïran Syini m’accompagnait.

Sans son uniforme, le jeune Kna aurait pu passer lui aussi pour un chemineau. Ses habits civils étaient aussi minables que les miens, dépareillés, avec une grande déchirure sur le devant de la blouse, maladroitement raccommodée. Mince, décharné, il semblait fait uniquement de bras et de jambes, et l’on pouvait parier qu’il n’avait même pas fini de grandir.

Je souris en le dévisageant. Avec son air naïf, toujours un peu hébété, il paraissait tellement moins que ses seize ans ! Quant à moi, je n’avais jamais été très étoffé, et deux mois à la dure ne m’avaient guère laissé que la peau sur les os. Oui, Syini eût pu passer pour mon frère, quelque chat maigre de la même portée.

Laissant derrière nous la pénombre de l’écurie, nous nous sommes fondus dans la foule compacte de cette fin d’après-midi. Déjà des marchands repliaient leur étal, époussetant sacs et paniers vides, comptant leurs écus d’un air grave et absorbé. Les tavernes se remplissaient. Des maisons montaient d’appétissantes odeurs de poisson et d’herbes. La brise qui soufflait du fleuve amenait jusqu’à nous les cris des bateliers sur le départ.

Le départ ? Mon cœur se mit à battre à tout rompre. Si nous devions les manquer…

Mais quand nous arrivâmes sur le quai, je ravalai avec gratitude un profond soupir. Les Krobors étaient toujours là avec leurs pirogues noires. On eût presque pu croire qu’ils nous attendaient.


Et Zaïssi Namdri n’avait pas exagéré : les dix Knas aux yeux d’or et à la peau couleur de nuit ressemblaient vraiment à des sauvages. Pas un d’entre eux ne portait ne serait-ce qu’une chemise de tissu, même si certains arboraient dans les cheveux des rubans de couleurs vives. Leurs tuniques et leurs braies étaient de peau fine et souple, leurs bijoux d’os et d’ivoire ou de pierres colorées.

L’un d’eux portait à la ceinture une dague de pierre effilée ; un autre ce qui ressemblait à la moitié d’un coquillage plat. Et c’était bien le cas. Fixée par des lanières à un manche de bois, l’huître était devenue un couteau à lame courbe, son rebord tranchant aiguisé comme un rasoir.

J’ouvris de grands yeux. Ces Krobors venaient au moins du Tsinari, peut-être même des montagnes du Dertner ou du Septentrion.

L’un d’eux tourna vers nous son regard de fauve. Il semblait bel et bien attendre quelque chose. Je m’éclaircis la gorge, murmurai une formule de politesse.

— Yirann theï ald, kseï friynn ! Heureuse surprise, en vérité !

Yih farann theï, répondit-il. Oui, quelle heureuse chance.

Le Krobor acquiesça d’un bref clignement des paupières, sans exprimer la moindre émotion.

Échange circonspect. Deux voyageurs parmi la foule, loin de leur terre natale, deux étrangers qui se jaugent du regard sans décider encore s’ils peuvent se faire confiance…

Qu’importe. Le temps pressait. Je décidai de faire le premier pas. Tirant par la manche le pauvre Syini, tout à fait effrayé, à présent, je m’approchai des voyageurs jusqu’à sentir l’odeur puissante qui émanait de leurs hardes de cuir.

Levant la tête, je plantai mes yeux dans ceux de l’homme qui m’avait si discrètement répondu.

— Je suis un Shalinka, murmurai-je, utilisant à nouveau la langue krobor. Avez-vous vu l’homme qui m’accompagnait, ce matin ? C’est un Krobor, lui aussi ; son nom est Tzennkald.

L’autre plissa légèrement les yeux, mais se contenta d’avancer la lèvre inférieure en signe de dénégation. Encore un geste propre à ceux de l’Est. Peut-être ces Krobors venaient-ils d’aussi loin que le Dertner. Peut-être ne parlaient-ils même pas nintaïsha ?

— Eh bien, je le cherche, continuai-je. On l’a vu ce matin au nord de la ville, allant vers les marais. Je ne peux aller seul le chercher, mais je n’ai pas l’intention de quitter la ville sans lui !

Le Krobor m’étudiait toujours à la dérobée, comme intrigué. Soudain, je compris qu’il contemplait mes mains.

Noires comme l’encre.

D’une voix encore plus basse, je sifflai :

— Je ne mens pas ! Cela, ce n’est que de la peinture, un camouflage pour tromper l’ennemi. Donne-moi de l’eau pour l’enlever, si tu ne me crois pas, ou tue-moi tout de suite, mais n’insulte pas notre famille !

Cela lui suffit. Le visage imperturbable, le Krobor se tourna sans un mot vers ses compagnons, qui ouvrirent les rangs un instant avant de les refermer sur nous, comme une escorte, et de nous mener à leurs bateaux.

Le pauvre Syini, tremblant de frayeur, se laissa pousser dans l’une des embarcations, entre deux Krobors à la carrure d’ours, auprès de qui il pouvait presque passer pour un nain. Je lui donnai une tape amicale sur l’épaule, souriant, essayant de le rassurer. Il finit par hocher vaguement la tête, agrippant les bords de la pirogue comme si sa vie en dépendait.

Ce n’était pas son jour, pauvre gars !

De ma place au ras de l’eau, je vis défiler de chaque côté de nous les quais encore populeux d’Enfraïna. Le crépuscule tombait lentement sur la ville. De leurs cachettes sortaient les chats du port, auxquels des pêcheurs superstitieux jetaient le fretin invendu, les têtes et débris de poisson.

Les chats étaient souvent prospères, dans cette province qui avait comme emblème un Tigre Rouge. Et les habitants faisaient de leur mieux pour les garder ainsi, en tant que gage ou talisman de prospérité pour eux-mêmes. C’était une ancienne croyance, m’avait un jour expliqué Eyyenvi, que les prêtres n’avaient pas réussi à déraciner. D’autant qu’en cela ils n’avaient jamais eu le soutien de notre famille, bien entendu.

Un animal particulièrement robuste, roux et blanc comme un petit tigre, nous regarda un long moment depuis la digue où il était perché. Adieu, vieux frère, pensai-je. Le Tigre Rouge a affaire avec sa famille, à Shalin-Yari. Pourvu que sa famille ait aussi affaire à lui…

Le fleuve endormi était rouge dans la lumière du couchant. Noires et minces, les pirogues glissèrent sur l’eau comme des serpents.

* * *

Le soleil disparut bientôt sous l’horizon. Un à un, les bruits de la nuit s’éveillèrent, remplissant l’obscurité de murmures étranges, comme une conversation à mi-voix dans une langue inconnue. La grande lune, mince et blanche, se levait sur la rive est. Pour une fois, la petite l’accompagnait. Au couchant, l’étoile du soir semblait flotter par-dessus les nuages pourpres.

Quelques vers anciens me trottaient par la tête, sombres et de mauvais augure :

Rouges coulent les larmes du jour

Dans la plaine, sous le ciel.

Les ombres en silence s’allongent,

La terre même se tait et le soleil s’enfuit.

Tandis que rampe le crépuscule,

Sortant du ventre des ténèbres

Dans une mer de sang,

C’est la naissance de la nuit.

Mais il s’agissait d’un poème dittaï, bien sûr. La nuit ne renferme pas de terreur pour les Krobors.

Nous n’étions pas seuls sur le fleuve. Quelques barques de pêcheurs sortaient déjà, une lanterne sourde fixée sur l’avant. Le long de la rive, des haleurs attardés piquaient leurs chevaux dans leur hâte d’arriver au port. Avertis par les cris et le bruit des sabots, nous n’avions pas de peine à éviter les lourdes barges et les remous qui naissaient dans leur sillage.

Au sein des trois pirogues, personne ne parlait. J’entendis chanter, pourtant, d’une voix fluette et mal assurée comme celle d’un enfant. C’était Syini, que la peur n’avait pas abandonné.

Fasciné, j’écoutais malgré moi. L’air était familier ainsi que les paroles, celles d’une litanie à la Puissance céleste, invoquant Sa protection à la tombée du soir. Un chant que je connaissais bien, mais que je n’aimais guère. Lent et grave, empreint de mélancolie, il m’avait toujours paru rendre la nuit plus inquiétante quand nous nous rassemblions dans la salle commune de Nitindra, pour la brève cérémonie qui accompagne la fin du jour.

Les soldats Denshari n’avaient guère été portés sur les manifestations de piété, jusque là. En leur compagnie, j’en avais moi aussi perdu l’usage, sans trop de regrets. La plupart de ces chants étaient incompréhensibles, de toute façon.

Le jeune Syini devait être complètement terrorisé. C’était presque drôle. Mais triste, aussi, en même temps. Le jeune Kna était censé me protéger. Il avait affronté sans broncher les sbires des Nayi, pourtant largement supérieurs en nombre. Et le voilà qui redevenait un enfant à la tombée de la nuit et tremblait de peur devant nos propres alliés.

J’essayai un moment de lui faire signe, mais ses yeux fixés sur le néant ne semblaient pas me voir. Que Shíra et ses démons l’emportent ! On ne pouvait pas l’entendre de la rive, de toute façon. Pas avec le vacarme des moustiques et des grenouilles-chiens.

En fin de compte, je me suis mis à chanter moi aussi, puisque cela semblait le réconforter.

Dans la nuit, les sorcières suscitent des spectres ;

Dans la nuit, les méchants ourdissent leurs méfaits.

Oh, Eynya,

Ne nous abandonne pas lorsque la nuit tombe !

Ne nous abandonne pas dans la terreur de l’ombre !

Oh, Eynya,

Lumière du Ciel,

Protège-nous de la Nuit…

Un Krobor qui se tenait tout près de moi, sur l’avant pointu de la pirogue, se retourna soudain et me sourit. Stupéfait, je contemplai cette vision sans mot dire, la bouche ouverte.

C’était une femme, d’une beauté resplendissante.

Je ne l’avais pas remarquée plus tôt, sur le port, où je n’avais eu d’yeux que pour le gaillard taciturne qui paraissait leur chef. Enveloppée dans une vaste cape faite d’une peau d’ours, elle s’était tenue à l’écart, le visage masqué par l’ombre de son capuchon.

Elle l’avait rejeté en arrière, à présent, et les frêles rayons de lune semblaient multipliés, magnifiés par la blancheur de sa chevelure. Ses yeux clairs brillaient comme l’ambre, et leurs reflets d’or scintillaient parmi les longs cils d’argent. Son visage tout entier semblait taillé dans une pierre lisse et noire.

Troublé, je refermai vivement la bouche, baissant la tête dans mon embarras. Elle est encore plus belle que Tayyen, pensai-je ; encore plus belle que Nitjin elle-même… Une tristesse sans nom m’emplit soudain à cette pensée.

Comme si elle pouvait lire dans mon cœur, la femme se rapprocha de moi, posant la main sur mon épaule comme pour m’encourager. Elle dut sentir les sanglots silencieux qui me secouaient. Sa main remonta doucement le long de ma joue, écartant les cheveux, essuyant les larmes.

Confus, je laissai mon visage se reposer un instant contre cette main solide et chaude. Je ne savais que dire. Nitjin, dame de Nitindra, prunelle des yeux de mon père, ne s’était jamais occupée elle-même de ses enfants. Les servantes étaient là pour cela, et surtout Lelgatniz, la nourrice. Je ne savais plus, en ce moment étrange, laquelle des deux me manquait le plus. Lelgatniz, pourtant, était krobor comme la passagère ; il était sans doute inévitable que ce fût son image qui me fût venue à l’esprit en cet instant.

Délicatement, elle retira sa main, contemplant les reflets de lune sur les gouttelettes, brillantes comme des joyaux. Elle les laissa tomber lentement dans le fleuve. Son autre main caressait mes cheveux.

— Qui êtes-vous ? murmurai-je.

Il me semblait que je pourrais me fier à elle si seulement je connaissais son nom. Sentiment étrange mais qui semblait parfaitement raisonnable en cette incroyable nuit sur le fleuve.

— On m’appelle Érévinndar. Je viens du Dertner-Salkshalt-Niz, le Pays-qui-surplombe-le-monde.

Les montagnes du Dertner. Oh, oui, je l’avais deviné.

— Comment vous trouvez-vous ainsi tout seul, jeune Shalinka ? Shrelsinn à la Cape-d’ours nous avait parlé d’une escorte.

Je ne suis pas seul…

Presque seul. Cela revient au même, dans cette contrée.

Sa voix était basse, presque grave, et pourtant claire et distincte comme la lumière d’un jour d’été. Même l’accent guttural du Dertner ne parvenait qu’à mettre plus de force dans ses mots, sans les enlaidir.

— Ma… madame, murmurai-je, je suis chez moi, ici ! Par le Ciel ! C’est Shalinka, la terre de mes ancêtres. Ma famille a tenu cette province depuis de nombreux siècles. Ne devrais-je pas me sentir en sécurité ?

— Et pourtant, vous n’avez pas toujours vécu ici. Et d’autres y vivent aussi, ou tout près de vous, qui ne sont pas de vos amis. Ce sont eux qui vous poursuivent, n’est-ce pas ?

Sans répondre, je hochai la tête. Les pirogues glissaient dans la nuit en silence, loin du port maintenant et des autres bateaux. Seuls deux petits cernes de lune éclairaient notre route. Les étoiles sortaient une à une du néant.

On eût presque pu se croire aux temps anciens, avant l’éveil des Knas sur la terre de Lizil. Avant que les guerres ne vinssent déchirer le monde. Pourquoi avais-je si peur ? Mon plan se déroulait sans encombre. Plus que quelques heures et nous serions en sécurité, hors d’atteinte des tueurs de Satyissinsha. La tête dissimulée dans l’ombre, je refoulai un sourire féroce. Malgré toute leur ruse, comment auraient-ils pu prévoir que je m’enfuirais avec une bande de Krobors ?

Comme si elle pouvait entendre mes pensées, Érévinndar se pencha à mon oreille.

— Croyez-vous vraiment, murmura-t-elle, que nous leur ayons donné le change ? Votre pari est risqué, Shalinka.

— Pourquoi pas ? Je devais bien… Je devais bien faire quelque chose !

Je serrai mon manteau autour de moi. La nuit était encore fraîche. Et puis le froid serait une excuse acceptable si l’on me voyait trembler.

Mais ses derniers mots résonnaient encore à mes oreilles. Je me retournai et la regardai en face.

— Je ne suis pas le Shalinka, madame. Vous comprenez, le seigneur Shalinka est le chef de notre clan. Quant à moi, je ne suis que son petit-fils.

Je sais qui vous êtes, Shalinka Eyyenvi Yenshaya.

Elle hocha la tête en souriant, belle et terrible comme un ciel nocturne. Il y avait chez elle, pourtant, quelque chose de rassurant et d’étrangement familier. Comme si j’avais connu cette femme depuis la nuit des temps.

— Mais comment savez-vous tout cela ? ai-je repris. À qui avez-vous pu parler, alors que nous sommes arrivés en ville ce matin ?

— Les nouvelles voyagent vite, parmi ceux qui vivent sur les routes. Et certaines nouvelles plus vite que d’autres.

Elle eut un léger sourire, plissant les yeux de façon presque imperceptible. Signe qu’elle attendait que je devine le reste. Parfois, je me demande si c’est vraiment par prudence que les Krobors aiment tant le mystère et l’intrigue. Ou s’il s’agit seulement d’une habitude. Peut-être même, au fond, ne se lancent-ils dans des aventures périlleuses que pour en savourer le mystère !

Érévinndar me fixait toujours de ses yeux d’or.

— Je pense que Tzennkald lui-même vous a envoyé un message, dès la nuit où il m’a rencontré dans la forteresse de Talindis. Peut-être aussi la femme-montagne du village des teinturiers… Son nom est Neïvrann, je crois.

Bien raisonné, disait à présent le regard ; mais il manque quelque chose…

— Il y a aussi les trois ou quatre Krobors qui nous ont aidés contre les villageois. Cape-d’ours, Colliers-d’or et la guérisseuse. Ils sont partis de leur côté, mais ils ont pu parler de cette rencontre à d’autres gens sur la route… Et c’est grâce à eux que nous sommes tombés sur Tzennkald à la forteresse, juste au bon moment ?

La femme inclina la tête. Pas mal, en effet…

— Par Eynya ! Vous savez, Érévinndar, j’aimerais bien savoir comment vous faites… Je veux dire, comment font les Krobors pour se parler ainsi, à distance, semble-t-il… Vos messages voyagent si vite ! Avez-vous… je ne sais pas, des oiseaux dressés ?

Bien sûr, ce n’était que l’un des bruits qui couraient sur les Krobors. D’autres, plus inquiétants, évoquaient des pouvoirs mystérieux et même la sorcellerie.

Érévinndar sourit. Elle ne semblait pas le moins du monde embarrassée. Comme si nous étions seuls au monde, deux voyageurs loin de tout sur le fleuve immémorial. Nul ne parlait autour de nous. Syini s’était tu, abandonnant sa litanie. J’avais même oublié la présence du Kna qui plongeait alternativement dans l’eau les deux pelles de la pagaie, à l’arrière de la pirogue.

Érévinndar haussa légèrement les épaules, faisant danser les reflets de lune dans ses cheveux argentés.

— Les nouvelles voyagent vite, Yenshaya, parce que les Krobors voyagent vite. Des oiseaux porteurs de messages, cela peut être utile parfois, lorsque celui qui les envoie reste longtemps au même endroit, tout comme celui qui les attend. C’est que les bêtes ne changent pas facilement d’habitude !

Je me passai la main dans les cheveux, essayant vainement de démêler leur masse compacte, parsemée de brindilles et de morceaux de feuilles sèches. Ils étaient devenus horribles, au bout de toutes ces nuits à coucher sous les haies et dans les buissons. Les Krobors, eux, semblaient parfaitement à l’aise avec leurs tignasses ébouriffées, pour certains attachées en nattes ou en queues de cheval. Ceux d’Érévinndar étaient plus propres et mieux arrangés, pourtant. Deux tresses fines de chaque côté du visage, terminées par des perles d’os et une plume blanche et noire ; mais le reste de sa chevelure tombait librement, couvrant son dos jusqu’aux reins comme une traîne de soie. Ils étaient seulement attachés tout en bas, juste avant leur extrémité, par un ruban d’étoffe verte. Elle sourit, et son visage grave sembla s’éclairer comme un lever de lune.

— Mais des voyageurs à cheval, reprit-elle, passant par le chemin le plus rapide tandis que vous faisiez un détour à travers bois, ceux-là peuvent amener très loin de nombreux messages, et les passer à d’autres, voyageant dans d’autres directions. Ceux qui les reçoivent savent alors quoi faire, si le sort les a désignés.

— Vous voulez dire, essayai-je, que de nombreux Krobors, voyageant sur les routes du Nintaïka, savaient qui j’étais et où j’allais, mais que seuls ceux qui croisaient ma route avaient vraiment besoin de ce message ?

D’une certaine façon, Yenshaya. Eux avaient besoin du message pour agir, les autres pour le transmettre. Elle hocha la tête doucement, comme en confidence. Nous agissons souvent ainsi, selon ce que dicte la nécessité. Aucun Krobor n’en trahirait un autre.

Et je sus que c’était vraiment une confidence.

— Vous faites tous partie du même Clan, alors ?

Bien que nous eussions parlé krobor, j’utilisai le vieux mot dittaï Enka, parce que c’était le seul dans mon esprit qui s’appliquât à un groupe de Knas partageant de telles obligations réciproques et liés par une même fidélité. Je ne connaissais pas bien, alors, les termes du langage krobor qui s’appliquaient à ce genre de situation.

Érévinndar eut un petit sourire triste. Levant la tête comme par défi, elle murmura :

— Non, non. Mais on peut dire que nous formons… une seule famille, comme vous autres Dittaïs le diriez.

Et c’était un autre mot dittaï qu’elle avait utilisé, nensha, qui se réfère aux frères et sœurs d’un même sang.

Ce qui ne m’éclairait pas beaucoup, à part sur le fait que les Krobors étaient terriblement sérieux au sujet de certaines choses. Et que le genre de dettes d’honneur que j’étais en train d’accumuler envers eux était de celles que les années ne peuvent effacer.

* * *

Un sifflement léger retentit sur le fleuve, frêle et timide, mais qui portait loin dans la nuit calme. Le genre de bruit qu’un peu d’inattention ferait prendre pour un cri d’oiseau. Mais cet oiseau-là chantait avec la voix d’un Krobor.

Et voici qu’approchait une autre pirogue, sortant discrètement d’une ouverture dans le rideau de verdure qui masquait la rive est.

Les deux Knas qui se tenaient dans l’embarcation eurent tôt fait de l’immobiliser en tendant leurs pagaies en travers du courant. Puis, d’un signe de tête, ils nous invitèrent à les suivre à travers le labyrinthe des chenaux. Nos trois pirogues ont suivi à la file. Le plus grand silence régnait à présent sur la nuit.

Dans cette région où la terre et l’eau se confondent, parmi les forêts de roseaux, des milliers d’étangs laissés par les bras morts du fleuve reflétaient le ciel noir et ses frondaisons d’étoiles. L’air était humide, lourd des odeurs de vase. Des lucioles vertes et jaunes dansaient autour de nous, clignant et scintillant comme des yeux de chat. Par endroits un tronc pourri, une souche moussue, une barque éventrée ou une cabane en ruine témoignaient de la lutte implacable entre la terre et le fleuve, ce dernier grignotant ses rives au fil des ans comme une bête avide.

Les Krobors naviguaient sans hâte. Avec une précision née de l’habitude, ils cheminaient au milieu des roseaux hauts comme un Kna, évitant les vastes étangs aux eaux ouvertes aussi bien que les hauts-fonds et les enchevêtrements de racines et d’herbes où nos pirogues risquaient de s’échouer.

Érévinndar, à mes côtés, contemplait notre progression en silence, une main posée sur mon épaule. C’est ainsi que je compris que quelque chose était arrivé, quand je sentis ses doigts se crisper avec la force d’un étau.

Les deux Krobors qui nous avaient attendu à l’entrée du chenal mirent pied à terre. Ce n’était qu’une langue de sable et de vase couverte de joncs, où des épaves venaient s’échouer, portées par le courant.

Des épaves…

Une chose atroce gisait là, inerte. Sans forme ni visage. Impossible de savoir… Si, pourtant. La peur me tarauda. Bien entendu, je savais. Ce ne pouvait être que lui… Tzennkald…

Ou du moins ce qu’il en restait.

La femme l’avait vu et compris avant moi. Maintenant, elle essayait de me retenir. Mais je me débattis, sautai de la pirogue.

L’espace d’un instant, tandis que je m’approchais, je me dis que cela valait mieux, que tout était fini pour lui, en mal comme en bien. Je n’aurais même pas à lui dire adieu…

Et puis la chose bougea, tressaillit. Une sorte de trou noir s’ouvrit dans l’absence de face.

Et la chose gémit.

— Yen… Yenshaya…

Presque imperceptible, mais tellement clair.

Ce fut comme si j’avais reçu soudain un coup dans le ventre. Quelque chose vivait encore, là-dedans… Je tombai à genoux, le souffle coupé, les yeux ruisselants de larmes.

— Tzennkald ! Oh non ! Tzenn…

Les autres Krobors s’étaient rassemblés tout autour. En silence, les deux guetteurs du début montrèrent à leurs compagnons les traces de sang et les vêtements déchirés, non loin de là, qui les avaient mis sur la trace. Et des empreintes de pas dans la vase. Plusieurs Knas, semblait-il, chaussés de bottes, qui étaient restés un long moment sur cette bande de terre.

Et qui s’étaient acharnés sur Tzennkald.

Pourquoi, pensais-je désespérément, pourquoi… Mais c’était évident. Pour le faire parler, sans doute, à moins qu’ils n’aient voulu se venger de n’avoir pu mettre la main sur moi. Quelle importance, d’ailleurs.

L’odeur du sang avait tout envahi alentour, épaisse et lourde, cachant même la puanteur de la vase.

À travers mes larmes, je n’arrivais pas à détacher mes yeux de ce tas de chair qui avait été un Kna. On lui avait crevé les yeux, lacéré le visage, arraché le nez et les oreilles, cassé les dents. Et puis arraché les cheveux, mèche à mèche. Ils jonchaient le sol tout autour, encore attachés à des lambeaux de peau et de chair sanglante. Et ainsi de suite, à l’avenant.

Ses bras et ses jambes avaient été battus, brisés, réduits en une bouillie rougeâtre mêlée d’esquilles d’os. Il en sourdait encore, çà et là, de minces ruisselets de sang.

Oh, ils n’avaient pas voulu risquer de le tuer trop vite… Mais à la fin, ils l’avaient laissé pour mort, ou simplement jeté comme un déchet, comme une écorce une fois le fruit pressé. Ne restait plus qu’un tas de chair en ruine, comme une atroce caricature, et cette bouche encore vivante, désespérée, qui me suppliait de fuir…

Tzennkald n’avait pas renoncé à me protéger.

Les Krobors autour de nous restaient silencieux. L’un d’eux s’agenouilla, rabattit sa cape sur ses yeux. Un autre s’avança, les yeux brûlants, le visage fermé. Il sortit de la pirogue une lance dont la tête, en forme de feuille, était taillée dans une pierre lisse. Je la vis miroiter un instant sous les rayons de lune.

La main d’Érévinndar pesait toujours sur mon épaule. Elle me tira fermement en arrière tandis que l’homme à la lance abaissait son arme. Quand la pointe atteignit l’endroit où un cœur devait continuer à battre dans le corps meurtri, il murmura quelques mots en langue krobor, inaudibles.

Et appuya sur la hampe. Des larmes coulaient dans ses yeux.

Un flot de sang jaillit. Un reste de vie s’échappa dans un souffle. Et puis le corps s’immobilisa.

(À suivre)

(Liste de tous les chapitres publiés)

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