Roman: L’Héritier du Tigre, chapitre 21

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L’Héritier du tigre

Roman

par Irène Delse

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Première publication : éditions Le Navire en Pleine Ville,
Saint-Hippolyte-du-Fort (France), mai 2006.

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Présente édition publiée sous licence Creative Commons 2.0 (France)
BY-NC-SA (Paternité, Non commercial, Partage à l’identique)

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Chapitre 21 : La forteresse intérieure

Assis sur la pierre lisse, je m’efforçai de réfléchir, appelant à la rescousse l’image d’Eyyenvi parmi les villageois, grave mais ouvert, le visage attentif. Et sa voix patiente, qui m’expliquait…

Si un problème est trop compliqué, Yenshaya, réduis-le en problèmes plus simples. Si une question est trop vaste, découpe-la en questions plus petites.

Ah, Père, comment pourrais-je jamais te remercier… Il me semblait que je voyais, à présent.


* * *

Les soldats attendaient nerveusement. Même s’il ne leur appartenait pas de décider de la conduite à tenir, je savais qu’ils étaient compétents dans leur métier de gens de guerre. Je notai qu’ils avaient laissé entrouverte la porte de l’écurie, et qu’une sentinelle y était postée, le nez collé à l’étroite fente. Un autre soldat faisait de même devant la lucarne du fond.

Soit, pensai-je. La question est : comment échapper à nos poursuivants ? Il y a les brigands déguisés en Enknayyar et les brigands déguisés en gardes. À moins que ce ne fussent de vrais gardes, corrompus ? Et comment retrouver Tzennkald ? S’il n’est pas là, nous risquons d’avoir du mal à trouver un chemin sûr jusqu’à Shalin-Yari…

Mais non, pourtant. Tout cela n’avait qu’une importance passagère, accessoire, et je le savais. La vraie question était d’amener l’héritier légitime de Shalinka, sain et sauf, jusqu’à la ville de Shalin-Yari où résidait son aïeul et seigneur.

Ledit héritier (moi-même : Shalinka Eyyenvi Yenshaya, fils du défunt Eyyenvi, fils du prince Shalinka Solraïni Ktassilsha) était caché dans une écurie, dans la ville portuaire d’Enfraïna, au bord du fleuve Shenran. Alentour rôdaient quelques dizaines de Knas armés et malintentionnés, qui me cherchaient — et me voulaient mort.

Astucieusement déguisés, ils pouvaient évoluer dans la foule sans éveiller les soupçons. Ceux qui se prétendaient les propres gardiens de l’ordre dans notre province (et rien que cela me faisait mal au ventre !) n’hésitaient pas à entrer dans les maisons, les bateaux, les magasins et entrepôts, dévisager les passants, fouiller les colis. Oh, ils devaient avoir un prétexte quelconque : chercher des traîtres, des brigands déguisés, par exemple.

Et cela signifiait donc…

Horrifié, je pris conscience de ce que cela signifiait : nos adversaires n’avaient plus besoin de se cacher, à présent. Ils pouvaient venir nous chercher en plein jour, nous arrêter en pleine foule, et personne ne pourrait (ne voudrait !) s’y opposer.

Même si je réussissais à me défendre, à parler à la foule comme je l’avais fait dans le village de Diya, quand les soldats avaient été pris à partie, ils m’accuseraient tranquillement de n’être qu’un usurpateur, me fermant la bouche avant de me mettre au secret. « Par sécurité », bien sûr ! J’avais déjà entendu ce genre d’histoire, dans les récits qu’Eyyenvi et ses amis échangeaient, parfois, lorsqu’ils croyaient les enfants endormis. Ainsi les forts pouvaient-ils agir en traître : arrêter un Kna, l’enfermer et l’emmener sous bonne garde, apparemment pour le juger ; en fait vers une mort sordide au coin d’un bois.

C’était si facile.

Je serrai les poings, grinçai des dents. J’étais furieux. La rage qui me montait à l’esprit, à l’idée que quelqu’un, quelque part, se moquait de moi en ce moment, tout cela faisait comme un voile obscur tombé devant mes yeux. Je ne voyais rien ; je n’entendais plus que le bruit de mon sang battant à mes oreilles, comme des tambours appelant au combat.

Mais je n’étais pas incapable de penser. Tout au fond de mon esprit, une partie soigneusement remparée restait calme et lucide, immobile au milieu de la furie qui m’emportait. Et d’une certaine façon, cette partie-là observait, calculait, examinant si cette rage même ne pouvait servir d’outil pour l’accomplissement de ses desseins…

De mes desseins.

Une ivresse encore plus grande faillit m’emporter. J’aurais voulu sauter en l’air, chanter, crier de joie. Non, je n’étais pas défait. Les plans les mieux bâtis ne sont-ils pas mis en échec par les plus petites failles, les plus insoupçonnées ? Si le traître Sensharaïn s’imaginait avoir manœuvré un enfant imbécile, un innocent naïf, il avait fait une grave erreur. C’était un Shalinka qu’il espérait tromper, sur le propre territoire du Tigre Rouge. Je pouvais être plus malin, plus retors, plus terrible que lui…

Oui, je le pouvais, bien sûr. Ne l’avais-je pas déjà prouvé à plusieurs reprises, depuis que nous avions quitté Nitindra ?

Et même auparavant.

Ces derniers moments, dans la tour… Oh, Tayyen !

Cette pensée suffit à me dégriser. Les dents serrées, le souffle court, je me sentis hurler en silence, intérieurement.

Puis je fus de nouveau moi-même, Yenshaya, calme et précis au milieu du tourbillon. C’était comme si j’étais entré dans une chambre forte, un donjon au sein d’une forteresse, une retraite où nul ne pouvait pénétrer. De là, je pouvais voir, entendre, réfléchir. Observer mes réactions comme celles des autres, de façon à toujours garder sur l’adversaire une légère avance, et utiliser pour ma propre toile celles que d’autres avaient tissées.

Une chambre forte. Comme la voûte de ronces qui nous avait abrités dans la forêt, Tzennkald et moi, alors que les loups rôdaient alentour.

(Mais où donc était le Krobor, à présent ?)

Les soldats se tenaient tous sur le qui-vive, m’observant à la dérobée. Même les sentinelles prêtaient plus attention à l’intérieur du bâtiment qu’à l’extérieur. Mauvais. Si je devais conduire ces Knas, je ne devais pas les effrayer… Quels genres de grimaces avais-je dû faire, à l’instant ? M’avaient-ils cru fou ou pris de peur ?

Dans ce cas, ils allaient être surpris. Et nos poursuivants avec eux, je l’espérais !

* * *

La décision avait été prise, les plans arrêtés, les tâches distribuées. Les soldats semblaient plus tranquilles, à présent. Sûrs de leur fait, de leur expérience, ils s’affairaient dans le calme, sans perdre un instant.

Je les observais depuis mon poste de commandement improvisé, sur le rebord de l’abreuvoir. Ils pouvaient se sentir rassérénés. Chaque escouade avait ses ordres de marche : là s’arrêtait leur rôle. Au capitaine à présent de tenir les rênes, sans les casser ni les embrouiller.

Tenir les rênes. Je regardai mes mains à la dérobée. Frêles, presque fragiles en apparence, avec des doigts longs et fins comme ceux d’une fille. Père s’en amusait, autrefois, prétendant que lui-même ne pouvait distinguer entre mes doigts et ceux de Tayyen. Mais il souriait en me taquinant ainsi. La différence, nous le savions tous deux, tenait à ce que les miens s’étaient souvent refermés sur la poignée d’une épée.

Je secouai lentement la tête, chassant loin de moi les souvenirs. L’affaire était engagée. Impossible à présent de lâcher prise, pas en pleine course.

Quatre groupes, pensai-je. Quatre pions à jouer. C’était à la fois trop et trop peu. D’autant qu’une pièce importante manquait : Tzennkald. Dans un coin de mon esprit, quelque chose me disait que son absence n’était pas voulue, et que je regretterais bientôt de m’être engagé sans l’avoir tirée au clair. Mais comment faire ? Attendre, c’était risquer à chaque instant d’être découvert. Et l’ennemi était trop nombreux. Puisqu’on ne pouvait les battre, il fallait leur donner le change. Mais cela signifiait agir maintenant, avant que le groupe des « chasseurs » n’arrive et que l’autre branche de la tenaille ne se refermât sur nous.

Je repassai dans ma tête chaque étape, chaque détail du plan que nous avions arrêté. Et du plan de rechange, au cas où le premier serait un désastre.

Il faut toujours prévoir les ennuis, Yenshaya. La guerre serait tellement simple si l’on pouvait savoir ce que sait l’ennemi !

Père avait secoué la tête d’un air amusé. Il avait connu bien des champs de bataille dans sa jeunesse, voyageant loin de Shalin-Yari et de l’ombre écrasante de son propre père. Ktassilsha, à ce qu’il semblait, avait rarement approuvé la conduite de son fils. Jusqu’au jour où leur désaccord avait tourné à la guerre ouverte, puis à l’exil pour Eyyenvi. Puis en fin de compte à ce jour de sang et de mort où les Denshari étaient entrés à Nitindra.

La gorge serrée, je me mordis les lèvres pour éviter de continuer sur cette voie. Qu’importait le passé ? Nous serions sortis d’affaire demain. D’une façon ou d’une autre.

Dans la pénombre, les soldats travaillaient en silence. Les uns sellaient les chevaux, d’autres refaisaient les bagages. Tête-de-bœuf arpentait les lieux de façon méthodique, tantôt levant le nez, tantôt l’approchant du sol, ici redressant un seau, là raccrochant un harnais. S’assurant partout que rien ne subsistait qui pût trahir notre identité. Il ramassa une chemise déchirée, la boucle cassée d’une bride, un canif à manche de corne où l’on distinguait encore un nom et un insigne gravés. Je le vis s’approcher de Baïran Syini et lui coller une gifle retentissante. Le jeune Kna se tint la joue, l’air hébété. Tête-de-bœuf lui tendit sans mot dire l’objet révélateur et tourna les talons.

Je souris. Le gros Kna ne prenait pas de risques. Si nos poursuivants parvenaient jusqu’à cette écurie, ils ne trouveraient aucune preuve de notre passage.

Quand tout fut fini, je réunis à nouveau la troupe. Plus que six, à présent. L’un des soldats était parti un peu plus tôt, tenant son cheval par la longe. Vêtu en civil, il devrait passer inaperçu parmi la foule qui encombrait les rues d’Enfraïna Du moins l’espérais-je. Il devait se rendre à l’entrepôt où Tzennkald et moi avions laissé nos sacs, récupérer ceux-ci et les amener dès que possible au lieu de rendez-vous. Réussirait-il ? Là encore, il s’agissait de ne pas laisser de traces. Mais surtout, il aurait une petite chance de cette façon de reprendre contact avec Tzennkald.

Et puis je l’avoue, j’avais besoin d’habits plus présentables. L’idée de me présenter devant le seigneur Ktassilsha dans cette défroque de mendiant me révoltait !

La prochaine tâche était pour Zaïssi Namdri. Elle lui irait même comme un gant…

— Une diversion, Monseigneur ? Le Kna ouvrit des yeux ronds.

— Parfaitement. Il faut distraire la vigilance des gardes de la ville. Un incendie ou deux devraient faire l’affaire !

Je me permis un sourire. L’autre s’esclaffa.

— Et comment !

La lueur qui brillait dans ses yeux n’avait rien de céleste.

— Bref, à toi de jouer, Namdri. Tu iras avec… Oui, avec Toran (qui était en toutes choses son vrai frère en esprit — un vrai scélérat !), et vous allez attirer les gardes loin d’ici et loin de la porte nord de la ville. Mais ne vous attardez pas ! Dès que la besogne sera faite, filez par la porte nord et attendez-nous à l’endroit convenu. Je crois bien que vous aurez besoin de vous rafraîchir la gorge…

Sourires à la ronde. Ne connaissant guère le pays, les uns et les autres, nous avions choisi comme lieu de rendez-vous la première auberge que nous rencontrerions sur la route du nord, à la sortie de la ville.

Reprenant un air grave, je baissai la voix.

— Si je ne vous rejoins pas ce soir, n’attendez que jusqu’à l’aube. Et puis partez, aux premières lueurs du jour ! Allez jusqu’à Shalin-Yari, si vous le pouvez. Mon grand-père, le seigneur Shalinka, doit apprendre la nouvelle au plus tôt.

Quelques-uns uns baissèrent la tête, mais personne ne parla. J’avais tenu un discours similaire au Kna qui était déjà parti. Cela avait beau ne pas leur plaire, tous le savaient : dans un cas pareil, un coup de main raté ne se rattrape pas. Ils auraient déjà beaucoup de chance s’ils parvenaient à survivre, à s’échapper. En cas d’échec, seul Shalinka pourrait encore sauver son petit-fils.

Ou, si nécessaire, le venger.

Namdri et son camarade partirent à pied, le sac sur l’épaule. Avec leurs habits civils, ils pouvaient passer pour des voyageurs venus du Sud, de la lointaine Tamna-Rora, patrie d’origine des Denshari. Leurs blouses amples, nouées de ceintures bariolées, venaient clairement de cette province. Bleu sombre pour l’un, verte pour l’autre, parsemées de dessins d’oiseaux ou de poissons… En y regardant de plus près, on voyait que la toile était imprimée et non brodée, les dessins réservés en blanc sur le fond sombre. Mode clinquante et bon marché, venue des cités marchandes d’Alelsha…

Bizarre de s’attacher ainsi à des détails. À l’heure de l’attente qui précède l’action, comme j’étais en train de m’en rendre compte, tout est bon pour divertir l’esprit de sa propre, et toujours possible, destruction.

Nous attendîmes environ une demi-heure. Puis ce fut le tour de Noyyil Sinshan de quitter les lieux. Avec deux autres soldats, il devait simplement quitter la ville avec les chevaux, les amener au rendez-vous, et attendre. L’expression réticente du colosse, encore plus renfermée qu’à son habitude, me faisait savoir qu’il n’appréciait pas ce plan. Risques inutiles, disait son regard gris-bleu, sous l’ombre des sourcils arqués. J’allais encore une fois me risquer seul, me jeter dans la gueule du loup.

Et l’excellent Kna aurait voulu me garder près de lui, sous bonne escorte. Partir tout de suite, faire de ce contingent le dernier… Nous pourrions sans doute fuir la ville à la faveur de la confusion, évitant les gardes… C’était tentant. Mais il y avait un prix : abandonner Tzennkald.

Le Krobor n’avait toujours pas reparu. Tandis même que je donnais à Tête-de-bœuf son congé d’un signe de tête, je repassais dans mon esprit les possibilités. Disparu dans les marais. Capturé par nos poursuivants. Peut-être…

Mais si quelqu’un dans Enfraïna pouvait le découvrir… Qui serait mieux indiqué pour cela qu’un autre Krobor ? Un autre vagabond venu des pays sauvages, parlant lui aussi le langage des bois et des rivières…

Comme ceux que mes gens avaient entrevus sur le port.

(À suivre)

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