Roman: L’Héritier du Tigre, chapitre 19

L’année change, mais le feuilleton continue! Voici donc le premier épisode pour 2011, qui est déjà le 19e chapitre du roman. Ça avance, ça avance…

Comme toujours, ce texte est gratuit, mais il n’est pas interdit d’utiliser Flattr pour marquer son appréciation.

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Enfin, pour la liste complète des épisodes déjà publiés, c’est par ici.

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L’Héritier du tigre

Roman

par Irène Delse

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Première publication : éditions Le Navire en Pleine Ville,
Saint-Hippolyte-du-Fort (France), mai 2006.

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Présente édition publiée sous licence Creative Commons 2.0 (France)
BY-NC-SA (Paternité, Non commercial, Partage à l’identique)

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Chapitre 19 : La nasse

Lui ne semblait pas me reconnaître. Je déchirai en hâte le reste de la toile et, d’un geste de la main, lui fis signe de s’approcher. Cette fois, le Kna sursauta. Il ouvrit la bouche sans qu’aucun son n’en sortît. Puis je le vis se ressaisir. Il s’approcha, jetant de droite et de gauche des regards inquiets. Nous étions toujours seuls dans la ruelle.

Derrière moi, en revanche… J’entendis la porte de l’entrepôt grincer. Nous n’avions plus beaucoup de temps.


Un doigt sur les lèvres, je fis signe au Kna de s’approcher. Noyyil Sinshan, dit Tête-de-bœuf, n’était pas un imbécile. Il vint se placer contre le mur, en dessous de la lucarne, les bras à demi ouverts. Il me regarda un instant, puis hocha la tête. Il était prêt.

Moi pas, mais il n’y avait rien à y faire.

Je réussis à passer la tête à travers la lucarne, puis à y faufiler le reste du corps, au prix de quelques écorchures et d’une manche déchirée. Ma chemise, qui n’avait déjà pas fière allure, avait accroché une écharde. Je tirai. Pas de temps à perdre.

Des pas résonnèrent derrière moi, suivis d’un tintement d’acier.

À moitié suspendu au-dessus du vide, j’hésitai. Le saut faisait bien deux brasses, assez pour me briser les os si je ratais mon coup. Qu’importe. C’était la mort, derrière moi. Je me jetai en avant.

Mais le colosse savait ce qu’il faisait. Il me rattrapa facilement, pliant un peu les genoux pour accuser le choc. Puis il me déposa à terre et me regarda de haut en bas, l’air anxieux.

— Monseigneur, comment êtes-vous…

Je secouai la tête.

— Pas le temps, murmurai-je. Partons ! Partons d’ici !

Noyyil Sinshan ne se le fit pas dire deux fois. Il m’entraîna aussitôt dans un lacis de ruelles enchevêtrées, les unes s’éloignant du port, d’autres y retournant après de nombreux méandres. Dans ce quartier de greniers et d’entrepôts, nous n’avons croisé que quelques marchands, trop affairés à compter leur bien et crier après les commis pour prendre garde à deux vagabonds de passage.

C’était l’endroit rêvé. Pas de commères sur le pas des portes, pas de gamins des rues pour suivre les inconnus en se moquant et en jetant des pierres. Même les habituels mendiants faisaient défaut. Sans doute ne savaient-ils que trop qu’ils n’avaient rien à attendre de ces gens âpres au gain.

Après quelques tours et détours, nous fûmes bientôt à l’abri dans la pénombre d’une écurie. À quelle distance, au juste, de notre point de départ ? Je n’aurais su le dire. Moins d’une centaine de pas, peut-être. N’ayant pas l’habitude des villes et de leurs entrelacs de rues, j’étais pour le moment à peu près totalement désorienté.

L’endroit semblait vide. Les piliers du toit se fondaient dans l’obscurité, noircis par le temps. Près de la muraille, une vieille pompe à levier dégouttait dans un abreuvoir. Pas d’autre bruit sous les voûtes sombres. L’air frais, immobile, sentait la paille et le crottin.

Je me laissai tomber avec soulagement sur le rebord de pierre. Je me sentais épuisé, plus par l’angoisse que par l’exercice, mais épuisé néanmoins. Noyyil Sinshan décrocha du mur un baquet et le retourna pour s’y asseoir. Comme deux palefreniers fatigués, pensai-je, qui auraient lâché la fourche et l’étrille pour jouer aux dés. Si quelqu’un entrait, peut-être n’y verrait-il rien d’autre ?

Je n’osais guère me fier à la chance, pourtant. Elle avait failli me perdre il y avait si peu de temps !

Un bruit léger, au fond de l’écurie, me fit sursauter soudain. Cela ne ressemblait pas à un cheval… Alarmé, je sautai sur mes pieds, prêt à défendre ma peau.

Mais Tête-de-bœuf grimaça. Il se leva et s’approcha lentement de la demi-porte qui séparait le magasin à vivres du reste de l’écurie. Je le suivis en silence, les poings serrés. Je n’avais pas d’arme qui vaille, mais n’aurais pour rien au monde voulu montrer ma peur.

En me haussant sur la pointe de pieds, je réussis à jeter un œil par-dessus le battant.

J’eus de la peine à m’empêcher de rire. Celui qui occupait les lieux n’était autre que Baïran Syini, le plus jeune de nos soldats. Il était tranquillement installé au milieu des ballots de paille, mi-couché, mi-assis. Bras repliés sous la nuque, jambes étalées, il suçait l’air à travers ses dents, s’amusant à cracher le plus loin possible devant lui.

Totalement répugnant. On pouvait suivre ses progrès par les taches sur le sol de terre, et jusque sur la muraille du fond, à cinq pas de là.

L’air dégoûté, Tête-de-bœuf secoua la tête. Il lança d’un ton rogue :

— Foutu paresseux ! Lève-toi et va prévenir les autres !

Se redressant en sursaut, le jeune Kna regarda autour de lui d’un air égaré, ravalant sa salive comme si sa vie en dépendait. Si vite, du reste, qu’il faillit s’étrangler.

Toussant et reniflant, il ne perdit pas de temps à examiner la situation. Il se redressa, comme piqué par un taon, et s’en alla en bégayant, courant déjà avant même de franchir la porte.

Il disparut comme l’éclair, poursuivi par les imprécations sifflées entre ses dents par Tête-de-bœuf.

Le colosse finit par se rasseoir, grognant et maugréant. Il avait l’air si offensé que j’éclatai de rire, ce qui sembla le marrir encore plus. Mais je me sentais plus que rasséréné. C’était comme un retour en des lieux familiers, après une longue absence.

* * *

La pénombre était fraîche et hospitalière. Tête-de-bœuf me détailla avec curiosité. Il semblait surtout étonné de l’absence de Tzennkald, dans laquelle il ne voyait rien de bon. Je le surpris à jeter des regards furtifs çà et là, comme si le Krobor pouvait être caché derrière un pilier ou sous une botte de foin. Mais il ne reparla pas de ses craintes à son sujet.

Finalement, il soupira, se jetant à l’eau.

— Maintenant, on est seuls avec les chevaux, Monseigneur. Ils valent mieux que les Knas, comme on dit…

Il secoua la tête, homme de peu de mots. Mais je compris sa pensée. Eux, au moins, ne nous trahiraient pas ! Je ne pus m’empêcher de sourire. Mais j’avais la gorge serrée, trop sèche pour parler.

Repoussant mon capuchon, je balayai les cheveux de mon visage, levant la tête, tâchant de scruter le visage de ce Kna à la parole lente, qui avait laissé derrière lui sans un regard l’allégeance à un maître défunt, préférant se mettre aux ordres de celui qui l’avait tué, plutôt que de servir un fou.

En ce moment-là, je ne regrettais pas d’avoir tué Zunsi. Les lois de l’honneur l’avaient condamné, de toute façon. Lois impitoyables, écrites dans le sang des générations passées d’Enknayyar, depuis plus de deux mille ans. Un Shalinka ne pouvait les ignorer, pas plus qu’un poisson refuser de vivre dans l’eau !

Mais je m’en voulais un peu d’avoir trahi la confiance d’honnêtes gens comme Sinshan Tête-de-bœuf ou le pauvre Aïtin Fansha. Pourquoi doit-il y avoir un perdant pour chaque jeu, en ce monde ?

Je me sentais vaguement embarrassé. Que pouvais-je dire, moi, un Enknayya, l’héritier de la plus ancienne famille du royaume, à un simple soldat au passé obscur ? Il n’y a pas de mots dans tout Lizil pour exprimer l’abîme qui nous séparait.

Plus tard, peut-être, quand le temps aurait éloigné l’acte, quand nous aurions atteint notre but sains et saufs… Et si Ktassilsha, mon grand-père, le permettait… Peut-être alors ces Knas pourraient-ils obtenir une situation au service de notre famille. Une forme de salaire, ou de récompense. Ou, pourrait-on dire, le prix du sang.

Sinshan dut sentir cet instant de malaise. Tirant sa gourde d’un sac de selle suspendu à un crochet du mur, il me la tendit sans façon, lançant son invitation d’un geste de tête. Je la pris avec gratitude. En plus d’être gêné, j’étais mort de soif.

— Allez-y, Monseigneur, dit tranquillement le soldat. C’est du bon : du Tamna-Rora, je veux dire.

Il hocha la tête d’un air approbateur. Eh oui, on trouvait de tout, dans ces villes de négoce où le monde entier venait se disputer le privilège de vendre et de troquer !

Mêlé d’eau, comme c’était la coutume dans le Sud d’où il venait, le vin était frais et des plus désaltérants. Je me surpris à sourire, à part moi. Au moins les soldats n’avaient-ils plus à se priver, comme au temps de Zunsi ! Ils n’avaient pas mis de temps à trouver le bon côté des choses.

Au bout de quelques instants, le moment dangereux fut passé. Je rendis la gourde avec un soupir.

Et nous avons parlé de choses et d’autres, à mi-voix, par souci de prudence. Je racontai mes tribulations dans la forêt, passant légèrement sur la fatigue, l’inconfort, l’angoisse permanente. Le soldat connaissait tout cela par cœur, lui aussi. Je réussis à le faire sourire avec un récit cocasse de notre arrivée au village des teinturiers, et des écheveaux que j’avais pris pour de la chair sanglante. J’évoquai aussi l’embûche évitée dans la forêt, puis sur la rivière. Le Kna m’écouta avec la plus grande attention.

Un cheval tapa du pied dans sa loge. Un autre s’ébroua. La gourde passa de l’un à l’autre, fut posée, reprise, plusieurs fois. Sinshan sortit de son sac des fruits secs, du fromage et quelques-unes de ces galettes minces que les gens de la région utilisaient en guise de pain. Je m’aperçus que le milieu du jour était passé, et que j’avais grand faim. Nous avons cassé la croûte tranquillement, comme deux vieux camarades.

— Et où sont les autres, Sinshan ? Vous êtes-vous séparés, après Talindis ?

Il secoua la tête, porta le vin à ses lèvres.

— Non, non. (Nouvelle rasade.) Ils sont sur le port, cherchant un bateau pour Shalin-Yari. Le gamin est allé les chercher.

Leur troupe, m’expliqua-t-il, avait comme prévu suivi la route de l’Est, puis celle du Nord, pendant que Tzennkald et moi nous frayions un chemin à travers bois. Ils voyageaient à cheval, bien sûr, ce qui avait compensé le détour.

Il ne m’en dit pas grand-chose, mais je compris le reste à demi-mot.

Noyyil Sinshan, son compère Zaïssi Namdri et les cinq autres soldats qui restaient après Talindis avaient résolu de ne pas se séparer. Seuls, sans maître, leur avenir était mince. Mais ils espéraient toujours trouver bon accueil à Shalin-Yari.

J’avais quelques doutes, à ce sujet, mais je n’eus pas le cœur de les exprimer. D’un côté, le seigneur Ktassilsha n’aimerait sûrement pas qu’on lui forçât la main. De l’autre, le Denshari avait signé avec lui une sorte d’entente, il n’y avait pas si longtemps de cela. Qui savait ce qui en sortirait ? Je n’étais même pas sûr qu’il me laisserait, moi son petit-fils, trouver refuge dans sa maison !

Un rayon de soleil perçait à travers le jour poussiéreux d’une lucarne. Je le suivis distraitement tandis qu’il dessinait son arc doré sur le sol de terre, comme un très lent pinceau à la hampe de lumière. Des mouches voltigeaient tout autour et des parcelles dansantes flottaient à l’intérieur du faisceau comme des papillons ivres.

Sinshan me regardait gravement. Les sourcils froncés, il parla comme à contrecœur.

— Il y a quelque chose d’autre, Monseigneur. Nous les avons vus aussi. Les Knas en armes, je veux dire…

— Quoi ! Nos poursuivants ?

— Les mêmes, je ne sais pas trop ! (Le Kna s’arrêta un instant, comme pour rassembler ses pensées.) Mais quoi, reprit-il, c’est comme qui dirait une troupe armée, vingt ou trente Knas, et pas un seul honnête uniforme ! Des vestes, des anbaï, ça oui, mais pas deux pareilles. Quelques robes de Kánshar, aussi. Et tous en marron et vert, comme s’ils voulaient faire croire que c’est des chasseurs. Mais c’est pas des Enknayyar, et c’est pas des Krobors ! Et on n’est plus au Kyalindari, Monseigneur, si vous me suivez…

Je voyais fort bien. Il n’y avait guère que les Krobors, de nos jours, pour vivre de la chasse, ou les aventuriers du Kyalindari et du Septentrion. Les gens du commun ne pouvaient ni posséder des armes, ni se promener en bandes à travers le pays ; quant aux soldats, ils portaient forcément les livrées de leur seigneur ou l’uniforme des armées du Roi.

Ces gens-là devaient avoir des papiers quelconques les autorisant à traverser la province, sans quoi les gardes de Shalinka les auraient depuis longtemps confrontés et arrêtés. Cela impliquait pas mal de complicités. À combien de traîtres avions-nous affaire ?

L’air dégoûté, Sinshan secoua la tête.

— Et c’est même pas des soldats, à dire le vrai ! Ils n’ont jamais marché en rang, ça non ! (Il cracha par terre.) Ils voudraient bien se faire passer pour des Enknayyar, ça crève les yeux. Un parti de chasseurs, hein ? Courant les bois avec la permission du seigneur Shalinka… Mais rien à faire ! Ils ne parlent même pas comme il faut !

Des brigands, alors, ai-je dit, hochant la tête à mon tour. Je me sentais bizarrement léger. Pas de discipline, pas d’uniforme, de sales manières, mais des armes tant qu’on en veut… Au fait, comment sont-ils armés ?

Le Kna haussa les épaules :

— Oh, pas trop mal pour qui voudrait partir à la chasse : l’épée et la dague à la ceinture, des arcs et des épieux en pagaille. Un vrai magasin !

— Ils ont dû en dévaliser un. À moins que Satyissinsha ne les paye…

Je me laissai aller contre le mur en fermant les yeux. Ce devaient être les mêmes qui avaient harcelé les villageois, l’autre nuit, au bord du fleuve. De vrais brigands, en effet. Pas comme les casaques rouges qui rôdaient aujourd’hui sur les quais…

Cela n’avait pas de sens. À moins qu’on eût lancé deux troupes différentes à notre poursuite ?

Peut-être. Pourquoi pas ?

C’était ainsi que l’on menait une chasse : d’un côté les rabatteurs, forçant le cerf hors du hallier, tandis que les chasseurs et leurs chiens se postaient de l’autre, là d’où la bête devait saillir. C’était raisonnable. Tzennkald et moi leur avions un temps donné le change en traversant les bois, en voyageant de nuit dans un petit canot ou une barque de pêche, déguisés en colporteurs.

Mais de même qu’un chasseur utilise parfois un leurre pour attirer le gibier dans ses rets, l’ennemi avait suivi mon ancienne escorte avec patience, confiants qu’ils finiraient bientôt par nous débucher.

Et les soldats, ignorants du danger, les avaient sans méfiance guidés jusqu’à leur proie.

* * *

Frissonnant, je serrai autour de moi les pans de mon manteau. La situation était mauvaise, vraiment mauvaise. Après plus d’un mois d’errance, je me retrouvais au milieu d’une ville inconnue, mon escorte dispersée à travers la place, avec plus de quarante Knas en armes à mes trousses. Mon escorte ? Ils n’étaient pas assez nombreux, de toute façon ! Les traîtres avaient bien manœuvré. La nasse allait se refermer sur le dernier des Shalinka, sans que nul n’en ait pris conscience à Shalin-Yari. Ou nulle part.

(À suivre)

(Liste de tous les chapitres publiés)

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