Roman: L’Héritier du Tigre, chapitre 18

Dernier jour de l’année… Mais pas encore le dernier chapitre! C’est le numéro 18, et il y en a encore 6 après celui-là. Bonne lecture. Et comme toujours, ce texte est gratuit, mais il n’est pas interdit d’utiliser Flattr pour marquer son appréciation.

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Enfin, pour la liste complète des épisodes déjà publiés, c’est par ici.

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L’Héritier du tigre

Roman

par Irène Delse

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Première publication : éditions Le Navire en Pleine Ville,
Saint-Hippolyte-du-Fort (France), mai 2006.

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Présente édition publiée sous licence Creative Commons 2.0 (France)
BY-NC-SA (Paternité, Non commercial, Partage à l’identique)

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Chapitre 18 : La ville du fleuve

Comme leurs ailes sont grandes, pensai-je. Si je pouvais partir avec l’un d’eux, nous serions à Shalin-Yari en un battement de cœur…

Dans la brise, des formes légères dansaient sur le fleuve comme un rassemblement d’oiseaux de toutes les couleurs. Mais ce n’étaient que des bateaux : les nefs et les gabares du grand commerce continental sur le fleuve Shenran. De Tyendri, sur les Marches du Nord, à Tsilkansa, capitale du royaume ; ou de Katò, la ville des steppes, dans l’Ouest, jusqu’au grand port maritime de Tamna-Rora, à plus de mille lieues vers le sud, toutes les richesses de Lizil devaient passer devant ces rives, traversant les Dix-Provinces par les chemins de l’eau.

Moi qui, de ma vie, n’avais jamais vu autant de navires, ni d’aussi beaux, je sentis mon cœur s’enflammer. Qui pourrait encore vouloir marcher quand le fleuve offrait de tels vaisseaux ?


Errant çà et là parmi les quais, je me laissai aller à rêver, oublieux de tout le reste.

* * *

Tzennkald m’avait laissé dans le hangar où nous nous étions abrités la veille, caché derrière une pile de sacs et de cordages mouillés, avec pour seule injonction de rester où j’étais et de ne me montrer sous aucun prétexte. Lui chercherait un batelier se dirigeant vers le nord, assez discret pour ne pas répandre alentour la nouvelle de notre départ ; assez honnête, aussi, pour ne pas couper la gorge à ses passagers avant de les dépouiller et de jeter les corps dans le fleuve.

— Je reviendrai avant la fin du jour, avait dit le Krobor en entrouvrant la porte. Il s’était arrêté un instant, comme pour peser ses mots. Ne bougez pas d’ici, surtout ! Je n’aimerais pas devoir rechercher votre cadavre dans les bas-fonds d’Enfraïna.

Et il avait disparu dans la lumière dorée des premiers rayons du soleil.

J’étais resté un moment immobile dans la pénombre, essayant de calculer mentalement depuis combien de temps j’errais ainsi sur les routes.

Plus d’un mois, pensai-je. La grande lune avait été presque pleine, la veille de l’attaque, blanche et douce au-dessus de Nitindra… Si seulement elle avait pu rester ainsi, cette nuit-là ! Peut-être aurions-nous pu voir venir l’ennemi à temps. Mais non. Elle avait disparu derrière des bancs de nuages noirs, dissimulant aux guetteurs l’approche des Denshari. Aux premières lueurs de l’aube, il était déjà trop tard. L’ennemi avait atteint les murs, déployé ses engins de siège.

Je frissonnai. Inutile de revenir sur ce terrain. Le passé était mort, parti en fumée. Deux nuits plus tard, j’avais vu briller les deux lunes pleines dans les collines du Kyalindari. Puis elles avaient décru, cerne après cerne. La veille du soir où nous avions campé près du fleuve, à la frontière du Nintaïka, elle avait complètement disparu. Le ciel fut très clair, pourtant, cette nuit-là, peuplé de grands nuages d’étoiles.

Nous avions presque atteint le pied des Monts de la Haine quand la pleine lune avait fait son retour. Puis ce fut à nouveau le décroît, et la nouvelle lune qui nous avait trouvés, Tzennkald et moi, non loin de l’orée des bois.

Les lunes étaient aujourd’hui dans leur premier quartier, mais encore jeunes. Plus d’un mois et demi de voyage, donc. Je serrai autour de moi les pans du manteau rapiécé. Est-ce que nous arriverions seulement un jour ? Dans cette pénombre douteuse, parmi les odeurs de moisi et de pisse de rat, de poussière et d’eau stagnante, j’aurais eu tendance à désespérer.

J’allais étouffer, pensai-je. À force de cheminer de nuit, ou caché dans un sac ou sous une bâche (je frémissais encore rien que d’y songer), ou encore sous le couvert des arbres, j’allais finir gris et froid comme un ver, j’en étais sûr. Même les condamnés, dans les mines, pouvaient parfois sortir et voir le soleil !

Non, me persuadai-je, ce n’était pas une façon de traiter un Kna, encore moins un Shalinka…

Les avertissements de Tzennkald ne m’arrêtèrent qu’un instant. Lui était bien dehors, exposé au danger !

L’idée que le danger me visait au premier chef, et que le Krobor ne risquait sa vie que par association, ne réussit pas plus à m’impressionner. J’en avais assez de la dissimulation, de toutes manières. À force de fuir trop de périls, ceux-ci m’étaient devenus abstraits.

Tzennkald n’eût pas été d’accord, soit. Mais il n’était pas là.

Rabattant le capuchon sur ma tête, je m’approchai en silence de la porte entrebâillée.

Personne dehors ne regardait de mon côté. Par chance, un chariot masquait en partie la vue. Des Knas, nus jusqu’à la taille malgré la fraîcheur, déchargeaient des balles de foin et les hissaient jusque dans un fenil. Un forgeron tapait sur son enclume, à demi enveloppé de fumée.

Toute une foule allait et venait : portefaix, marchands, commis en tout genre, et les pêcheurs et paysans venus de tous les villages alentour. Des gamins couraient porter des messages, des chiens fouillaient les tas d’ordures, des femmes se faufilaient au milieu avec des paniers, vantant très haut leurs marchandises : herbes, remèdes, charmes, colifichets…

Personne, j’en étais sûr, ne me remarquerait !

Je me glissai dans la rue et tâchai de me repérer. Vers les quais, bien sûr. C’était par-là que tous se dirigeaient.

Je me mis à trottiner en suivant le flux, comme si j’en faisais partie, m’arrêtant çà et là pour regarder, mais sans hâte ni curiosité particulière. Juste un gamin de plus dans la foule, fraîchement arrivé de son village. Un déguisement parfait, comme eût dit Tzennkald !

Je n’avais jamais mis le pied dans une ville, jusque-là. Rien, dans les montagnes du Kyalindari, n’approchait la taille d’une cité, même modeste. Quelques gros villages, peut-être, des bourgs enserrés dans leurs murailles, tassés au pied d’un château fort.

Mais ici, l’univers entier semblait rassemblé dans un méandre du fleuve. Les rues grouillaient de vie. De part et d’autre s’entassaient maisons et ateliers, entrepôts, auberges et écuries, aussi nombreux à mes yeux que les galets d’une rivière. Même les navires étaient plus grands, plus nombreux, plus merveilleux que tout ce que j’avais pu voir jusqu’ici. Comme un vol d’oiseaux géants qui se seraient posés un instant sur l’eau calme du port, prêts à repartir d’un moment à l’autre.

Je m’avançai le long du quai en silence, béant d’admiration.

De grands voiliers blancs et jaunes remontaient du sud depuis Tamna-Rora, chargés d’épices et de soieries, de bois précieux, d’ivoire et d’animaux étranges. Leurs lignes élancées donnaient l’impression de grands oiseaux avides de s’envoler, courant sur l’eau en battant des ailes pour gagner le domaine des airs. Mais comme des cygnes aux ailes rognées, les navires venus du sud devaient se contenter d’agiter leur voilure avec langueur, frémissant parfois tout entiers quand le vent leur ébouriffait les plumes. Quand le vent faiblissait, de forts attelages de huit à seize chevaux venaient les haler, trottant inlassablement de relais en relais.

Du nord descendaient des barges chargées de cuivre et de fer, de peaux et de fourrures. Leurs voiles étaient bleues ou rouges, leurs bordages peints en noir, ornés sur les flancs de symboles étranges, connus des seuls bateliers.

Les formes plus lourdes de ces nefs leur permettaient d’embarquer d’énormes cargaisons et de tenir leur assiette au milieu des tempêtes du Tsinari, dans les parties les plus sauvages du fleuve. Mais il n’eût pas fallu s’y tromper. Leurs deux mats façonnés dans des fûts de chêne pouvaient soudain se couvrir de toile comme des arbres de feuilles en plein été. On voyait alors combien cette gaucherie n’était qu’apparence, tandis que les grandes nefs retrouvaient leur puissance avec leur élément.

Entre ces colosses se faufilaient des barques plus petites, des chaloupes à une seule voile, des canots, des pirogues. Des allèges embarquaient passagers et marchandises, faisant la navette entre les navires et le quai. Des villageois, dans leurs barques chargées de légumes, d’œufs, de pain frais ou de flacons de vin, venaient contre le bord des grands vaisseaux pour y tenir boutique.

Marchands et pêcheurs, curieux et badauds, tous allaient et venaient dans la lueur déjà chaude du matin. Le soleil luisait sur les coques humides, sur les pièces qui passaient de main en main, sur les écailles des poissons pêchés de la nuit, sur les visages perlés de sueur…

Et sur les casques et les cuirasses d’un fort parti de soldats.

* * *

Leurs uniformes étaient rouges et blancs, leurs lances étincelaient au soleil du matin. Ils étaient là vingt ou trente, divisés en groupes plus petits pour mieux quadriller la place.

J’avais intérêt à retomber sur terre, et vite.

Il ne me fallut qu’un instant, en vérité. Avisant un groupe de marchands vêtus de longues robes à la façon du Kándi, je me glissai derrière leur amas de balles de laine. Recroquevillé sur moi-même, je restai un moment indécis, le cœur battant. Impossible de quitter cette cachette sans m’exposer à la vue des Knas en armes. Mais l’abri restait précaire.

Mon vieux capuchon avait presque la même teinte grisâtre que la toile qui servait aux Kánshar à envelopper la laine. Prudemment, je levai à demi la tête, prêt à m’aplatir au moindre doute, et risquai un œil au-dessus des ballots.

Armés d’épées courtes et de piques, les gardes déambulaient parmi les étals. Ils allaient et venaient, d’une lenteur exaspérante, s’arrêtant çà et là pour échanger deux mots avec un passant ou un boutiquier. Nonchalance feinte. J’aurais pu m’y laisser prendre si leurs yeux n’avaient jeté sans cesse autour d’eux des regards furtifs, inquiets. Et bien des mains restaient crispées sur la poignée d’une arme.

Dissimulé tant bien que mal derrière mon tas de ballots, je tâchai de me faire tout petit, souhaitant ardemment que disparaissent de ma vue ces porteurs d’acier.

C’étaient pourtant bien des gardes de Shalinka, reconnaissables à leurs habits rouges. Ceux-là mêmes, peut-être, que j’avais aperçus à notre départ du fort, galopant vers l’est à brides abattues…

Dans ce cas, ce devaient être des gens du commandant Zeyyar, le traître Sensharaïn. À éviter par-dessus tout !

Je devais me faire tout petit jusqu’au retour de Tzennkald. En espérant que le Krobor remarquât le premier les hommes en rouge, avant d’être vu. Il n’était pas mauvais à ce jeu-là, d’ordinaire.

Les pas lourds approchaient. Je me suis fait plus petit encore dans l’ombre, entre le mur et les ballots, rabattant sur mon visage un pan de mon manteau.

Si seulement ils pouvaient passer au large ! Aller examiner la cargaison d’un bateau venu du sud, n’importe quoi ! Mais non, il fallait qu’ils viennent traîner leurs piques du côté de l’entrepôt, des marchandises empilées, de ce coin d’ombre… Au moins, s’ils se contentaient d’interroger les marchands…

Avec des mouvements aussi mesurés que les pensées dans ma tête étaient frénétiques, j’entrepris de reculer d’ombre en ombre derrière les balles, jusqu’à la porte à demi ouverte de l’entrepôt. Le moment était venu de prendre un risque.

Des Knas s’étaient rassemblés devant l’entrée, discutant ferme dans leur dialecte du Tsinari. Je n’arrivais pas à comprendre un mot sur deux. Mais les soldats qui s’étaient avancés jusque-là ne comprenaient pas non plus, et leur insistance à questionner commençait à faire monter le ton.

Ils étaient tous bien absorbés. Retenant mon souffle, je me faufilai entre leurs jambes comme un chien, rampant à quatre pattes sur le sol boueux. Quelques instants à peine, étirés par l’angoisse à une éternité, et je pus me glisser dans l’ouverture. Puis dans les ténèbres au-delà.

Mon cœur battait si fort que j’étais sûr que les soldats pouvaient l’entendre à dix pas.

Mais ce n’était qu’un répit. Ils pouvaient fort bien décider d’inspecter par eux-mêmes l’entrepôt. Quand mes yeux se furent à peu près accoutumés à l’obscurité, je me levai, fis quelques pas précautionneux, cherchant à tâtons à me repérer. Si par chance il pouvait y avoir une meilleure cachette, ou mieux, une autre issue…

Je finis par la découvrir en levant les yeux : une lucarne, ouverte près du toit sur un carré de ciel. Trop petite pour un Kna adulte ; mais pour un enfant de douze ans, maigre comme un chat, qui sait ?

Il n’y avait pas trace d’échelle, ni le temps d’en chercher une, mais des sacs s’empilaient jusqu’aux poutres du toit. Je sautai sur l’un d’eux, tâchai me mettre debout. La toile roulait désagréablement sous mes pieds, comme remplie de cailloux. Ou plus probablement de grains. Le blé et l’orge de Shalinka, pensai-je, que les bateaux tout proches venaient chercher. On le vendrait dans les Dix Provinces du Nintaïka, dans les steppes du Kándi et jusque dans les lointaines montagnes du Septentrion.

J’escaladai vivement la colline mouvante, m’accrochant des mains et des pieds comme un animal. Je craignais moins de tomber que de déloger un sac. Le moindre bruit risquait d’attirer la patrouille qui parlementait toujours, là-bas, derrière là porte.

Arrivé en haut, j’étais en nage. Je rampai doucement sur le haut d’une corniche de sacs, attentif à ne pas me montrer ni faire de bruit. Des toiles d’araignées pendaient devant la lucarne, raides de poussière. Du bout des doigts, je déchirai un pan de ce rideau gris.

La lumière du dehors m’aveugla. Clignant des yeux, j’examinai les alentours. La rue en contrebas était déserte : une simple ruelle aux murs aveugles, tournant le dos aux quais. Elle ne donnait que sur des arrière-cours et sur le dos endormi de quelques entrepôts. Même les bruits de la ville semblaient venir de très loin, comme étouffés.

Et pourtant, non : pas réellement déserte. Un Kna grand et massif arpentait le passage d’un air morose, ses larges épaules protégées par un manteau vert sombre. On devinait dans ses plis une épée courte à lame en forme de feuille, comme celles des gens de Tamna-Rora. Un capuchon, vert également, dissimulait son visage, jusqu’au moment où il se retourna et leva la tête.

Je faillis tomber de ma corniche. J’avais reconnu Tête-de-bœuf.

(À suivre)

(Liste de tous les chapitres publiés)

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