Roman: L’Héritier du Tigre, chapitre 17

Problèmes d’Internet en série, ce soir… L’ordinateur et le FAI se sont ligués pour me casser les pieds, on dirait! Mais ce n’est pas ça qui m’empêchera de poster un chapitre ce soir. Non, mais.

Et comme toujours, ce texte est gratuit, mais il n’est pas interdit d’utiliser Flattr pour marquer son appréciation.

Rappelons que pour convertir rapidement cette page en un fichier au format epub, on peut conseiller par exemple DotEpub, très simple et gratuit. (Si vous êtes à la recherche d’un outil plus complet, allez voir du côté de Calibre, qui permet de transformer n’importe quel fichier HTML en epub.)

Enfin, pour la liste complète des épisodes déjà publiés, c’est par ici.

* * *

L’Héritier du tigre

Roman

par Irène Delse

* * *

Première publication : éditions Le Navire en Pleine Ville,
Saint-Hippolyte-du-Fort (France), mai 2006.

* * *

Présente édition publiée sous licence Creative Commons 2.0 (France)
BY-NC-SA (Paternité, Non commercial, Partage à l’identique)

* * *

Chapitre 17 : Au fil de l’eau

La barque de roseaux glissait silencieusement sur l’eau noire. Le mince croissant de la première lune bordait de cernes d’argent les rides qui naissaient de l’étrave. Tzennkald ramait lentement, sans à-coups, plongeant sa pagaie d’un mouvement souple et la relevant doucement, sans la sortir tout à fait de l’eau. Ainsi avons-nous pris secrètement la direction de la rivière, quittant le village sans un bruit, sans témoins.

Neïvrann, notre hôtesse d’un jour, nous avait fourni des vivres en surcroît du peu qui nous restait : surtout des fruits secs, noix et noisettes, prunes et abricots ; avec quelques galettes et du poisson séché, fumé au-dessus de l’âtre, comme c’est la coutume en ces régions.

Pour compléter les préparatifs, Tzennkald avait rempli sa gourde au puits, dédaignant l’eau brunâtre de la rivière. Il fit de même avec une outre, cadeau de Neïvrann. Il m’avait sans un mot lancé la gourde et calé l’outre au fond de la barque. Le temps pour lui de chuchoter un dernier mot d’adieu à la femme-montagne, et bientôt nous fûmes partis, poussant à l’eau sans encombre la légère embarcation. Nous avons mis à la rame en silence, laissant derrière nous le village endormi.


* * *

Tzennkald fit louvoyer la barque dans la pénombre, passant doucement sa pagaie d’un côté à l’autre. Penché sur la surface obscure, il semblait écouter le murmure de la nuit.

Seules les bêtes troublaient le sommeil de la rivière. Le cri-cri des grillons crissant et stridulant, l’appel aigu des crapauds d’une berge à l’autre, l’aboi rauque des grenouilles-chiens, la rengaine sifflante des moustiques suceurs de sang : tout cela étouffé, atténué par la masse des roseaux. Parfois, un bruit humide, un éclaboussement, le ploc ! soudain d’une grenouille qui plonge, d’un poisson sautant et retombant dans l’eau.

Certains paraissaient si forts, si proches, que je me sentais parfois un peu mal à l’aise. Qui sait s’il ne se cachait pas de plus grosses bêtes, dans cette forêt bruissante ? J’avais entendu parler des tortues géantes du fleuve Danagor, plus loin au sud-est, vers Tamna-Rora. Ces monstres attaquaient la nuit, capables de couper un Kna en deux d’un seul coup de dents. J’aurais bien aimé savoir si elles infestaient aussi la région du Shenran… La moindre d’entre elles aurait pu renverser la barque comme un fétu !

Mais ces craintes ne semblaient pas affecter Tzennkald. Il guidait notre embarcation d’une main sûre, suivant un étroit chenal parmi les bouquets de roseaux. Leurs hautes tiges nous dissimulaient à tous yeux derrière leur rideau frémissant. À peine si les têtes plumeuses ondulaient d’un pouce ou deux dans notre sillage. Même un observateur attentif eût pris pour l’effet du vent leur mouvement léger, leur froissement ténu de tiges et de feuilles s’effleurant l’une l’autre.

Je me laissai aller peu à peu, perdu dans une sorte de rêverie. La nuit était si calme sur la rivière, si paisible.

La brise était fraîche, les lunes hautes,

Les feuilles des roseaux minces et longues

Comme des épées.

Errant sous le ciel noir,

Nous avons contemplé les étoiles,

Froides et blanches

Comme des joyaux,

Tissant sur le monde leur réseau glacé.

Oh, homme de peu,

Pourquoi crains-tu la beauté des étoiles ?

La nuit dans sa noirceur nous étouffe,

Tuant la joie, tuant le rire

Et l’insouciance.

Mais toujours les étoiles enserrent les cieux,

Et leur beauté suffit pour réchauffer le cœur.

Soudain, je me relevai, le cœur battant. J’avais entendu un bruit, non loin à notre gauche : un éclaboussement plus fort que les autres, un flac ! sec et sonore. Une voix murmura quelque chose d’un ton déconfit. À travers le rideau de feuilles et de tiges, une lueur jaune frémissait.

Tzennkald arrêta de ramer. Il me poussa au fond du canot et, se penchant plus avant sur l’étrave, fixa la pagaie en travers pour empêcher l’embarcation de dériver.

Je réussis à jeter un coup d’œil par-dessus le bord, scrutant l’obscurité. Les bruits cessèrent, mais la lueur était toujours là, faisant danser des ombres légères sur le rideau de végétation. J’aperçus à demi une autre barque de roseaux, deux Knas penchés sur l’eau noire et un troisième debout, tenant une perche où se balançait un falot.

Je commençai à sourire, indiciblement soulagé. Des pêcheurs remontant leur filet, lourd des poissons attirés par la lueur du fanal. L’un d’eux, sans doute, plus hardi que les autres, avait dû sauter hors de la nasse, provoquant le bruit qui nous avait alertés.

Je sentis Tzennkald hésiter. Tant qu’ils restaient dans le cercle de lumière, ces trois-là ne pouvaient rien voir de ce qui était au-dehors. Le Krobor aurait voulu repartir sans attendre, glisser en silence sous le nez des pêcheurs pendant qu’ils étaient occupés… Mais l’occasion ne se présenta pas.

De la rive droite survint un son que nous aurions souhaité ne jamais entendre : le pas de nombreux chevaux trottant sur la route, le long de la berge.

Bientôt des voix brusques retentirent, accompagnées d’un cliquètement d’éperons et de maille, d’un piétinement de sabots qui ralentit peu à peu jusqu’à s’arrêter complètement. Mais la cavalcade n’avait pas disparu pour autant.

Tapis au fond de la barque, derrière notre forêt de roseaux et de cannes, nous les entendîmes faire halte, mettre pied à terre, tirer leurs lames du fourreau, avec un léger tzing ! propre à glacer le sang. Puis des cris et des galopades, le craquement d’une porte enfoncée… Je frissonnai. Il y avait un hameau non loin de la rive. Peut-être était-ce là même que demeuraient nos trois pêcheurs ?

Malgré le danger particulier qui me guettait, je sentis mon cœur se serrer pour ces malheureux Knas. Qu’y avait-il de pire : être chez soi quand l’ennemi arrive et subir sa furie, ou se trouver ailleurs, en sûreté soi-même, mais assez près malgré tout pour observer ce qu’il advenait de vos proches ? Je n’eus pas aimé devoir choisir.

Pas question de bouger, à présent. Le son portait loin sur l’eau. En silence, nous avons écouté le tumulte qui venait de la rive. Du côté de la barque de pêcheurs, la lumière avait disparu.

Mais d’autres s’étaient allumées sur la rive. J’entendis des enfants pleurer, d’autres gémir. Une femme hurla. Et puis un silence affreux, interminable. Même les grenouilles s’étaient tues. Les mains sur les oreilles, je gisais recroquevillé au fond du canot, serrant les dents pour les empêcher de s’entrechoquer. Sur la route, un cheval s’ébroua. Le bruit semblait énorme dans l’épaisseur de la nuit.

Soudain, quelque chose heurta la surface de l’eau à notre droite, avec un plouf ! retentissant. Les rides à la surface s’élargirent jusqu’à faire vaciller notre barque.

Je me mordis les lèvres. Dans le village, le tumulte avait repris. Mais il y avait une certaine lassitude à présent dans les bruits qui montaient de la berge. Les canailles avaient renoncé à trouver leur butin, ne continuant la fouille que par habitude, sans plus y mettre de cœur. Bientôt la cavalcade reprit la route, dans un grand nuage de jurons et de claquements de sabots. Je sentis la brise porter jusqu’à nous, au milieu de l’eau, la poussière soulevée par leurs chevaux.

Le village n’osa pas bouger avant que le dernier écho en fût mort. Devant nous, à moins de cinq brasses, la barque des pêcheurs glissa vivement, sa lanterne éteinte, et disparut dans la direction de la rive. La lueur pâle du croissant de lune se refléta un instant sur leurs yeux.

J’avais levé la tête un moment, tâchant de percer l’obscurité. En les voyant si près, je me figeai aussitôt. Mais qu’avais-je à craindre ? Même s’ils nous devinaient, avec notre canot aux formes basses, nos capuchons rabattus sur le visage, nous ne serions pour eux qu’une vieille souche déracinée, échouée sur les hauts-fonds au milieu des roseaux.

Après un long moment, Tzennkald mit à la rame en silence, avec encore plus de soin qu’auparavant. Assis à l’arrière, je m’efforçai de l’aider du mieux que je pouvais avec l’autre pagaie. Il eût été inutile de me recommander la prudence. Je devins rapidement assez habile à plonger la pelle dans l’eau sans éclabousser, à tirer dessus d’un mouvement fluide et à laisser les filets d’eau s’écouler de chaque côté. Ni l’un ni l’autre ne parlions. Nous n’avions qu’une envie : mettre le plus de distance possible entre ces lieux et nous.

Comme nous sortions de la roselière pour gagner le flux principal, je sentis quelque chose frotter contre le flanc de la barque. Un objet lourd et peu commode, flottant entre deux eaux. Avec appréhension, je touchai légèrement ce poids mort avec le bout de la pelle. Et mort, il l’était.

Le corps tourna maladroitement sur lui-même, comme une sorte d’animal marin. La bouche béante était pleine d’eau, les yeux hagards et vitreux, la poitrine ouverte, percée de coups de poignards. Cette chose avait-elle été un pêcheur, un paysan ? Peut-être le chef du village, à en juger d’après la qualité des vêtements. L’eau noire avait déjà lavé les plaies, dilué le sang. Les cheveux ondulaient autour de la tête comme un voile de deuil. On eût dit tantôt la corolle d’une marguerite, tantôt, repoussés par les vaguelettes, ils se tordaient comme des algues fantômes, comme les bras d’une pieuvre blanche sous la clarté de lune.

Ni Tzennkald ni moi n’avons prononcé un mot. Nous sommes passés comme des ombres, en silence, laissant le cadavre dériver à son rythme dans le courant.

* * *

Les jours qui suivirent furent tous horriblement semblables. Tant que le soleil brillait, nous nous cachions dans un saule creux ou une cahute de pêcheurs, dormant peu et malaisément, sursautant à chaque bruit. Et nous reprenions notre barque chaque soir pour un autre voyage à la lueur des lunes.

Mais bientôt, cela aussi devint trop dangereux. La rivière s’élargissait. Les bateaux devenaient de plus en plus nombreux à mesure que nous nous rapprochions du fleuve, de jour comme de nuit. Sur la route aussi les attelages se relayaient en permanence, couverts de poussière et de sueur. L’air bruissait du bruit des sabots et des fouets, de la complainte mélancolique des bateliers, des appels strident des oiseaux écumeurs qui suivaient les navires comme des chiens depuis l’embouchure du fleuve, prompts à se jeter sur toute ordure qui tombait du bord.

Notre barque semblait minuscule au milieu de cette cohue. Ayant balancé un moment, Tzennkald décida de voyager de jour, ostensiblement, comme l’un des innombrables pêcheurs ou marchands ambulants qui se faufilaient parmi les chalands. Avec un peu de chance, nous pourrions passer inaperçus parmi tant d’autres, alors que tout essai de dissimulation eût risqué d’attirer l’attention sur nous.

Mais le souvenir de nos poursuivants continuait de tarauder le Krobor. Qu’ils fussent envoyés par le commandant du fort ou par les félons Satyissinsha, cela revenait au même : ils devaient avoir une idée fort précise de ce à quoi ressemblait leur proie…

Ou du moins était-il plus sûr pour nous de penser ainsi. S’il y avait une chose que le Krobor ne redoutait pas, semblait-il, c’était bien l’excès de prudence !

Il me fallut donc me cacher encore une fois parmi les bagages, au fond du canot. Tzennkald s’y montra fort habile. Il me ménagea un espace minuscule entre les sacoches, l’outre d’eau, les filins et les couvertures. Quand je m’y fus blotti, il recouvrit le tout d’un morceau de toile fixée au bord par les coins, à la manière d’un prélart. Tout fut prêt avant que nous prissions la route, au petit matin. Immédiatement, bien sûr, je commençai à étouffer. Pour mon malheur, le soleil semblait décidé à briller comme il sied par une journée de printemps. La chaleur, la soif, l’obscurité, le réduit minuscule où j’étais recroquevillé : j’ai très vite ressenti pour tout cela une haine inextinguible.

Inutile de dire que lorsque nous avons fait halte, ce soir-là, j’étais à peu près aussi épuisé que furieux. Tzennkald ne dit rien. Il m’aida à sortir de ma cachette. Incapable pour un temps de me tenir debout, je me laissai choir en haletant, la bouche amère, les yeux fermés. J’ai maudit le Krobor, encore une fois, mais en silence. Puis je me suis remis sur pied.

Nous avions atteint le confluent de la rivière des Teinturiers avec le fleuve Shenran. Le crépuscule régnait. Mais la pénombre, encore une fois, était notre alliée. Sous son manteau gris, nous avons caché la barque dans les roseaux. La tête basse, nous suivîmes à pas lents le chemin qui longeait la berge jusqu’aux abords d’Enfraïna.

La ville s’endormait. Quelques lumières s’allumaient brièvement, jaunes et tremblotantes, puis disparaissaient à mesure que les habitants refermaient sur eux portes et fenêtres. La nuit n’est pas bonne pour les Knas : ainsi parle la sagesse populaire.

Quant à nous, voyageurs fourbus, vagabonds honnis et sans ressources, nous avons trouvé refuge dans une grande bâtisse humide, délabrée, une sorte de hangar abandonné, sans doute. Personne ne nous vit nous y faufiler dans la pénombre ; ou du moins nul ne sembla le remarquer.

(À suivre)

(Liste de tous les chapitres publiés)

____________

Vous avez aimé? Avec Flattr, ci-dessous, il est possible m’envoyer une contribution. Merci d’avance!

Flattr this

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s