Roman: L’Héritier du Tigre, chapitre 16

Pas le temps de faire des billets (pour cause de real life bien chargée), mais je n’oublie pas le feuilleton! Comme toujours, ce texte est gratuit, mais il n’est pas interdit d’utiliser Flattr pour marquer son appréciation.

Rappelons que pour convertir rapidement cette page en un fichier au format epub, on peut conseiller par exemple DotEpub, très simple et gratuit. (Si vous êtes à la recherche d’un outil plus complet, allez voir du côté de Calibre, qui permet de transformer n’importe quel fichier HTML en epub.)

Enfin, pour la liste complète des épisodes déjà publiés, c’est par ici.

* * *

L’Héritier du tigre

Roman

par Irène Delse

* * *

Première publication : éditions Le Navire en Pleine Ville,
Saint-Hippolyte-du-Fort (France), mai 2006.

* * *

Présente édition publiée sous licence Creative Commons 2.0 (France)
BY-NC-SA (Paternité, Non commercial, Partage à l’identique)

* * *

Chapitre 16 : Les mains noires

Cheminant parmi les grands arbres, nous finîmes au bout de quelques jours par atteindre l’orée du bois, à mi-pente d’un coteau.

Là était un village, tapi dans la courbe d’une rivière en contrebas. La lumière se reflétait sur l’eau clapotante comme des milliers de pièces d’or. Parmi les huttes de roseaux se dressaient d’étranges cuves et échafauds. Des lambeaux informes, rougeâtres, pendaient et frémissaient au vent. Les Knas qui s’affairaient là semblaient trempés de sang frais des pieds à la tête.

Les incidents des jours passés m’avaient rendu nerveux. Je me suis arrêté net, prêt à disparaître en un instant sous le couvert des chênes. Mais Tzennkald ricana et me poussa devant lui d’une bourrade. Je serrai les poings. Baissant la tête, j’assurai à nouveau le sac sur mon épaule et, maudissant intérieurement le Krobor, je descendis avec lui vers les huttes sanglantes.


Tandis que nous avancions, les lambeaux écarlates devinrent de longs écheveaux de fil et des pièces d’étoffes claquant au vent. Les chaudrons démoniaques se changèrent en cuves à teindre et les sinistres échafauds en simples perches de séchage.

Ce n’était qu’un village de teinturiers, s’affairant sur le fil et les étoffes rouges dont on faisait si grand usage au pays de Shalinka ! Je ne saurais dire si je fus plus soulagé ou mortifié de le découvrir.

Tzennkald, lui, sourit ouvertement. Il semblait d’ailleurs fort bien connaître l’endroit. Les chiens qui s’étaient mis à hurler à notre approche se calmèrent et les deux gardes armés de gourdins lui adressèrent un salut prudent. Même les gamins qui nous suivaient, piaillant et caquetant, n’avaient d’yeux que pour moi, l’étranger, non pour mon compagnon.

Je rabaissai le capuchon aussi loin que je pus sur mes yeux. La chaleur de la honte me monta aux joues. Si ma peau n’avait été si noire, elles auraient sûrement rayonné comme des torches !

Tzennkald s’arrêta bientôt devant une hutte plus vaste et mieux bâtie que les autres. Huit cuves la flanquaient en demi-cercle, presque aussi hautes qu’un Kna. Des ouvriers circulaient sur des passerelles de planches, à mi-hauteur. À l’aide de longues perches de bois, ils remuaient les lourds écheveaux de laine dans leur bain écarlate.

Sur le seuil, une femme imposante nous fit un signe de tête. Assise devant son métier comme une reine parmi sa cour, elle recevait des solliciteurs de toutes sortes, sans jamais cesser de faire aller et venir la navette entre ses doigts vigoureux. Deux jeunes femmes, à ses pieds, tenaient les comptes, l’une maniant la plume et le papier, l’autre un abaque aux grains polis.

Tzennkald s’en vint la saluer, s’inclinant profondément. On eût dit d’un grand seigneur devant sa souveraine, pensai-je. Mais il riait de bon cœur. Incroyable. Ce dragon femelle et mon garde-chiourme ! Ces deux-là seraient de vieux amis ?

Et plus encore, peut-être. Posant à terre mon sac, j’envisageai avec prudence la destinataire de tant de chaleur et de politesse. C’était léger, ténu, mais on pouvait distinguer dans les reflets dorés de ses yeux, dans son nez aquilin, dans la courbe arrogante de sa mâchoire, la trace indéniable d’une goutte de sang krobor.

J’en eus la confirmation en entendant Tzennkald lui adresser un discours rapide dans la variante locale de la langue krobor. Ce fauve-là ne se fiait qu’aux bêtes de même poil ! Je ne m’en sentis que plus petit et plus seul encore.

Et puis une idée me frappa. Il y avait bien eu Lelgatniz, après tout, qui avait nourri mes premières années, à Nitindra. Aurais-je pu me réclamer de sa parentèle pour être accepté, ne serait-ce que sur le seuil de la fraternité des Krobors… N’étions-nous pas quelque peu parents, sinon par le sang, au moins par le rapprochement né d’une longue intimité ?

Un tel désir donnait la mesure de ma solitude, bien sûr. Mais j’avais encore assez de fierté pour n’en rien laisser entrevoir aux deux Krobors qui s’embrassaient devant moi. Non, me répétais-je, les faiblesses du vulgaire n’avaient aucun droit sur un Shalinka ! Tzennkald, je m’en flattais, ne m’avait pas encore dompté.

Plus tard, je comprendrai que l’on peut ainsi par orgueil se dénier à soi-même toute part à la commune sensibilité. Où était l’honneur dans cette comédie de dupes ? Les démons de Shíra, qui s’accrochent à nos pieds, tout le long de notre vie, pour nous attirer dans l’abîme, n’auraient guère fait mieux. À croire que notre parenté avec eux, du moins, n’est pas contrefaite !

Mais ces pensées amères ne m’avaient pas encore traversé l’esprit, en ce temps-là. Seul un instinct tenace me faisait envier malgré moi la force et l’évidence du lien qui unissait ces deux Krobors. C’était comme de voir de loin une maison éclairée au sein de la nuit, chaude et accueillante, et de se heurter soudain contre un invisible mur de glace.

J’apprendrai plus tard que les Enknayyar avaient eux-mêmes construit ce mur. Mais j’y découvrirai aussi assez de failles pour qu’un esprit audacieux puisse s’y faufiler.

Cependant, l’hôtesse s’était levée et avait commencé à m’examiner de ses yeux gris-bleu, pailletés d’or. Je fus surpris et un peu intimidé par sa haute taille. Plus grande que ne sont d’habitude les femmes des Dittaïs et même des Krobors, elle dépassait d’une demi-tête mon compagnon de voyage, pourtant lui-même rien moins que petit. En fait, elle paraissait énorme, quoique pas vraiment obèse, mais massive, plutôt, large d’épaules et de hanches, comme on imaginerait la compagne d’un géant du Septentrion. Son visage carré était beau et grave. On l’eût dite de pierre plutôt que de chair et d’os. Inclinant légèrement la tête, avec une sorte de raideur digne, elle nous fit entrer dans sa maison.

Toute d’une pièce, celle-ci avait un sol de terre battue et des murs faits de longues perches liées entre elles et garnies de bottes de roseaux étroitement serrées, comme cousues. La porte était faite de branches de saules et de joncs tressés ; et l’unique fenêtre garnie d’écorce de bouleau.

Un âtre carré rougeoyait en son centre, exhalant sa fumée par un trou dans le toit. Des fillettes s’affairaient autour du feu. L’une d’elles, se levant en hâte à notre entrée, trouva très malin de me tirer la langue derrière le dos de sa mère. Méprisant, je feignis de ne l’avoir pas vue. Elle reçut toutefois le salaire de son insolence quand l’autre fille, plus âgée, lui flanqua un coup de coude dans les côtes.

Dans un coin, enveloppée d’un châle, une vieille femme tournait inlassablement le rouet. Je m’émerveillai de voir le fil mince, d’une blancheur de neige, sortir d’entre ses doigts gris ardoise.

Tzennkald et la femme-montagne ne voulaient pas d’un auditoire, évidemment. D’un geste de sa lourde main, notre hôtesse fit vider la pièce à tous, fillettes, ancêtre, servantes, et jusqu’à un chat roussâtre qui jugea plus sûr d’aller traîner ses puces ailleurs. Je restai seul avec les deux conspirateurs. J’avoue que je n’en menais pas large.

Mais je fus un peu rassuré de voir Tzennkald s’asseoir en tailleur sur une natte de joncs, puis la femme apporter du pain et du lait caillé. Elle s’installa sur un petit banc où elle se tint très droite, ses jupes évasées en corolle tout autour d’elle. Plus que jamais, on eût dit une reine. La reine du fleuve, dans son palais de roseaux…

Nous nous sommes restaurés en silence, écoutant le vent siffler par l’ouverture du toit. C’était la seule source de lumière à part la braise à demi éteinte du feu. Le calme était intense, presque lourd. Mais tellement paisible. Affamé comme un loup au sortir de l’hiver, je dus faire un effort pour ne pas me rendre malade à force de nourriture. J’avais presque oublié le goût du pain frais, la douceur acidulée de la caillebotte et du petit-lait.

Tzennkald me jeta un regard amusé. Lui-même semblait s’adoucir dans cette maison amie. La pénombre masquait en partie ses traits. Seuls restaient visibles, reflétant la lueur du feu, les yeux d’or qui brillaient au fond de leurs orbites, les arcs neigeux des sourcils, la courbe du nez, aigu comme un bec de rapace. Il grignotait avec parcimonie, mesurant, semblait-il, chaque bouchée à l’aune de ce que dictait la politesse. Mais bientôt lui aussi finit par soupirer d’aise, desserrant d’un cran son ceinturon.

J’aurais voulu rester un siècle dans cette demeure humble et paisible, jusqu’à ce que la fatigue et l’angoisse du voyage ne soient plus qu’un mauvais souvenir.

Le feu craquait dans l’âtre, le vent chuintait doucement au-dessus de nous. L’odeur qui montait des roseaux était sèche et aromatique, un peu âpre, mêlée à l’amertume de la fumée. Des vers me vinrent à l’esprit, à demi oubliés. Un poème krobor que chantait Lelgatniz, autrefois, en nous berçant sur ses genoux, Tayyen et moi, lorsque nous étions tout petits, auprès du grand feu qui brûlait à Nitindra par les soirs d’hiver.

Comme elle poudroie, l’herbe-étincelle !

Comme ils secouent la tête, les chevaux du feu !

Ils ont étanché leur soif à la rivière ardente,

Et leur crinière scintille de gouttelettes d’or.

Mais déjà, Tzennkald rongeait son frein. Il se tourna vers la forme massive de notre hôtesse, qui tisonnait pensivement le feu.

— Quelles nouvelles de l’Est, Neïvrann ?

Celle-ci lui jeta un regard aigu.

De l’Est ? Pas de nouvelles, Tzennkald. Tu le sais bien. Et cela ne te ressemble guère de poser des questions inutiles !

Tzennkald sourit.

— Inutiles, peut-être. Mais pas totalement dénuées d’intérêt. Dis-moi, aurais-tu vu sur la route un groupe… Oh, disons de quinze ou vingt cavaliers, vêtus comme des gueux, j’imagine, mais fort bien armés, qui vont de village en village et posent des questions ?

Sous le masque impassible, je vis le visage de la femme se figer soudain, comme un guetteur à l’affût. Retenant mon souffle, je tendis toute mon attention vers cette conversation entre les deux Krobors.

— Ah ! Qui les voit ne peut les manquer, reprit Tzennkald. C’est donc cela. Mais sais-tu au juste ce qu’ils cherchent ?

La femme ne fit pas mine de vouloir continuer le jeu. Laissant tomber sa badine dans l’âtre, elle se contenta de tourner son regard vers Tzennkald.

— Soit, fit celui-ci d’une voix douce. Il ne s’agit pas d’un piège, Neïvrann. Je cherche seulement à en éviter un. Et c’est là que j’ai besoin de ton aide. Grand besoin ! Tu comprendras quand je t’aurai dis les nouvelles que j’apporte de l’Ouest…

Celle que l’on nommait Neïvrann sourit.

— Sont-elles aussi mauvaises qu’elles en ont l’air ?

Tzennkald eut un petit rire. Il se tenait assis très droit, les mains posées sur ses genoux écartés. Je notai que l’hôtesse, malgré ses airs détachés, ne pouvait s’empêcher de boire ses paroles.

Les yeux mi-clos, feignant de m’assoupir, je m’efforçai d’écouter et de comprendre. Ce n’était pas facile. Tous deux employaient la langue des Krobors, bien sûr, mais avec un accent particulier, un peu traînant, et certains mots déformés du dialecte du Nord-Est sonnaient étrangement à mes oreilles. Il me fallut toute ma concentration pour suivre ce qui se disait.

— Elles sont à la fois bonnes et mauvaises, reprit Tzennkald d’un ton grave. Ces fameux cavaliers recherchent seulement un enfant, un enfant qui fait trembler d’angoisse leurs maîtres sur leurs sièges dorés. Le Destin nous joue des tours bien étranges ! Car voici justement qu’après douze ans de désolation, une certaine famille vient de se découvrir un héritier, un unique héritier sorti de l’oubli, qui n’a encore que douze ans…

J’entendis, bien qu’elle ne changea pas d’expression, la brusque inspiration que prit la femme-montagne lorsqu’elle entendit ces mots.

Tout le monde en cette province connaissait le terrible conflit qui avait aliéné au seigneur Ktassilsha son fils unique, voici plusieurs années. Tous savaient également que ce seigneur, déjà âgé, n’avait pas eu d’autre enfant par la suite.

On le savait et on s’en inquiétait. Car le sort d’un peuple est étroitement lié à celui de son prince. Que celui-ci vienne à manquer et des temps troublés ne manqueraient pas de s’ensuivre. Querelle de rapaces autour d’une terre sans maître, guerre civile peut-être : le peuple de Shalinka aurait beaucoup à craindre à la mort du vieux seigneur. Sauf, bien sûr, si un successeur incontesté se manifestait, reconnu par tous…

Et à condition que ce successeur pût atteindre sain et sauf le château de ses ancêtres, bien sûr.

Quelle chance avais-je ? Seul, aucune. Avec Tzennkald… Le pari était au mieux risqué. Malgré tout, je lui faisais toujours confiance. Une fois les pièces disposées sur l’échiquier, il n’est plus temps que de jouer.

Le feu crépitait doucement dans la pénombre. Les ombres dansantes masquaient et dévoilaient tour à tour le visage des deux Krobors.

La plaine desséchée frémit sous leur haleine,

La terre rouge crépite,

Et l’horizon, étouffé de noirceur,

Vacille jusqu’au ciel en colonnes sombres.

Ils ont couru dans la nuit sans repos,

Dévorant la chair du monde

Comme des loups, enfiévrés,

Dansant sur les collines à la flûte du vent.

L’hôtesse me regardait par-dessous le rideau de ses lourdes paupières, dissimulant toutefois un peu, par politesse, son regain d’intérêt.

— Oui, nous vivons des temps étranges, Tzennkald, je le sais bien. Mais comment crois-tu pouvoir amener notre, notre ami (et là, tous deux échangèrent un sourire) jusqu’à Shalin-Yari, sans que rien de malencontreux ne lui arrive en chemin ? Nombreuses sont les lieues qui vous séparent du but !

Tzennkald, sans contester le point, inclina la tête. Il reprit cependant :

— Il y a des moyens, pour contourner cela. Déguisés ainsi, nous pouvons traverser le pays sans attirer l’attention. Qui reconnaîtrait un descendant de cette haute maison sous de tels oripeaux ?

— Ah oui ? J’y vois pourtant un inconvénient. Ses mains.

L’air entendu, elle les désigna d’un geste du menton. Je sursautai, baissant les yeux vivement. Horrifié, je me rendis compte qu’elle avait raison. Dans la tranquillité paisible de ce refuge, j’avais oublié de dissimuler mes mains. Et leurs insignes blancs et rouges, bien sûr. Je me serais battu pour ma stupidité. D’un sursaut futile, je les rentrai dans mes manches, puis les laissai retomber. À quoi bon.

— À cela aussi, il y a des remèdes. Tzennkald fronçait les sourcils. Vous devez bien avoir de l’encre, ici ? Quelque chose de noir ou bleu sombre ?

La femme le regarda d’un air dubitatif.

— Oui, certes. Mais il y a un autre choix possible. Aller vers les amis de notre ami ici présent. À quelques lieues d’ici, à l’embranchement du fleuve, tu trouveras la ville d’Enfraïna. Des gardes de Shalinka y sont stationnés, en plus de la milice communale. Il serait temps qu’ils servent à quelque chose !

— Peut-être, concéda Tzennkald. Et peut-être sont-ils aussi corrompus que ceux de Talindis, à la frontière de la province. Comment le saurais-je avant qu’il ne soit trop tard ?

Il contempla le feu, le visage plus noir que jamais dans cette clarté rougeâtre. Ses yeux brasillaient comme l’âtre, jetant d’étranges lueurs.

— Et je n’ai pas le temps de m’enquérir de leur bon vouloir, au risque peut-être d’attirer l’attention de nos poursuivants. Non, que dis-je ! Pas poursuivants : car d’après ce que tu m’as dit, ils nous précèdent sur la route, et quadrillent le terrain de chaque côté ! Tu sais qu’ils viennent du sud, Neïvrann, de la province qui arbore sur ses bannières une rose d’or…

C’était une bonne description de l’emblème traditionnel des Satyissinsha. Une rose ouverte, à la brillante corolle d’or, sur un champ rouge emprunté à notre famille. Mais l’or venait d’une longue alliance avec les Nayi, dans le passé. Moins puissants que Shalinka ou que les Nayi, les Satyissinsha avaient longtemps ménagé les deux partis, louvoyant au mieux de leurs intérêts. Quitte à s’acharner sur celui qui semblait devoir perdre ; ou à frapper en traître au défaut de la cuirasse, pour peu que l’occasion s’en présentât. Eyyenvi m’avait appris par le menu l’histoire de notre famille. La rivalité avait semblé s’éteindre, m’avait-il raconté, lorsque, en l’An 655, les chefs des deux familles s’étaient accordés pour y mettre fin. Ils avaient scellé l’alliance par le mariage de leurs enfants. C’est ainsi que j’avais dans mes veines du sang Satyissinsha.

Mais ces voisins et parents restaient des alliés inconfortables, m’avait aussi dit Eyyenvi. Shalinka s’efforçait toujours de les ménager, selon le principe qu’il valait mieux avoir ses voisins comme amis que comme ennemis. Et si leur fourberie s’exerçait parfois contre nous, tantôt aussi venait-elle rompre les plans des Nayi !

Pour le moment, au fond de moi-même, j’étais simplement furieux, furieux contre les Satyissinsha et ma propre malchance. Pourtant, je n’osais rien dire. Il n’y avait rien à dire, d’ailleurs, rien à faire. Je me mordis les lèvres, serrant les poings dans un effort pour dissimuler ma rage. Cette fois, pensai-je amèrement, Tzennkald n’aurait rien à me reprocher !

Je regardai l’hôtesse se lever, chercher dans un coffre de bois sombre. Elle en sortit un bloc d’une substance sombre et lisse, noire comme la nuit. Je reconnus le fard qu’utilisent les dames pour rehausser leur teint. Tout cela semblait si simple, si familier. L’image de ma mère, assise à son miroir, resurgit soudain, poignante. Nitjin n’aimait pas que je l’observe, mais elle tolérait parfois ma sœur auprès d’elle, tandis que je me cachais derrière un paravent, avec la complicité des petites servantes.

Neïvrann versa de l’eau claire dans une jatte. Dans une autre, elle frotta un peu de couleur noire et entreprit de la diluer. La femme-montagne n’avait pas besoin de fards, pensai-je stupidement en fixant son visage noir comme le jais. (Comme s’il fallait qu’une femme aie besoin de fards pour en utiliser !)

Elle s’approcha de moi avec son bol et son pinceau. Les yeux écarquillés, je ne pus m’empêcher de trembler. Tzennkald me regarda avec sévérité.

— As-tu une meilleure idée ? lança-t-il. Non ? Alors laisse-moi faire ! D’ailleurs, ce n’est que de l’encre noire. La mascarade ne durera guère ! Lorsque nous arriverons à Shalin-Yari, tu pourras reprendre ton apparence, sans que rien n’y soit ajouté ni retranché. Mais entre-temps nous devons faire ce qu’il faut pour te protéger. Aide-nous au lieu de nous gêner !

Je frémissais encore quand il me saisit par les bras. Le Krobor me fit laver les mains à l’eau claire, puis me tint les poignets tandis que la femme les enduisait de l’autre liquide.

C’était visqueux et froid. Mais bien sûr, ce n’était que du fard, de la peinture. Rien à voir avec cette autre substance noire qui s’infiltre sous la peau, et que l’on utilise parfois, en guise de châtiment, pour effacer définitivement les tatouages d’un Enknayya félon. Je me suis souvent demandé par la suite s’il y avait rien de pire que d’être si absolument rejeté des siens, exilé à l’intérieur de sa propre peau. Mieux valait la mort, me disais-je, et l’oubli !

Mais j’eus quand même un pincement au cœur quand je vis disparaître, recouvert par la noirceur de l’encre, l’emblème familier du tigre rouge qui avait orné mes mains. Oh ! oui, j’étais bien un gueux, à présent ! Tzennkald ne laissait rien au hasard.

Je ne savais si je devais admirer sa détermination ou maudire son manque de scrupules.

Mais encore une fois, il n’y avait rien d’autre à faire qu’attendre. Oui, attends en peu, Tzennkald. Attends donc que nous soyons à Shalin-Yari. Alors… Quoi ?

J’aurais bien voulu punir le coquin pour son insolence. Mais je devais, malgré moi, avouer qu’il faisait seulement ce qu’il devait pour me sauver la vie. Il y aurait eu de quoi rire si je n’avais pas été si plein d’une rage sourde, bouillant intérieurement à petit feu.

* * *

Notre hôtesse s’était rassise. Elle but une gorgée de thé.

— Quand partiras-tu, Tzennkald ?

Dès que possible. Ce soir même, après la tombée de la nuit. Il nous faudra une barque, des provisions. J’espère atteindre Enfraïna d’ici quelques jours. Là… Nous verrons. Mais il y aura sûrement un bateau en partance pour la ville de Shalin-Yari. Ce serait le plus rapide.

Mais est-ce que ce serait très sûr ?

Si les autres ont, comme je le pense, perdu notre trace, suffisamment sûr ! Nous avons dû les semer à travers bois.

Cela, je n’avais pas de peine à le croire. Nul n’aurait pu nous suivre par les chemins qu’avait pris le Krobor !

Mais la femme continuait :

— Pourquoi ne pas envoyer un message au château et vous dissimuler quelque part en attendant ? Si quelqu’un peut vous venir en aide, c’est bien le seigneur Shalinka !

— C’est tentant, Neïvrann, mais je ne veux pas non plus prendre ce risque. D’ailleurs, où pourrions-nous nous cacher ? Au village, où tout le monde nous a vu arriver ? Cela mettrait les langues en marche ! Et puis les autres reviendront tôt ou tard, s’ils ne nous trouvent pas sur la route…

Soudain, je levai la tête, frappé par ce que cette conversation semblait oublier.

Mes soldats. Ne leur avais-je pas dit que nous voyagerions à travers les bois et la campagne, par la grande route ? Et maintenant, Tzennkald voulait suivre le fleuve…

Je redressai la tête, inquiet. Le Krobor continuait à l’intention de notre hôtesse :

— Non, le fleuve est la meilleure solution. À Enfraïna, nous trouverons bien une de ces grandes barges qui remontent le Shenran avec des dizaines ou des centaines de voyageurs. Cela nous permettra d’arriver discrètement jusqu’aux portes de Shalin-Yari, en laissant l’ennemi se fatiguer à quadriller en vain le pays.

Avec un coup d’œil aigu de mon côté, il ajouta :

— Quant aux soldats, ils ne risquent pas grand-chose. Ce n’est pas après eux que l’ennemi en a ! Et puis une escorte nombreuse risque de nous faire remarquer plus que de nous aider. Au point où nous en sommes, notre seul espoir est la feinte !

C’est aussi ce que disait le proverbe : Le fort frappe, le faible feint. Et je savais bien de quel côté nous nous trouvions, en ce moment.

Ainsi le sort en fut-il jeté. Combien de fois ne me suis-je pas maudit, par la suite, pour avoir écouté le Krobor… Mais en toute justice, qu’aurions-nous pu faire d’autre, à ce moment-là ? D’ailleurs, je n’avais pas d’autre plan.

(À suivre)

(Liste de tous les chapitres publiés)

____________

Vous avez aimé? Avec Flattr, ci-dessous, il est possible m’envoyer une contribution. Merci d’avance!

Flattr this

Une réponse à “Roman: L’Héritier du Tigre, chapitre 16

  1. Pingback: Tweets that mention Roman: L’Héritier du Tigre, chapitre 16 | L'Extérieur de l'Asile -- Topsy.com

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s