Roman: L’Héritier du Tigre, chapitre 15

Mais oui, pendant la trêve des confiseurs (enfin, pour ce qu’il en est), le feuilleton continue! Comme toujours, ce texte est gratuit, mais il n’est pas interdit d’utiliser Flattr pour marquer son appréciation.

Rappelons que pour convertir rapidement cette page en un fichier au format epub, on peut conseiller par exemple DotEpub, très simple et gratuit. (Si vous êtes à la recherche d’un outil plus complet, allez voir du côté de Calibre, qui permet de transformer n’importe quel fichier HTML en epub.)

Enfin, pour la liste complète des épisodes déjà publiés, c’est par ici.

* * *

L’Héritier du tigre

Roman

par Irène Delse

* * *

Première publication : éditions Le Navire en Pleine Ville,
Saint-Hippolyte-du-Fort (France), mai 2006.

* * *

Présente édition publiée sous licence Creative Commons 2.0 (France)
BY-NC-SA (Paternité, Non commercial, Partage à l’identique)

* * *

Chapitre 15 : Au cœur de la forêt

Plus le temps passait, plus Tzennkald devenait nerveux. Je savais bien que je le retardais, malgré tous mes efforts.

C’est pour cela, je pense, qu’il prit le risque de revenir sur le chemin principal, qui traversait la forêt d’ouest en est. Ce n’était guère qu’un sentier, à vrai dire, à peine assez large pour laisser deux Knas marcher de front ; mais il était plat et dégagé, sans les troncs morts ni les ronces qui nous avaient jusqu’ici entravés. Nul n’y était passé récemment, à en croire les signes. On pouvait seulement distinguer çà et là quelques vieilles marques de pas et de sabots.

Mais elles devaient dater du dernier orage qui avait détrempé la terre du sentier. Celle-ci était sèche à présent, dure comme la pierre. Tant mieux. Au moins n’allions-nous pas laisser d’empreintes à notre tour.

Tzennkald marchait d’un pas régulier mais léger, tournant parfois la tête de-ci, de-là, comme un animal aux aguets. Au bout de quelques heures, alors que la lumière baissait déjà, le Krobor semblait plus rasséréné. Il se laissa même aller à siffloter quelques mesures d’un air familier. Ceux du Kyalindari le connaissaient aussi et me l’avaient appris autrefois.

Je crois que Tzennkald fut bien étonné quand je repris avec lui au refrain ! Cela lui arracha un sourire fugace, aussi éclatant et joyeux que sa mauvaise humeur pouvait devenir sombre et sinistre. Nous avons continué ainsi un moment avec insouciance. J’avais laissé derrière moi toute crainte, toute idée de poursuite.

Soudain, Tzennkald me poussa hors du chemin. Il se jeta au sol derrière les buissons, m’entraînant avec lui.

J’étais trop stupéfait pour protester. Plaqué dans les brindilles et les feuilles mortes, je ne pouvais distinguer que le visage anxieux du Krobor, tout contre le mien. Sa main s’était plaquée sur ma bouche. Mais il regardait quelque chose à notre droite, par-dessus son épaule. Immobile, j’écoutai.

Des cavaliers. Des cavaliers sur le chemin, à quelques pas de nous…

Ils passèrent lentement, faisant halte çà et là. Cherchant des traces, peut-être ? J’entendais leurs montures s’ébrouer et piaffer. Et tout ce temps, mon cœur battait comme s’il voulait s’échapper, comme s’il voulait me rompre les côtes. Comment pouvaient-ils ne pas l’entendre ?

Un Kna s’arrêta plus près encore. En tendant le bras, j’aurais pu toucher le pied de son cheval. Il parlait avec l’accent guttural d’un natif de Shalinka.

— Je le savais ! grogna-t-il. Cette forêt est pire qu’une botte de foin pour chercher une aiguille !

— Et moi, repartit un autre, qui parlait avec l’intonation haute et nasale d’un citadin, je te dis que j’ai entendu quelque chose, juste devant nous !

— T’as entendu un oiseau, oui, pauvre idiot ! Tu ne saurais pas reconnaître le bruit de ton cul…

— La ferme, vous autres ! cracha une troisième voix, sèche et autoritaire. Assez traîné ! Ouvrez l’œil et l’oreille, mais fermez vos gueules de feignants ! Et s’il nous échappent, je vous tannerai la peau !

Les soudards se turent. Le bruit des pas, le souffle des chevaux, les craquements des harnais, tout cela décrut lentement dans l’air immobile.

Mais j’avais cru reconnaître la voix de celui qui avait parlé le dernier, même si je n’aurais su mettre un nom dessus. L’un de nos poursuivants au moins faisait partie des gardes de Talindis. C’était là que je l’avais entendu, pendant l’attaque du col et le nettoyage des assassins de Nayi…

Le Sensharaïn avait bien lancé sur nous ses tueurs. Cette fois, c’était clair. La chasse avait commencé.

Tzennkald et moi sommes restés un long moment silencieux dans notre cachette ; puis nous nous sommes remis en route par le chemin le plus difficile, à travers le sous-bois.

* * *

Tzennkald se déplaçait vite et en silence, souple comme un chat. Je m’efforçais de mettre mes pas dans les siens.

Mais le Krobor semblait nerveux. Il commença à nous chercher des cachettes plus inaccessibles la nuit, pour bivouaquer. D’autant que nous entendions parfois hurler des loups au crépuscule, se répondant d’une colline à l’autre. Mais même ceux-ci nous inquiétaient moins que nos poursuivants.

Un soir, nous avons trouvé refuge au milieu de ronces énormes, fantastiques, dont les arches se dressaient par endroits plus haut qu’un Kna. Je n’en avais jamais vu la pareille. Les tiges étaient épaisses comme mon bras, dures comme du chêne. Leurs épines tranchantes étaient aussi larges à la base que mon pouce.

Le vallon avait dû être jadis ravagé par le feu. Qui sait combien d’années, de dizaines d’années s’étaient écoulées tandis que croissaient peu à peu les ronces, étouffant arbres et buissons ?

Rampant avec peine sous les arceaux barbelés, et déchirant un peu plus nos pauvres hardes, nous avons découvert tout au centre, à l’endroit où les arches se croisaient, un espace large de deux ou trois pas où l’on pouvait s’asseoir et presque se tenir debout. Une salle étrange, au toit et aux murs de ronces, qui, toute couverte d’épines, se trouvait mieux défendue qu’une forteresse, plus sinistre que bien des cachots.

Heureusement pour nous !

Car ces loups que l’on entendait de loin en loin, hurlant le soir dans l’air immobile, vinrent cette fois tout près de nous, grognant et reniflant durant plus d’une heure autour de la muraille de ronces. Ils n’osèrent pas cependant se risquer à travers l’étroit passage à ras du sol qui nous avait permis d’entrer, et derrière lequel Tzennkald les attendait, prêt à frapper.

Malgré ces remparts, je n’en menais pas large. Je passai la nuit à frissonner, incapable de fermer l’œil. Même Tzennkald resta éveillé, la main posée sur sa longue dague, les yeux aux aguets, scintillants.

* * *

Ces visiteurs indésirables revinrent à quelques reprises, la nuit suivante, nous forçant à passer de longues heures sans sommeil, le dos au feu, prêts à les repousser avec des brandons ardents. Puis nous les laissâmes derrière nous à mesure que nous descendîmes les pentes des collines, nous rapprochant du Nord-Est et des lieux où vivent de nombreux Knas.

Ce qui nous amena d’autres périls.

Je me souviens d’une nuit terrible, passée tout entière dans la fourche d’un hêtre. Quatre ou cinq chasseurs s’étaient approchés de notre clairière alors que nous nous préparions à dormir.

Par chance, ils ne prenaient pas de précautions. Ces lourdauds s’avançaient sans un souci au monde, cassant la ramille sur leur passage, brisant sous leurs pieds branches mortes et pignes de l’an passé. Nous ne pouvions manquer de les entendre.

Tzennkald rassembla en hâte nos sacs, effaçant la trace de nos corps dans le tapis de feuilles. Mais la peur m’avait cloué sur place. Trop effrayé pour me rendre utile, je m’affolais. Comment fuir ? Nous risquions de faire du bruit à notre tour, de laisser des traces… Les autres en eussent eu la puce à l’oreille…

Le Krobor m’arracha à cette frayeur stérile. Il me poussa dans l’arbre le plus proche et grimpa à son tour.

Juste à temps. Car c’était clair, les chasseurs ne faisaient pas que passer. Leurs carniers étaient pleins, leurs corps fatigués, les gourdes clapotaient, alourdies de vin… L’air du soir fraîchissait. Aussi ont-ils pris leurs quartiers dans l’ouverture accueillante de la clairière, faisant rôtir quelques-unes unes de leurs prises et chantant en chœur jusque tard dans la nuit.

Je ne sais ce que je leur enviais le plus. L’abondance de cette chair grillée dont l’odeur seule mettait l’eau à la bouche, le tumulte joyeux d’une compagnie de vieux camarades ; ou la simple chaleur caressante du feu, montant insidieusement, mais de façon tellement insuffisante, jusqu’à notre refuge ouvert à tous vents.

Ai-je assez remercié le Ciel, lorsque vint le jour ! Nos intrus levèrent enfin le camp, toujours aussi gais et bruyants, après avoir ronflé une bonne part de la nuit.

* * *

J’espérai un instant que nous pourrions nous reposer quelques heures avant de reprendre la route. Mais Tzennkald ne l’entendit pas de cette oreille. Il refusa de perdre même une demi-heure. Aussi nous sommes-nous remis à cheminer.

Tête basse, je suivais mon guide avec peine, tâchant d’écarter sans les briser ni froisser des branches épineuses parfois plus grandes que moi. Des oiseaux criaient çà et là, sur notre passage. Certains s’envolaient, surpris, juste devant les pas du Krobor.

Le sentier faisait un détour le long d’un étang aux eaux noires, immobiles comme un miroir. Je m’y penchai un instant, par curiosité. Cela faisait plus d’un mois que je n’avais vu mon propre reflet. Mais l’image que j’y vis m’horrifia.

Était-ce bien moi, ce vagabond hagard, vêtu de loques, aux cheveux sales et en désordre, les traits tirés, l’œil éteint ? Était-ce Shalinka Eyyenvi Yenshaya ? Moi qui avais toujours pris soin de mon apparence, comme il sied aux gens de mon rang, j’étais défait, totalement défait par cette marche dans les bois de ma propre province.

J’avais dû laisser échapper quelque bruit de surprise ou de dégoût, car Tzennkald se retourna. En me voyant stupéfait, il eut un drôle de sourire. Lui n’était pas mieux loti, pourtant. Il avait tout à fait l’air d’un bandit de grands chemins.

* * *

La nuit suivante commença plus calmement, mais toujours glaciale. Les nuages couvraient les deux lunes et les étoiles. Pas de feu ni de lumière. Notre humeur, déjà guère enjouée, devint réellement triste. L’ombre nous collait à la peau, nous enveloppait comme une eau profonde. Combien de temps pouvions-nous continuer ainsi ?

Serré contre le Krobor, je frissonnais misérablement, grignotant quelques fruits secs et un morceau de pain trop petit. Nos provisions s’amenuisaient… Même Tzennkald semblait déprimé, épuisé.

— Plus qu’un jour ou deux, Yenshaya.

Je levai la tête, n’osant espérer :

— Et nous atteindrons notre but ? Nous serons à Shalin-Yari ?

— Non, non ! Seulement au bout de la forêt. Après cela…

Le Krobor eut un petit rire. Je ne pouvais voir son visage, mais je savais qu’il n’essayait pas de se payer ma tête. Sa voix restait tendue, préoccupée. Je me laissai retomber avec un soupir.

— Après cela, reprit Tzennkald, nous devrons nous diriger vers le nord et l’est en remontant le fleuve Shenran. C’est la meilleure route pour traverser la grande plaine. L’ennui, c’est que le pays est peuplé, civilisé. Plus de forêt, seulement des villages et des champs cultivés… Et nous avons toujours un nombre inconnu de coupe-jarret à nos trousses, sans compter ceux qui se sont portés en avant de nous et nous attendront sur la route de Shalin-Yari…

Bien sûr. C’était trop espérer que de penser avoir donné le change à nos poursuivants ! Je sentis mon cœur se serrer. Mais Tzennkald semblait entièrement absorbé par ses plans :

— Je compte faire une bonne partie du chemin sous le manteau de la nuit, loin des regards. Mais ce ne sera pas toujours possible… (Le Krobor secoua la tête d’un air sombre.) D’autant que nous allons rencontrer de nombreux Knas en armes ! Des gens de Shalinka, bien sûr, comme ceux de la forteresse… Impossible de s’y fier ! Nous n’avons pas le temps d’enquêter sur le compte de chaque Kna que nous croisons, pour savoir s’il va nous aider, nous ignorer ou nous vendre !

Non, pensai-je. Tel est le pouvoir de la traîtrise, courant dans le cœur des Knas comme une veine de feu sous un volcan assoupi.

Tzennkald sifflotait doucement, battant la mesure sur son genou d’une main distraite. Je sentais la fatigue qui s’accumulait dans mes os, mes muscles, tout mon corps engourdi. Le silence de la nuit était lourd et intense. Même les oiseaux se taisaient.

Avec un petit rire, le Krobor s’étira, l’œil brillant. Il semblait content de lui.

— Nous n’avons plus qu’à chercher une cachette en dedans de nous, dit-il. Bien sûr ! Nous avons déjà l’air de vauriens, après tout ! Il ricana : Non, Monseigneur ! Je ne suis pas aveugle ! Nous sommes sales et dépenaillés, vêtus comme des vagabonds : pourquoi ne pas nous faire passer pour tels ? Un colporteur krobor et son apprenti, disons, qui voyagent d’un village à l’autre sans s’arrêter longtemps nulle part. Les Krobors errants sont assez nombreux, sur les routes du Nintaïka… Avec un peu de chance, nous atteindrons sans encombre les murs de Shalin-Yari !

J’ouvris de grands yeux, cherchant en vain à scruter le visage de mon guide dans l’obscurité. Il y avait tout de même une faille…

— Déguisés en Krobors ? Tzennkald, tu oublies que je n’en suis pas un ! Comment cela pourrait-il marcher ?

— Facilement… Et pourquoi pas ? (Il haussa les épaules.) Vous en avez déjà la peau noire, les cheveux longs. Et même votre visage… Si vous rabattez ce capuchon sur vos yeux, ils seront cachés dans l’ombre et on ne pourra voir leur couleur. Qui y regarderait de près, de toute façon ? Pour quelques temps encore, l’ennemi cherchera une troupe de neuf ou dix cavaliers, comme au départ de Talindis. Ils ne prendront pas garde à deux vagabonds voyageant à pied…

Je restai un moment silencieux. Cela ne tenait pas debout.

Moi, ressembler à un Krobor ? Très superficiellement, peut-être. Pour l’essentiel, mes traits comme ma peau étaient ceux de tout Dittaï bien né : la bouche grande, les yeux en amande, le nez légèrement aquilin. À qui se contentait d’un coup d’œil rapide, cela pouvait peut-être évoquer un visage krobor, mais sans leur aspect typiquement rude, taillé à la serpe. À l’époque, j’avais même le visage assez fin, tenant plus de ma mère que de mon père. Mes mains aussi étaient longues et minces, avec des doigts fins comme ceux de Tayyen.

Je secouai la tête, peu rassuré :

— Je n’aime pas cela, Tzennkald ! Les soldats aussi avaient essayé de se déguiser, mais cela a tourné à la catastrophe. Dans quoi vas-tu nous mener, à présent ?

Le Krobor ricana.

— Mes déguisements ne risquent pas de conduire à mal, Monseigneur. N’oubliez pas que je suis réellement un Krobor errant. Se travestir est aisé quand on ne fait que revenir à la réalité ! Mais vous-même devrez m’y aider…

Sa voix rendait un son étrange, comme s’il se trouvait au loin, absorbé, écrasé par des soucis pressants. Mais je n’y pris pas garde, perdu à mon tour dans mes pensées.

Tzennkald n’avait pas tort de dire qu’il pouvait passer pour l’un de ces renégats, l’un de ces Krobors vagabonds que l’on voit errer d’une province à l’autre. Ils restent ici quelques jours, un mois là, tantôt se louant comme ouvrier agricole, commis ou portefaix, tantôt se joignant pour un temps à une bande de brigands. Les villageois dittaïs s’en méfient comme de la peste, bien sûr. Et ils n’ont pas tout à fait tort.

Tzennkald portait ce costume comme s’il y était né. C’était tellement convaincant que je ne pus m’empêcher de me poser la question, à part moi : n’était-ce pas là le véritable Tzennkald ? N’était-ce pas comme serviteur dévoué qu’il jouait un personnage ? Et pourtant, il y avait aussi quelque chose d’autre en lui, quelque chose d’indéfinissable.

Cela venait sans doute du fait que je ne connaissais pas les Krobors aussi bien que je le pensais, à l’époque.

Le sommeil me fuyait, malgré la fatigue. Je me tournai vers mon guide, rassemblant assez de courage pour demander d’une voix basse, hésitante :

— Tu connais tant de choses, Tzennkald… Tu as servi autrefois dans ma famille, dis-tu. Tu te souviens de ce que ce traître de Sensharaïn, le commandant du fort avait osé prétendre ? Que mon nom n’était pas… N’était pas…

Le Krobor acquiesça d’un grognement, morose. Je ne me laissai pas décourager.

— Il a osé dire que ce n’était pas un nom, que j’étais… Que je devais être un bâtard ! Mais pourquoi ? Croyait-il pouvoir ainsi me faire peur et m’empêcher de faire valoir mon droit ? Cela semble un peu stupide, si l’on connaît un tant soit peu Shalinka…

— Il vous a bel et bien fait peur un moment ! rétorqua Tzennkald. Mais ce n’est pas un imbécile. Pas lui ! N’empêche qu’il a tiqué en vous entendant revendiquer pour votre nom ce en quoi il voyait un simple sobriquet. Les noms des Enknayyar ne sont pas si nombreux que cela, après tout. Et Yenshaya n’en a jamais fait partie… Ce n’est pas un nom du tout, en fait ! Comprenez-vous, après cela, pourquoi il vous a traité de bâtard ?

Le Krobor soupira, comme dégoûté par mon ignorance.

Je restai un moment silencieux, muet de surprise autant que d’embarras. Rien de plus important, au Nintaïka, que la naissance et le rang qu’elle détermine. Ni Enknayyar, ni roturiers, les bâtards n’ont pas de rang, pas de place dans le royaume. Ils ne portent pas le nom de leur père ni celui de sa famille. On évite même de donner un véritable nom à ces shraïan, ces êtres du néant… Il n’y a pas de place pour eux dans Lizil, d’une certaine façon.

Mal à l’aise, je laissai errer mon regard dans la noirceur de la nuit. Je finis par murmurer :

— Le Sensharaïn est un menteur et un traître, Tzennkald. Tu l’as dit toi-même : il essayait de me faire peur. De me faire dire que je n’étais pas réellement un Shalinka. Pourtant c’est mon propre père qui m’a donné ce nom ! Même… Même si ce n’est pas un nom très connu, concédai-je.

— Ou peut-être qu’il l’a inventé, répliqua Tzennkald. Je ne pense pas que quelqu’un d’autre l’ait porté avant.

Il y avait une part de vérité, là-dedans, même si je ne voulais pas me l’avouer. J’avais appris à lire dans les chroniques du royaume et celles de notre famille, apprenant par cœur les listes de rois et de chefs de clan. Je me mis à réfléchir furieusement.

— Mais il faut bien que les noms commencent quelque part ! m’écriai-je enfin. Sinon, d’où viendraient-ils ? Et puis il y a d’autres Enknayyar qui ont porté des noms que personne n’utilisait auparavant. Par exemple, par exemple… Yintil ! Oui, l’un de mes ancêtres, Shalinka Nassinteïvi Yintil, qui a restauré la royauté après l’invasion barbare… C’était le premier du nom, mais d’autres l’ont porté par la suite !

Je me sentis infiniment soulagé. Peut-être, si j’avais cherché plus longtemps, eussé-je trouvé un meilleur exemple. Je sentis bien que Tzennkald, bien qu’il ne dît mot, restait peu convaincu.

À la dérobée, j’examinai l’emblème des Shalinka tatoué sur la paume et le dessus de mes mains. Cela, au moins, n’avait pas changé. Sous l’ombre des apparences, j’étais toujours un Enknayya, fils et petit-fils d’Enknayya, héritier des Shalinka. Et mon père, qui avait porté sur ses mains le même signe, m’avait toujours tenu pour digne de notre lignée.

Le Krobor était retombé dans son silence morne. Mais la curiosité m’aiguillonnait toujours. Téméraire, probablement même inconscient, je tentai ma chance encore une fois :

— Dis-moi qui tu es, Tzennkald. Dis-moi quel est ton peuple, qui sont tes parents… Tu as tant fait pour moi qu’il me semble que je te devrai toujours quelque chose. Tu ne ressembles à aucun des Krobors que j’ai connu jusqu’ici…

Je sentis ses mains se crisper soudain autour de mes épaules, son souffle s’accélérer, lourd d’exaspération. Un mot de trop… Était-ce donc cela ?

Il me lâcha soudain. D’une voix amère, il me jeta à la figure :

— Je ne suis qu’un Krobor, Monseigneur ! Juste un sale démon de Krobor, pour ce que vous en savez !

D’un bond, il se leva pour faire les cent pas. Je l’entendis s’éloigner dans l’obscurité, tentant vainement de cacher la fureur qu’il ne pouvait maîtriser.

J’étais stupéfait, meurtri. On eût dit qu’il m’en voulait de lui manifester de l’amitié. Pourquoi ? En vérité, pourquoi ? Même la fameuse aversion des Krobors pour les questions directes ne suffisait pas à expliquer cette sortie. Je le sentais bien, malgré mon inexpérience. D’une certaine façon, Tzennkald avait prit les devants le premier en commençant à m’expliquer ses plans. Il s’était mis dans la situation d’un Krobor s’adressant à un Dittaï selon les propres règles des Dittaïs, et je n’avais fait que réagir en conséquence…

Je crois que j’ai mis des années à comprendre. Tzennkald haïssait les Dittaïs. Au plus profond de lui-même, il nous haïssait. Voyager avec moi ne le dérangeait pas tant que je me sentais à sa merci, tant qu’il pouvait me regarder de haut. Cela pouvait même l’amuser. Mais quand il s’était vu accepté, respecté, même, par un être qu’il détestait, il n’avait pu retenir une réaction d’horreur. Comme si j’avais tenté de le corrompre, de l’attirer dans le camp de l’ennemi… Sans la dette d’honneur de son peuple envers Shalinka, il m’aurait à coup sûr planté là — ou occis lui-même.

Triste pensée. Mais à l’époque, alors que j’ignorais encore tout cela, j’avais seulement ressenti une inquiétude poignante, mêlée d’amertume et d’appréhension. Le monde était trop difficile, les Knas imprévisibles et changeants !

Mais je ne cessai pas d’éprouver pour Tzennkald le même vague respect. Je ne le formulais pas vraiment, à l’époque, mais c’était bien ce que je ressentais. J’admirais que le Kna ait servi assez longtemps dans les demeures des Enknayyar pour apprendre le Langage Noble, tout en restant capable de traverser les bois sans se perdre ni laisser de traces, comme un Krobor sauvage du Dertner ou du Kyalindari. Et s’il me manifestait de l’aversion, c’était dommage. Simplement dommage. Le vagabond aux yeux jaunes restait celui qu’il était ; et moi aussi. J’étais Shalinka. Je ne pouvais changer cela.

Je repensai à l’anneau d’Eyyenvi, toujours suspendu à sa chaîne sur ma poitrine. Je caressai doucement la pierre froide, suivant du bout des doigts le dessin du sceau qui y était gravé. Presque le même que celui qui ornait mes mains. Et qui avait autrefois été l’insigne d’Eyyenvi.

Qu’aurais-tu dis, Père, devant ce mauvais tour du destin ? Savais-tu quel lien reliait notre famille aux Krobors, depuis la nuit des temps ? Je n’aurai jamais l’occasion de te le demander, à présent. Mais peut-être Ktassilsha pourra-t-il me le dire.

Le redouté Ktassilsha. Notre ancien ennemi. Grand-père…

La tête me tournait. Tzennkald, ruminant sa mauvaise humeur, avait quitté la clairière d’un air furieux. Et je n’étais pas très rassuré. La nuit était sombre, silencieuse. Pas un cri d’oiseau, à présent. Pas le moindre frisson de branches. Même les grillons se taisaient.

Beaucoup trop silencieuse, en vérité ! Je sautai sur mes pieds, le cœur battant. Quelque chose approchait, je le savais. Quelque chose de sinistre, menaçant. Les loups, encore une fois ? Mais non, nous les avions laissés derrière nous… Un Kna… Plusieurs, peut-être… Les autres nous avaient-ils rattrapés ? Mais je n’y croyais pas. Ils auraient fait bien plus de bruit…

Soudain, je pris conscience que la chose était dans la clairière, à quelques pas de moi. Je n’avais rien entendu. Mais peut-être avais-je perçu confusément un mouvement de l’air, un changement dans la masse d’ombres qui m’entourait, comme une bulle de silence et de mort.

Je ne distinguais même pas les troncs des arbres alentour. Plus haut, quelques étoiles perçaient par-delà les nuages, à travers les branches entremêlées. Mais si lointaines encore, si lointaines et si faibles !

Et puis je l’entendis s’avancer. Un bruissement parmi les feuilles mortes, lent et précautionneux. Un souffle rauque…

Et une ombre plus noire que les autres, qui s’avançait. Il dut tourner sa tête vers moi, laissant ses yeux luire dans la nuit. Deux yeux verts, brûlant d’un feu pâle, fascinants.

Un grand tigre de la forêt se tenait là, devant moi.

J’étais terrifié, cloué sur place. Mais je savais. Je savais ! Et cette fois la colère m’emplit comme une vague, comme un raz-de-marée. Je ne sais comment, les mots me vinrent. Des mots venus du fond des âges, lancés voici bien longtemps par le premier des Shalinka au temps des Anciens, lorsqu’il affrontait les créatures de la Nuit.

Faisant face à l’ombre, je criai de toutes mes forces :

— Aït namar, Sha ! Aït neyyin ni hyá ! Sha namar leï hyá ! Va-t’en, Tigre ! Oui, va-t’en dans la nuit ! Tigre, disparais dans la nuit !

Un instant, je crus voir les yeux ardents s’arrêter, hésiter…

Dressé de toute ma petite taille, irradiant la rage, je me remis à hurler, levant les bras vers le ciel :

— Heï Shalinka miri, neï Sha ! Hayy ! Namar aït lek ! Tigre, c’est Shalinka qui te parle ! Va-t’en tout de suite !

J’étais ivre de moi-même et de ce pouvoir que mon père m’avait transmis. Un très ancien pacte avait lié nos ancêtres avec les tigres, au temps où les païens vouaient un culte à ces fauves. Shalinka, disait-on, avait un jour défait le monstre avant de le lier par son pouvoir. Depuis, les Knas de notre famille avaient gardé barre sur la bête et sa descendance.

Et moi aussi, pensai-je avec feu, j’avais ce pouvoir ! Moi aussi, je pouvais faire reculer le tigre !

Aussi, oubliant ma peur, je me concentrai tout entier sur l’épreuve, tâchant de faire passer dans ma voix toute ma force, toute ma volonté. L’ombre aux yeux luisants s’était arrêtée. Mais elle ne disparaissait pas. Le fauve attendait l’erreur, guettait ma faiblesse. Eussé-je hésité qu’il eût sauté sur moi dans l’instant…

Je ne sais ce qui serait arrivé, en fin de compte, si Tzennkald n’était pas revenu à ce moment, une torche à la main.

Lui aussi frémissait de rage, mais c’était la peur qui déformait ses traits. Il tenait encore dans sa main droite la pierre et le briquet. Il s’en défit pour tirer son coutelas. Le visage défait, échevelé, il s’avança vers le fauve en poussant de grands cris, brandissant le feu et l’acier devant lui.

Le tigre commença à reculer lentement, comme à regret.

Mon cœur bondit de joie. À mon tour, je fis un pas en avant. Mais le Krobor me repoussa derrière lui avec un juron.

Pas découragé, je m’écartai un peu pour jeter un regard sur le tigre. C’était une bête imposante, qui devait peser autant que deux ou trois Knas. Il tournait la tête de côté et d’autre, les pattes crispées, la queue lui battant les flancs. Ses yeux étaient devenus rouges à la lumière de la torche. Dans la pénombre, entre les arbres, le grand corps noir et doré semblait tout entier fait de feu.

Et puis la bête se détourna, lentement, lentement. Il disparut en silence comme il était venu.

Tzennkald jura encore une fois dans sa langue, crispant les poings. Puis il se tourna vers moi. Autant je me sentais transporté de joie, autant le Krobor semblait furieux. Il jeta par terre son arme, leva la torche pour contempler mon visage.

— Vous… Vous êtes complètement fou ! cracha-t-il enfin.

Et il me gifla de toutes ses forces, une fois, deux fois. Le revers m’atteignit sur le côté de la tête alors que je tombais.

Étourdi, je restai au sol un moment, trop stupéfait pour rien dire. Je respirais avec peine, tremblant, haletant, le visage en feu. J’avais la tête qui tournait, le sang qui battait dans les tempes.

Je n’arrivais pas à comprendre le Krobor.

Amer, je me relevai en silence, brossant la terre de mes habits tandis que Tzennkald examinait la clairière. À la fin, il dégagea un carré de terre en son centre et commença de bâtir un feu. Ainsi donc, il craignait plus le retour de la bête, au cours de la nuit, que celui de nos poursuivants. Et sa colère avait donné la mesure de sa crainte.

Je dormis serré contre le Krobor, encore une fois. Le moyen de faire autrement, quand la nuit restait glaciale et que la peur rôdait alentour…

Notre sommeil fut léger et troublé. Je dormis par à-coups, m’assoupissant une heure ou deux avant de me réveiller en sursaut, craignant je ne sais quoi. À ce que je pus en voir, Tzennkald en fit autant. J’étais blotti tout contre lui, avec son bras qui m’entourait les épaules comme un rempart vivant. Si un intrus survenait, quel qu’il soit, il ne pourrait m’atteindre sans réveiller le Krobor.

Mais je me sentais pris dans un étau de glace. Qu’avais-je donc fait de si terrible, après tout ? Mes cris mêmes, sans doute, avaient alerté Tzennkald, lui permettant d’intervenir à temps. Indigné, je tournais et retournais la scène dans ma tête. Aurais-je dû m’enfuir, peut-être, donnant au tigre le signal de la chasse ? Ou m’effondrer comme un enfant peureux ? Quelle folie ! Et s’affoler n’est pas le genre des Enknayyar, de toute façon !

Des Krobors non plus, à la réflexion. Tzennkald m’en voulait-il de ce courage qu’il ne pouvait mépriser ? Peut-être, sans s’en rendre compte. Car c’était aussi lui rappeler la dette de son peuple.

(À suivre)

(Liste de tous les chapitres publiés)

____________

Vous avez aimé? Avec Flattr, ci-dessous, il est possible m’envoyer une contribution. Merci d’avance!

Flattr this

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s