Roman: L’Héritier du Tigre, chapitre 14

Non, non, je n’oublie pas! Voici le chapitre 14 de L’Héritier du Tigre, tout frais. Comme toujours, ce texte est gratuit, mais il n’est pas interdit d’utiliser Flattr pour marquer son appréciation.

Rappelons que pour convertir rapidement cette page en un fichier au format epub, on peut conseiller par exemple DotEpub, très simple et gratuit. (Si vous êtes à la recherche d’un outil plus complet, allez voir du côté de Calibre, qui permet de transformer n’importe quel fichier HTML en epub.)

Enfin, pour la liste complète des épisodes déjà publiés, c’est par ici.

* * *

L’Héritier du tigre

Roman

par Irène Delse

* * *

Première publication : éditions Le Navire en Pleine Ville,
Saint-Hippolyte-du-Fort (France), mai 2006.

* * *

Présente édition publiée sous licence Creative Commons 2.0 (France)
BY-NC-SA (Paternité, Non commercial, Partage à l’identique)

* * *

Chapitre 14 : Les fugitifs

Le cœur serré, je regardai les taillis où avaient disparu les soldats. J’étais un peu inquiet moi-même. Que ferions-nous si les Satyissinsha avaient prévu ce genre de diversion et postaient des embuscades sur chaque itinéraire ?

Tzennkald secoua la tête, sentant mon trouble.

— Le commandant du fort n’a aucune raison de soupçonner que nous voyions dans son jeu, dit-il. Ne vous tracassez donc pas !

J’en étais moins sûr. Avec un tel enjeu, et des risques aussi grands s’il était découvert, le félon ne pouvait se permettre d’échouer. C’était trop espérer que de croire qu’il s’en tiendrait à des demi-mesures ! Mais d’un regard glaçant, Tzennkald me fit taire. Je compris qu’il s’attendait lui aussi à des difficultés sur la route, mais qu’il n’avait pas eu l’intention de le laisser deviner aux soldats. S’ils l’avaient su, ceux-ci l’auraient sans doute abattu sur-le-champ.


N’était-ce pas une traîtrise d’un autre genre que de laisser vos propres Knas monter à l’assaut en aveugle, sans même savoir où était l’ennemi ?

Mais il était trop tard pour reculer. Partagé entre l’espoir et la crainte, je me tournai à nouveau vers Tzennkald.

Quelque chose avait changé chez le Krobor. Ses yeux semblaient plus vifs, son maintien plus hardi, avec aux lèvres un pli ironique qui ne présageait pas que de la bonne humeur. Je crois que c’est à ce moment-là que je le vis pour de bon.

Non, il n’était pas si vieux qu’il m’avait paru au premier abord. Ou qu’il avait pris soin de paraître ? Disparus le dos courbé, les gestes lents, le regard vague ! Il se révélait d’assez grande taille, quoique guère exceptionnelle pour un Krobor. Sa peau était noire comme le jais, creusée par les rides du souci et non celles de l’âge. Ses cheveux épais brillaient comme la neige nouvelle. Sa charpente longue et mince, habillée de muscles noueux, n’avait de frêle que l’apparence. Je le verrais bientôt bouger avec la souplesse d’un fauve, écartant sans bruit herbes et ramilles, laissant moins de signes de son passage que les bêtes de la forêt.

Tzennkald n’avait pas mis longtemps à dépouiller le masque de l’humble et inoffensif serviteur.

Il me glissa un regard en coin avant de reprendre :

— La fausse piste ne tiendra pas longtemps, bien sûr, malgré toute la bonne volonté de vos bruyants amis. Vous pouvez compter que les Satyissinsha auront des gens sur toutes les routes ! Nous devrons voyager plus discrètement que vous ne l’avez fait jusqu’ici !

Je fronçai les sourcils.

— Nous essayions surtout de faire hâte. Avec les Nayi, il s’en est d’ailleurs fallu de peu…

Il ricana.

Que vous passiez la frontière sans les rencontrer ? Ou qu’ils ne réussissent à vous faire passer de vie à trépas ?

Je soutins son regard.

— Ils cherchaient à m’enlever, pas à me tuer. Tu devrais le savoir, toi qui sais tout !

Si je lis correctement les signes, ils avaient l’ordre de vous tuer s’ils ne réussissaient pas à vous prendre en otage. La Dame du Ciel — et là, son sourire mince étincela soudain, brillant comme une lame de couteau — ou quelque autre fou parmi les Dieux, vous a protégé pour cette fois. Mais avec les Satyissinsha, il n’y faut plus compter. Ils vous veulent mort, et rien d’autre !

J’étais choqué, moins par la possibilité de ma mort que par le blasphème. Je plaquai la main contre ma poitrine, doigts écartés, puis serrai le poing contre mon cœur. La Dame du Ciel rangée « parmi les Dieux » des païens ! Seul un barbare sans scrupule pouvait penser cela !

— Ne parle pas ainsi d’Eynya ! criai-je, furieux. Je vois bien que tu es un Krobor sauvage ! Mais tant que tu es à mon service, je ne te laisserai pas insulter ainsi la Vraie Voie.

Mon père, à Nitindra, n’avait pas été moins ferme là-dessus avec les Krobors du pays.

Tzennkald me jeta un curieux regard, comme (je l’aurais juré si cela n’avait semblé tellement absurde) une sorte de compassion, mêlée d’amusement. Je haussai les épaules. Les Krobors avaient leurs propres croyances, bien sûr, incompréhensibles pour nous autres Dittaïs, comme tout ce que faisait cet étrange peuple.

— De toute façon, repris-je, c’est ce pauvre Aïtin Fansha qui m’a sauvé. Toujours-éveillé, je l’appelais. Il semblait indispensable. Tout le monde comptait sur lui. Et le voilà mort, maintenant, mort pour toute récompense…

Et puis je me rappelai soudain quelque chose.

— J’allais oublier ! m’exclamai-je. Les trois Krobors et leur sœur, dans le village. Sans eux non plus, je ne serais pas ici !

Une lueur de curiosité brilla dans le regard de mon guide.

— Des Krobors vagabonds, expliquai-je, dans un village avant la frontière du pays Nayi. Leur chef, un homme à la cape d’ours, m’a donné en cachette un couteau. Il avait bien vu que j’étais prisonnier des soldats Denshari.

Je secouai la tête devant son silence interrogateur.

— C’est une longue histoire. Mais c’est tout de même curieux, non ? À chaque fois que je rencontre un Krobor, il se met en quatre pour m’assister… Les autres m’ont aidé à empêcher les villageois de tuer mes gens. Et la guérisseuse qui était avec eux a soigné nos blessés. Et te voilà, maintenant…

La question résonnait dans le silence. Pourquoi ? En vérité, pourquoi ?

Le visage de Tzennkald s’était fermé, poli mais inexorable.

— La Voie Droite est sublime, Monseigneur, finit-il par murmurer d’un air las, détournant la tête. Je vous prie d’accepter mes plus humbles excuses si j’ai en quoi que ce soit offensé le Ciel.

Et il s’inclina profondément, la main sur le cœur. Je me mordis la langue. Tout cela ne menait pas bien loin.

— Allons, Tzennkald ! lançai-je. Qui es-tu, en vérité ? Tu sembles en savoir plus que moi sur ma propre famille ! Qui es-tu donc ? Pourquoi es-tu ainsi venu à moi ?

Le Krobor contempla un moment ses mains en silence.

— Je ne suis qu’un simple Krobor, Monseigneur. Je n’ai aucune lumière spéciale. J’ai simplement servi dans la maison du seigneur Shalinka Solraïni Ktassilsha, autrefois, si c’est ce que vous voulez dire…

Excédé soudain par tous ces faux-fuyants, je me jetai sur lui et le secouai furieusement par le devant de sa tunique.

— Réponds-moi, maudit Krobor ! Pourquoi ? Pourquoi voulez-vous tous m’aider ? Qu’attendez-vous de moi en échange ? Oui, qu’attends-tu, toi, peux-tu me le dire ? À moins que vous n’essayiez de m’utiliser à votre façon sournoise, comme vous le faites toujours !

Tzennkald se leva brusquement et me repoussa d’un revers de main. Je tentai de reculer, luttant pour garder l’équilibre, mais trébuchai stupidement sur une racine. Je tombai à la renverse.

Penchant sur moi sa forme menaçante, le Krobor me saisit les épaules et me secoua, m’obligeant à lever la tête vers son visage de pierre noire. Ses yeux d’or brûlaient comme deux creusets en fusion. Je clignai des yeux, hébété, muet de stupeur.

— Essayons-nous de t’aider, Yenshaya ? Ou bien aidons-nous Shalinka ? Demande-toi plutôt qui est Shalinka, pour ne pas reconnaître ses amis !

Sa bouche mince se fit sévère.

— Nous avons toujours aidé Shalinka, depuis les temps lointains où votre famille nous avait aidés. Nous avions alors lutté ensemble contre un ennemi bien plus terrible que tous ces clans de nobliaux rapaces ! Les Krobors n’avaient pas cherché d’aide, pourtant, et s’étaient résignés à disparaître. Mais Shalinka est venu, Shalinka nous a tirés du gouffre et nous a redonné espoir. Dans les dents de la lutte, vous nous avez honorés comme des alliés et des égaux. Aussi nous étions-nous juré fidélité les uns aux autres. Il semblerait que vous ayiez oublié, à présent…

Il secoua la tête avec amertume.

— Des sauvages, voilà ce que nous sommes devenus pour vous, noble seigneur ! Quand on ne nous accuse pas d’être sournois, alors que la ruse est tout ce qui nous reste…

Avec une profonde inspiration, il se reprit soudain, regagnant en un instant la souveraineté sur ses esprits. Il me lâcha et reprit, plus calmement :

— Tout cela, vous l’avez su un jour, Monseigneur, puis vous l’avez oublié. Le temps a passé, Taïrilaïgor est venu ; les premiers royaumes dittaïs ont crû et se sont succédés ; l’un après l’autre, ils se sont écroulés dans la poussière avant que naisse le Nintaïka, voici près de mille ans. Le monde a tellement changé que l’oubli était presque, je dis bien presque inévitable. Quelle ironie, jeune Shalinka ! J’ai désiré l’impossible, tout à l’heure, croyant que vous me feriez confiance sur ma seule mine, puis m’offensant de votre prudence !

Il rit, et l’espace d’un moment ses yeux furent comme un rayon de soleil au petit matin. Je me passai la main sur les yeux, comme au sortir d’un rêve.

— Je… Je ne suis pas sûr de comprendre, dis-je avec hésitation. Tu parles tantôt comme un vagabond des montagnes, tantôt comme un gentilhomme de la Cour ! Tout cela est tellement étrange…

Tzennkald hocha la tête. Il reprit doucement, comme s’il faisait une simple observation :

— Il est parfois des vagabonds qui parlent mieux que des hérauts de cour. Et des courtisans plus vulgaires que des va-nu-pieds. Tout dépend du moment et du lieu. C’est pourquoi il faut s’entraîner à manier bien des langages, en bien des manières. Qui sait de quoi peut avoir besoin un Kna, dans l’adversité ?

Il haussa les épaules, puis reprit d’un ton grave :

— Un jour, peut-être, quand vous serez à votre tour le Seigneur Shalinka, grand parmi les Grands du royaume, vous vous souviendrez des Krobors d’antan. Ce serait déjà plus que je ne puis souhaiter. Peut-être même vous souviendrez-vous du pauvre Tzennkald, qui parlait si bien et si mal !

Il eut un sourire fugace, comme un Kna qui se moquerait de lui-même. C’était poignant, d’une certaine façon, plus que tout ce qu’il aurait pu dire.

Il reprit soudain, froid et grave comme la nuit :

— Mais soyez sûr d’une chose, Monseigneur : les Krobors, eux, n’oublieront pas. Tant que le soleil brillera, tant que l’eau coulera sur la terre, tant que l’herbe recouvrira les collines et que le vent soufflera du ciel, les Krobors n’oublieront pas !

C’était un serment. J’acquiesçai en silence, incapable de rien ajouter.

D’un geste vif, Tzennkald me remit sur pied, puis se détourna et commença à plier bagages pour la dernière partie, la plus dangereuse, de notre voyage.

— Venez, Monseigneur, lança-t-il. Nous devons partir, à présent. L’ennemi nous cherchera bientôt sur toutes les routes du Nintaïka. Malheur à nous s’il nous y trouve !

* * *

Tzennkald échangea sa livrée rouge et blanche contre des hardes de vagabond, et je dus bien faire de même. Ces tristes frusques avouaient un long usage. Grisâtres, ravaudées à la diable, elles avaient dû en des temps meilleurs être bleues ou noires sur le corps épais de quelque bourgeois, avant de passer dans la hotte du chiffonnier. À moins qu’on ne s’en soit défait en les donnant à quelque valet, auquel mon guide les avait volées. Mais pour la discrétion, ou du moins l’humilité, c’était parfait.

Il y avait une tunique beaucoup trop grande pour moi. L’ourlet m’arrivait presque au genou. Quant aux manches, elles me recouvraient jusqu’au bout des doigts. J’allais pour les retrousser quand le Krobor me heurta sèchement le coude.

Je le regardai un moment sans comprendre. Quelle mouche le piquait ? Et puis je compris. Mes mains.

Avec leurs tatouages rouges et blancs à l’emblème du Tigre des Shalinka, si aisément reconnaissables, elles risquaient de nous trahir partout où nous irions. Même ici, au milieu des bois, nous pouvions rencontrer inopinément d’autres voyageurs, des chasseurs ou des charbonniers, qui n’accorderaient pas un regard à des vagabonds anonymes mais ne se souviendraient que trop d’avoir croisé un Enknayya déguisé en gueux. Inutile de tenter le sort. Je laissai retomber l’étoffe, le cœur serré.

Nous avons cheminé le long d’un sentier dérobé, mangé de ronces et de vigne vierge, à peine visible entre les arbres. En travers de la piste çà et là gisaient de vieux troncs pourris, vermoulus, couverts de mousse et de gros champignons pâles. Le toit épais du feuillage cachait le soleil, loin au-dessus de nous.

Le tapis des feuilles de l’an passé recouvrait le sol. Chêne et orme, laurier et charme, les fines silhouettes brunes étaient à moitié pourries, méconnaissables, encore devinées pourtant, plus que reconnues, par le squelette de leurs nervures.

Quelques pousses couleur de jade pointaient çà et là, frêles et pâles, avides d’atteindre le soleil. Mais seule une faible lueur glauque parvenait jusqu’au sol, tamisée par plusieurs épaisseurs de frondaisons aux arches entrecroisées. Le soleil semblait très loin, par-delà le faîte des grands arbres.

Un silence profond régnait. À peine si le cri aigu d’un oiseau venait rompre de temps à autre cette somnolence. Mais on l’entendait à peine, absorbé, à ce qu’il semblait, par l’air lourd et humide.

À d’autres moments, nous croisions un ruisseau, et c’était alors un tel plaisir d’entendre pour quelques instants son léger murmure. Je sentais battre le sang dans mes oreilles comme un lointain tambour. Même nos pas restaient trop discrets pour troubler le silence. Chaussés de sandales légères, à la manière des Krobors sauvages, nous nous sommes fondus comme des ombres dans l’immensité verte.

Des bestioles furtives se faufilaient hors du chemin, parfois, à notre approche : couleuvre ondulante, écureuil à l’air chafouin. Entre les branches des buissons, à ma hauteur, des toiles d’araignées chargées de rosée tremblaient au moindre souffle.

Je vis l’une d’elle vibrer tout à côté de ma tête sous les efforts d’un grand scarabée roux. L’araignée qui l’avait piégé semblait si petite, à côté. Son ventre noir et blanc tremblotait au-dessus de sa tête, les yeux globuleux comme des grains de mil. Un peu dégoûté, je soufflai dessus pour tenter de la déloger. Mais elle se mit à se balancer furieusement sur sa toile, d’avant en arrière, comme si elle allait sauter. Je me hâtai de prendre la fuite.

J’avais fort à faire si je voulais suivre Tzennkald. Le Krobor traçait son chemin avec l’adresse d’un fauve, écartant sans les briser branches et lianes, enjambant les obstacles avec légèreté.

La besace qui lui battait les flancs ne semblait pas l’embarrasser. Il est vrai qu’il s’en était en partie déchargé sur mes épaules ! Car il m’avait donné son vieux sac. Celui-ci était plus léger, à présent, et assez petit à côté de l’autre, mais encore lourd et malcommode pour ma taille.

Mettant mes pas dans ceux du Krobor, je m’efforçais de caler la charge sur mon dos de la façon la moins inconfortable, sans me laisser distancer. Je fus bientôt inondé de sueur, soufflant et peinant comme un valet de forge. Sans répit, les ronces s’accrochaient à ma tunique, déchiraient mes jambières de toile.

Mais le pire, c’étaient les cailloux pointus, racines en saillie, collets sournois des lianes et des ronces, autant de pièges où me heurter les pieds, au risque de m’écorcher à travers les sandales minces, ou de tomber de tout mon long. Au bout de quelques heures de ce régime, je me crus heureux de ne plus les sentir. Plaies et heurts n’étaient plus qu’un mouvement sourd, comme les ballottements que la houle inflige à la coque d’un bateau.

Mais quand nous arrêtâmes, et que la sensation revint, je regrettai vivement de n’être pas de bois mort, moi aussi !

Je me mordis le poing jusqu’au sang pour ne pas gémir. Tzennkald se contenta d’observer. On eût dit qu’il voulait savoir de quelle étoffe j’étais fait. Étais-je capable de le suivre à son rythme ou n’étais-je qu’un jeune aristocrate stupide, amolli par une vie trop facile ?

Ce qui m’aiguillonnait d’autant, bien sûr.

Au bout de deux jours, je m’étais par force presque accoutumé à ce régime. Les Enknayyar ne sont guère portés sur le confort, de toutes manières, pour eux comme pour leurs enfants.

La nuit, nous n’allumions pas de feu. Nous dormions dans l’enceinte obscure d’un arbre creux, pelotonnés comme deux souris sur le coussin humide des débris de bois, ou sous d’épais buissons d’épines, hors d’atteinte des Knas et des bêtes, hors de vue. C’était rien moins qu’agréable. Mais au moins, cela nous évitait d’avoir à monter la garde.

Au bout de quatre ou cinq jours, nous n’avions rencontré personne sur le chemin ; ou plutôt, nous avons pris soin d’éviter tout ce qui pouvait nous faire croiser d’autres Knas.

Loin des routes, loin des chemins battus, nous n’avions vu ni parti de chasseurs, ni hutte de bûcherons ou de charbonniers, ni même de paysans menant leurs bêtes pâturer dans les clairières. Parfois, réagissant à des bruits que je n’aurais su reconnaître, Tzennkald nous faisait cacher dans les fourrés, sous un rocher ou dans un arbre creux. Et toujours en silence, avec précautions. Ainsi, Tzennkald nous faisait passer dans l’herbe souple ou sur des rochers, voire dans le cours d’un ruisseau afin de ne pas laisser d’empreintes. Je glissai et tombai plusieurs fois en donnant dans ces acrobaties, me déchirant les genoux et les mains.

Mais je ne disais rien. J’avoue que je craignais ce que pourrait dire Tzennkald. Qu’aurait-il pu faire, pourtant ? Son attachement à notre famille n’était pas feint.

Mais je le sentais qui m’observait, guettant avec attention mes moindres gestes, sous son air détaché. Alors je craignais d’être raillé pour ma faiblesse ou ma gaucherie. Et cela me rongeait sourdement. Moi, un Shalinka, allais-je me montrer moins courageux qu’un simple Krobor ? Impensable.

Alors, dans ma rage froide, je serrais les dents et me relevais sans mot dire, tenant pour rien les genoux écorchés, les mains en sang, les habits dégoulinants ou tachés de boue. Et je pressais le pas, à la poursuite du Krobor qui ne s’était pas arrêté, jetant à peine un regard derrière lui comme un oiseau narquois. Ou du moins était-ce ainsi que je voyais les choses.

Une fois, je suis tombé à la renverse dans le torrent que nous remontions et j’ai commencé à glisser lentement en arrière, vers une cascade aux eaux bouillonnantes. Tzennkald m’a rattrapé par la cheville de justesse, ou je crois sinon que j’aurais fait le grand saut.

Mais je ne criai pas. Je me contentai de me remettre sur pieds, secouant mes cheveux et mes habits trempés, et de reprendre la route. Je ne pus m’empêcher de pleurer en silence, de choc et de soulagement. Tzennkald me fit enlever mes habits trempés, m’enveloppant dans son vieux manteau et me frottant à m’arracher la peau. Mais c’était efficace. Je sentis mon sang circuler à nouveau.

Glacé, tremblant, je réussis à suivre l’allure jusqu’à la fin du jour, je ne sais comment.

Cette nuit-là non plus nous n’avons pas allumé de feu. Je me suis rapproché du Krobor pour me réchauffer, comme un chiot ou un poulain cherchant le contact d’une bête plus grosse dans le froid des nuits. Pelotonné contre le grand corps nerveux, sous la vieille couverture en peau de chèvre, je grelottai longtemps en silence en attendant le lever du jour. Il faisait encore froid dans les collines, malgré l’avancée du printemps.

* * *

Tzennkald continua ainsi son devoir de guide. Il semblait connaître la forêt comme son village natal. Il savait les sentiers dérobés, les cachettes insoupçonnables pour la nuit ou quand nous entendions le bruit d’autres pas sur le chemin.

Parfois, nous nous arrêtions quelques instants pour profiter de ce que nous offrait le sous-bois. Les noisettes étaient encore vertes sur la branche et les baies dures et acides. Mais nous trouvions des champignons blancs ou gris-brun parmi la mousse, sous les buissons. Tzennkald les cueillait délicatement, sans déranger les autres plantes, aplatissant du doigt la couverture de mousse à l’endroit où il les avait pris, afin d’en masquer la déchirure.

Mais nous n’avions pas le temps de chercher notre pitance dans la forêt. C’était dommage, car nous avions dû jeter les rations fournies à notre départ du fort. Celles-ci s’étaient révélées pleines de vers et de charançons, la viande puante, le pain tombant en poussière… Non, impossible de croire que ce fût le hasard.

Ainsi avais-je faim. Et j’étais sûr que le Krobor n’était pas en reste. Je voyais son œil exercé s’arrêter sur tel ou tel buisson chargé de baies trop vertes, comme à regret. Ou bien il fronçait les sourcils quand un oiseau ou un écureuil s’enfuyait devant nous, l’air de se dire : « Si seulement j’avais un peu de temps… Si nous pouvions allumer un feu… »

J’essayais moi aussi de repérer ce qui pouvait nous servir. Mais j’avais moins d’expérience ; et puis les plantes et les champignons qui poussaient par ici étaient bien différents de ceux du Kyalindari. Tzennkald m’arrêta d’un geste alors que je tendais la main vers un gros champignon blanc, de la sorte qui surgit en une nuit au printemps, tapi dans l’herbe au bord d’une clairière. Sans rien dire, il sortit un couteau de sa ceinture et entailla légèrement la chair du pied. La coupure tourna au bleu et se mit à suinter. Souriant toujours, le Krobor arracha doucement l’objet immangeable, lissant après lui les touffes vertes, et le jeta sous un buisson.

Un peu plus loin, dans les méandres paisibles d’un ruisseau, nous avons trouvé de petits poissons visqueux, collés à la roche, que Tzennkald attrapa à la main. Nous les avons mangés tout vifs et frétillants, si grande était notre faim.

(À suivre)

(Liste de tous les chapitres publiés)

____________

Vous avez aimé? Avec Flattr, ci-dessous, il est possible m’envoyer une contribution. Merci d’avance!

Flattr this

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s