Roman: L’Héritier du Tigre, chapitre 13

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Enfin, pour la liste complète des épisodes déjà publiés, c’est par ici.

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L’Héritier du tigre

Roman

par Irène Delse

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Première publication : éditions Le Navire en Pleine Ville,
Saint-Hippolyte-du-Fort (France), mai 2006.

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Présente édition publiée sous licence Creative Commons 2.0 (France)
BY-NC-SA (Paternité, Non commercial, Partage à l’identique)

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Chapitre 13 : À la croisée des chemins

Je n’eus pas de peine à convaincre le capitaine de me laisser emmener Tzennkald en tant que domestique particulier. Rien que de très naturel pour un Enknayya, de toute façon.

On nous avait préparé de nouvelles montures. Sans être de très nobles bêtes, elles semblaient saines et bien nourries, comme on le voyait à leur pas vif et à leurs robes luisantes. On nous avait fourni aussi des vêtements neufs, de l’eau, de la nourriture ; mais pas la moindre escorte, malgré les promesses du commandant, la veille.

Nous n’étions donc plus que neuf : le Krobor, moi-même et sept des soldats qui avaient quitté Nitindra avec le Denshari, un mois auparavant. Ou une éternité.


Tzennkald sauta en selle avec une aisance qui dénotait plus le coureur des routes que le simple valet. Fallait-il y voir un bon signe ? Ou je me trompais fort, ou nous aurions bientôt besoin de tous les talents qui s’offraient à nous, en ce voyage incertain.

Les adieux furent rapides, presque embarrassés. Le capitaine Yanshar nous tint un moment dans un regard perçant, scrutateur. Je n’aimais pas cela. Le Kna était intelligent. Que savait-il… ou que croyait-il savoir ?

Mais il était clair que la question ne serait pas résolue aujourd’hui. Nous eûmes bientôt laissé derrière nous la forteresse de Talindis. Le terrain descendait lentement, de ce côté des montagnes. Les collines boisées s’étageaient peu à peu jusqu’à la plaine, traversées par la trouée de la grand-route.

Puis nous avons laissé derrière nous la route de l’Est, empruntant l’un des chemins de traverse qui plongeaient vers le nord, s’enfonçant vers le cœur de la forêt. Depuis la ligne de crête où nous avons fait halte un instant, comme hésitants à pénétrer plus avant sous l’arche de branches, nous avons contemplé la plaine qui s’étendait devant nous, un millier de pieds en contrebas.

Pour la plupart d’entre nous, et moi tout le premier, c’était la première fois que nos yeux se portaient sur la province de Shalinka. Immense et verte elle nous apparut, baignée dans la lumière du matin. Devant nous, la route courait d’ouest en est, suivant un temps la crête des collines, plongeant ensuite dans la forêt de pins qui recouvrait comme une grande cape les flancs des Monts de l’Aube. De là elle gagnait, après un détour abrupt vers le sud, à notre droite, la vallée du Shenran.

La route établissait enfin sa course le long du fleuve, s’élargissant en une vaste chaussée. Blanche et poudreuse, elle traversait la plaine par maintes lieues jusqu’à se confondre avec la ligne d’horizon.

Je plissai les yeux. Le soleil arrachait au fleuve des éclats miroitants, encore aveuglants à cette distance.

Notre but était encore loin, bien loin au-delà de l’horizon visible, à l’endroit où le fleuve Shenran recevait les eaux de la Hérinraïn, la rivière du Nord. Et à leur confluent se dressait la forteresse de Shalin-Yari, citadelle ancestrale du clan Shalinka.

Là aussi siégeait le seigneur Ktassilsha, mon grand-père, qui ignorait encore où se trouvait son dernier héritier, ni même s’il avait survécu à la guerre des Denshari.

Dans les affaires de ce monde,

Le Sort nous promène ou il veut.

Bien malin qui peut dire

Qu’il sait où le mènent ses pas !

Non, nul ne peut prévoir l’issue de la route. Peut-être sinon serions-nous plus sages. Ou complètement fous.

La forteresse de Talindis était encore visible depuis la colline où nous nous tenions. Avec un pincement de cœur, je me retournai pour lui jeter un dernier regard avant de m’avancer vers l’inconnu.

La grande porte était ouverte, livrant passage à un groupe de cavaliers qui se dirigèrent vers la route de l’Est, celle-là même que nous venions de quitter. Impossible de distinguer leurs traits, à cette distance, mais les uniformes blancs et rouges étaient bien reconnaissables. On eût dit des fleurs coupées dans la tempête, ballottées au gré du vent. Ils adoptèrent rapidement un trot vif et soutenu.

Il pouvait y avoir mille raisons à ce qu’un parti de soldats sorte au petit matin de la forteresse par la route de Shalin-Yari. Mille raisons innocentes. Mais j’étais inquiet. L’habitude de la crainte était trop bien ancrée, à présent. Qui savait à quels ordres répondaient ces Knas ?

Tzennkald aussi les avait vus. Sans attendre, il nous fit quitter la route pour le couvert des bois, coupant au nord à travers d’étroits sentiers. Il semblait si sûr de lui que je craignais de l’interroger.

De peur des réponses ?

* * *

Nous avons fait halte dans une clairière, vers le milieu du jour. Pendant que les soldats s’affairaient auprès du feu, le Kna m’entretint de ses plans d’une voix basse et pressante, rendue plus grave encore par les accents âpres de la langue krobor. Un simple serviteur, en vérité ! J’étais effaré.

Assis jambes croisées, les mains sur les genoux, adossé au tronc d’un arbre comme les seigneurs d’antan, je l’écoutais en silence. Et je songeai aux manières étranges du commandant du fort.

— Il vous trahira, Monseigneur, disait le Krobor. Aussi sûr qu’après la nuit vient le jour ! Zeyyar est une créature des Satyissinsha. Il espionne pour eux, il accomplit leur sale besogne. Voyez comme il a soigneusement évité de nous donner la moindre escorte…

Oui, rien que cela donnait à réfléchir. Mais je n’aimais guère ce qu’impliquait la réponse. Après les Nayi, Satyissinsha ? Où cela s’arrêterait-il ?

Les yeux du Krobor brillaient comme des braises sous l’ombre épaisse de ses sourcils. Avec une grimace, il continua :

— Si vous continuez sur la route sans précaution, une embuscade viendra vous arrêter tôt ou tard. Et à ce moment-là, pas de quartier !

Je l’avais cru assez vieux, au départ, mais malgré son visage marqué, sa voix basse et rauque, le Krobor ne devait pas avoir plus de trente ou quarante ans. Une flamme brûlait dans ses yeux d’ambre. Dans tout son corps mince brûlait une énergie intense, une force nerveuse que je commençais à peine à entrevoir.

Et qui, pensais-je à part moi, qui chez les Krobors, s’était autrefois appelé Tzennkald ? Un de ces êtres « grands parmi les Dieux et les Knas », peut-être ? J’aurais donné cher pour le savoir. Mais j’hésitais. Personne n’aime dévoiler ses secrets ; les Krobors pas plus que les autres. Tzennkald m’inquiétait comme guide. Mais Tzennkald comme ennemi ? Autant me jeter tout de suite dans le ravin, et en finir !

Quelque chose me retenait encore, pourtant. Jouant l’entêtement, je tergiversai.

— Tu dis que ce Sensharaïn était un traître. Dans ce cas, pourquoi ne nous a-t-il pas donné des hommes à lui pour escorte, avec l’ordre de nous égorger au plus profond des bois ? Ou mieux encore, pourquoi ne pas nous avoir fait tuer la nuit dernière dans la forteresse !

— Et risquer une enquête, et la colère du seigneur Shalinka ? Non, non. Son plan est bien meilleur. Si nous disparaissons en cours de route, sans aucun témoin, le blâme retombera sur la première bande de brigands venue, que l’on pendra haut et court après les avoir mis à la question. Et le vrai traître restera blanc comme neige.

Un coin de sa lèvre se redressa comme l’ombre d’un sourire. Tout cela était raisonnable, bien sûr. Troublé, je revins pourtant à la charge :

— Tu me demande de te croire, Tzennkald. Mais qui es-tu, toi qui en sais tant sur notre famille et sur ses ennemis ? Comment puis-je faire confiance à un inconnu qui me parle de trahison !

Les yeux de Tzennkald se plissèrent. Mais son attitude respectueuse ne changea pas.

Deux genoux en terre, main droite plaquée sur le cœur, il se contenta de passer soudain au ditshalaï, le Langage ancien des Dittaïs :

— Et qui êtes-vous vous-même pour ignorer tant de choses, Monseigneur ? Comment pouvez-vous faire confiance à un inconnu qui vous parle de loyauté, mais agit en félon ?

Je sentis les cheveux ses dresser sur ma nuque.

— Tzennkald…

Je ne savais comment continuer. Le Krobor regarda autour de lui, farouche et nerveux comme un oiseau sur l’envol, puis reprit d’un ton plus léger, en revenant au rude parler des Krobors :

— Vous savez ce qu’on dit des apparences, Monseigneur.

Je répondis malgré moi, récitant le dicton bien connu :

— Qu’elles se jouent de ceux qui les croient, mais qu’elles servent ceux qui les font mentir…

Vous avez votre réponse, Monseigneur.

Si un miroir était un visage et une ombre un corps, alors c’était une réponse, en vérité… D’une main tremblante, je me frottai les yeux, fatigué et inquiet.

— Je n’arrive pas à y croire, Tzennkald. Tu dis que le commandant est un traître. Qu’un guet-apens nous attend sur la route. Pourquoi ferait-il cela ? C’est un Sensharaïn ! Sa famille est une des plus anciennes du royaume, et depuis toujours dans notre féauté !

Le Krobor eut un mince sourire.

— Il est excellent pour les affaires d’un traître qu’on le croie honnête, Monseigneur.

J’eus du mal à ne pas rire à mon tour. Haussant les épaules, je repris :

— Mais pourquoi nous trahirait-il, de toute façon ? Pourquoi risquer la haine de Shalinka, pour lui comme pour sa famille !

Les Satyissinsha sont puissants et riches, Monseigneur. Il espère sûrement trouver récompense de ce côté-là.

Je commençais à perdre pied. Plus que des brindilles où se raccrocher…

— Mais enfin, les Satyissinsha… Allons, Tzennkald, je sais que notre famille a eu des démêlés avec eux, dans le passé, mais depuis soixante ou soixante-dix ans – non, plus que cela, depuis l’An 655, au moins ils sont venus à nous pour se réconcilier. Eyyenvi m’a raconté que sa mère était une Satyissinsha ! Ils sont nos cousins et alliés, à présent, ils ne pourraient pas faire cela !

— Bien des Knas ont fait bien des choses au cours des temps, Monseigneur… Le Krobor semblait soudain vieux et las. Secouant la tête, il reprit : La confiance et l’honneur, la honte et la crainte, tout cela devient bien faible, si le prix est assez grand. Savez-vous… Savez-vous ce qui adviendrait si votre aïeul Ktassilsha mourait sans descendance ?

Je ne peux pas dire que je ne voyais pas où il voulait en venir. Mais je refusais toujours d’y croire. La crainte et la honte… Hélas.

Je répondis avec feu :

— Il a encore quelques lointains cousins à la capitale, qui portent notre nom. L’aîné hériterait, naturellement !

— De son titre, sans doute. Mais à qui iraient les biens ? Les terres, les bois, les troupeaux, les serfs, les villages et les villes, les châteaux et forteresses, les bateaux sur le Shenran et sur l’océan ? Et les mines d’or et d’argent, les ateliers, les fabriques, tout ce par quoi un peuple enrichit son seigneur ? Tout cela ira aux Satyissinsha, sauf peut-être quelques terres autour de Shalin-Yari. Le testament du seigneur Ktassilsha fera loi. À condition, bien sûr, que l’héritier que tous présumaient mort ne revienne pas réclamer son dû.

Celui que tous présumaient mort, « mort voici des années dans le lointain Kyalindari… »

Le commandant Zeyyar m’avait servi lui-même ce mensonge, la veille au soir. Je serrai les poings avec rage. J’avais envie de hurler. Au lieu de quoi, je me laissai aller contre le tronc craquelé, laissant l’air tiède jouer sur mon visage.

Le Krobor cligna les yeux une seule fois, calme comme le roc.

J’avais besoin de réfléchir.

— Dis-m’en plus, Tzennkald. Dis-moi, je t’en prie, comment éviter ce piège.

* * *

Les soldats n’aimaient guère ce plan. Pourtant, le jour même, nous nous sommes séparés. Eux devaient suivre à cheval la grand-route, attirant l’ennemi vers une fausse piste, tandis que le Krobor et moi couperions à travers bois en direction du nord-est.

Cela n’avait pas été sans peine. Tour à tour, avec des murmures conspirateurs, plusieurs d’entre eux avaient tenté en vain de me faire revenir sur ma décision. Je les avais observés en silence, désemparé par tant d’ardeur. Le maigre Syini avec son visage d’enfant, le petit et nerveux Zaïssi Namdri, jonglant distraitement avec son fin poignard, et la massive silhouette de Sinshan Tête-de-bœuf, qui les dépassait tous d’au moins une tête.

Surpris et touché, je me rendis compte qu’ils étaient plus anxieux pour ma sécurité que pour la leur propre. Me laisser partir seul, avec un Krobor inconnu ? Pure folie ! Je menaçai un temps de les dénoncer au seigneur Ktassilsha, lorsque nous serions arrivés, comme meurtriers de son fils. Peine perdue ! Je ne réussis même pas à les ébranler. En désespoir de cause, je finis par les accuser d’être eux-mêmes des traîtres à la solde des Nayi. Choqués, ils s’étaient éloignés en silence, hochant la tête tristement.

L’un d’eux, pourtant, eut le cran de revenir à la charge. Tête-de-bœuf. Presque au dernier moment, alors que les chevaux piaffaient déjà d’impatience, il réussit à me prendre à part.

Nous étions seuls au bord de la clairière. Je voyais du coin de l’œil les autres soldats s’affairer autour des chevaux, ajustant les sangles, attachant et équilibrant les bagages. L’un d’eux éteignit le feu et recouvrit de terre les braises.

Je regardai le colosse d’un air sombre. Je commençais à me sentir réellement en colère. Mais il n’y avait pas à s’y tromper : le Kna était tout simplement effrayé.

Il regarda autour de lui d’un air anxieux, se passant la langue sur les lèvres.

— Ne partez donc pas seul avec ce Krobor, Monseigneur ! Sauf votre respect, je ne crois pas que vous voyiez bien les risques !

Ses lèvres tremblaient. Il aurait sans doute pleuré, si cela lui avait été possible.

Respirant lourdement, il reprit :

— Les Krobors sont des monstres, Monseigneur. Des… Des cannibales. On ne peut pas vous laisser comme ça. Pas seul avec ce sauvage, au milieu de la forêt !

Ainsi, c’était cela !

Je regardai le Kna, à nouveau. Lui baissa la tête, embarrassé mais sérieux, au fond, grave comme la mort.

Se mordant la lèvre, il jeta un coup d’œil en direction de notre présumé guide, absorbé lui aussi dans les préparatifs du départ.

Tzennkald nous tournait le dos. Réunissant deux sacoches de selle, il les noua étroitement par leurs sangles pour en faire une besace, qu’il porterait sur le dos lorsque nous voyagerions à pied. Le Krobor travaillait rapidement et avec soin, sans jamais regarder dans notre direction. J’aurais juré, cependant, qu’il se doutait bien que nous parlions de lui.

— Sinshan, dis-je lentement, m’efforçant de parler avec toute la force qu’employait Eyyenvi, mon père, lorsqu’il traitait chaque année avec les tribus nomades des montagnes, lors de leur voyage annuel à travers nos domaines, et qui les amenait tout près des murs de Nitindra ; Sinshan, dis-je, j’ai vécu avec des Krobors depuis ma naissance. Je sais tout ce que tu m’as dit. Mais je sais aussi qu’ils ne font ce… cette chose, qu’avec leurs propres morts. C’est un rite. Cela peut sembler bizarre, ou même horrible, à nos yeux, mais cela ne présente pas de danger pour moi !

Le rustre était encore incrédule.

— Ce ne sont pas des animaux, Sinshan ! Ni même des brigands. Oh, c’est vrai, il y a parfois des bandits ou des meurtriers parmi les Krobors. Mais il y en a aussi chez les Dittaïs. Regarde les Nayi, par exemple…

Je baissai la voix avant d’ajouter :

— Ou Zunsatyi.

Cette fois, le Kna détourna la tête. Une sorte de honte se lisait sur sa face aux traits rudes, comme rabotés. Abattu, il se détourna pour se joindre aux autres soldats.

Les adieux furent brefs. Quand tout fut prêt, Tête-de-bœuf se jucha en selle et prit à la tête de sa troupe la direction du sud.

Marchant à la queue leu leu, ils disparurent peu à peu entre les arbres, d’un petit trot vif et régulier. On n’entendit bientôt plus que le bruit étouffé des sabots sur la mousse et l’épaisse couche de feuilles pourrissantes qui recouvrait le sentier. Puis un geai cria sur leur passage, puis un autre, et ce fut tout.

J’étais seul avec le Krobor au milieu de la forêt.

(À suivre)

(Liste de tous les chapitres publiés)

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