Roman: L’Héritier du Tigre, chapitre 12

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* * *

L’Héritier du tigre

Roman

par Irène Delse

* * *

Première publication : éditions Le Navire en Pleine Ville,
Saint-Hippolyte-du-Fort (France), mai 2006.

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Présente édition publiée sous licence Creative Commons 2.0 (France)
BY-NC-SA (Paternité, Non commercial, Partage à l’identique)

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Chapitre 12 : Le flux et le reflux

Les torches brûlaient haut lorsque nous entrâmes dans la forteresse, jetant des lueurs dansantes sur les murs de la vaste cour. La nuit étendait son manteau obscur sur Lizil. Obscur et froid.

Je frissonnai un instant dans la brise nocturne, indiciblement soulagé de me retrouver enfin dans une enceinte bâtie par la main des Knas. Plus de campement à la belle étoile, pour nous ! Fini les bruits étranges, la peur qui rôde dans le noir. Fini de se cacher pour éviter les bêtes sauvages, les maraudeurs, les tribus et clans ennemis…

J’étais sans doute excusable de penser que nos ennuis étaient terminés.


Le commandant de la place me fit bientôt amener devant lui. Tête-de-bœuf me suivait avec une persévérance de chien. Le jeune capitaine aussi était là. Épuisé, mais tranquille, je m’efforçais de tenir sur mes jambes et de répondre avec clarté.

Mais bien des choses paraissaient étranges au commandant Sensharaïn Gtavissin Zeyyar, à commencer par mon propre nom.

Je me souviens encore de sa réaction incrédule.

Assis très droit sur une haute chaire de bois noir, le commandant leva sur moi ses sourcils sévères, ses yeux bleus comme l’acier. C’était un Kna dans la force de l’âge, aux traits arrogants et bien dessinés. Les doigts serrés sur les accoudoirs sculptés de son siège, il se pencha légèrement en avant.

Les yeux poliment baissés, je l’observai à la dérobée à travers mes cils. Ses mains portaient bien les marques jaunes et pourpres des Sensharaïn. Autre famille alliée : j’étais en terrain de connaissance. Ou du moins le pensais-je.

— Comment avez-vous dit ? lança-t-il d’un ton brusque. Ai-je bien entendu, jeune homme ? Yenshaya ?

Il semblait choqué, surpris. Sur le moment, je ne m’y arrêtai pas. Ce n’était pas la première fois que j’essuyais des réactions étranges à l’annonce de mon nom. D’ordinaire, pourtant, cela n’allait pas si loin.

— Mon nom est bien Yenshaya, répétai-je. Shalinka Eyyenvi Yenshaya. Je suis le petit-fils du seigneur Shalinka !

L’officier me toisa. La chaîne d’or de sa charge brillait comme un ruisseau de feu à son col. Je ne pus m’empêcher de tâter l’endroit où l’épée du vieil Aïtin Fansha m’avait entamé la peau. Des grains de sang séché roulèrent sous mes doigts. Je devais certes offrir un joli spectacle. Sale, hagard, sanglant, les habits en loques…

Le Kna me lança un regard méprisant.

— « Yenshaya » n’est pas un nom, jeune homme ! Tout juste un sobriquet, bon pour les bâtards ! Quant à vos prétentions… Le seul fils de Shalinka est mort en exil depuis des années !

Glacial, il se tourna vers le soldat qui m’accompagnait :

— Et les Denshari sont derrière tout ceci, je gage ! Qu’essayez-vous donc de faire ? De vous moquer de nous ? Ou de tromper le seigneur Shalinka avec un héritier supposé ? Un soi-disant bâtard de son défunt fils ? Allons donc ! Ce doit être un chiot de ce fourbe Zunsatyi…

Et il éclata d’un rire amer, plein de dégoût.

J’avais moi-même envie de vomir. En quelques instants, j’étais passé par toutes les étapes de la surprise et de la peur, de la honte et de la colère. Ce fut la colère qui l’emporta.

— Vous n’avez pas le droit de parler ainsi, commandant ! Vous n’avez pas le droit de m’insulter, tout Sensharaïn que vous êtes ! Si j’avais mon épée, je… je vous tuerais !

Nous avions parlé jusque là en nintaïsha, la langue du commun. Mais dans ma fureur, c’est le Langage ancien qui tout d’un coup m’était monté aux lèvres.

L’officier ouvrit de grands yeux. Mais il était trop fin pour manifester autrement sa surprise. Il parut même amusé.

— Avez-vous entendu, capitaine ? Nous aurions là un vrai petit Enknayya ? Dans cet équipage ?

Je frémis, partagé entre l’espoir et la rage. Il avait parlé en Langage ancien, lui aussi. Je serrai les poings.

— Si vous avez besoin de preuves, vous pouvez regarder mes mains. Vous pouvez regarder l’anneau d’Eyyenvi, que j’ai fait porter au capitaine. Il doit l’avoir sur lui, en ce moment ! J’ai même une lettre de la main du seigneur Shalinka, mon grand-père. Mais j’aurais espéré qu’un Enknayya pût en croire un autre sur parole, au lieu de nous obliger à chicaner comme de petits clercs !

J’avais presque crié les derniers mots. Malgré moi, j’étais au bord des larmes.

Le commandant secoua la tête d’un air de doute.

— Je vous connais bien, vous les Denshari ! Trompeurs, dupeurs, jamais à cours de mensonges. Je serais fou de vous écouter…

Néanmoins, il se pencha sur les preuves que je lui tendais. Fulminant intérieurement, je serrai les dents tandis qu’il examinait l’anneau. Il scruta aussi longuement mes mains, l’une après l’autre, puis toutes les deux ensemble. Elles étaient si petites, me dis-je, perdues dans la vaste paume du Sensharaïn. Mais l’emblème du tigre qu’elles portaient aurait pu servir de modèle au grand étendard des Shalinka qui était suspendu au-dessus de sa chaire.

Enfin, il me lâcha. D’un ton plus prudent, il s’adressa de nouveau au capitaine :

— La lettre ?

Mais celui-ci ne l’avait pas. Et bien sûr, je me souvins.

C’était toujours Aïtin Fansha qui la portait. Le vieux Kna la conservait par-devers lui dans une poche intérieure de son pourpoint.

Il fallut envoyer un soldat la chercher sur le corps — tâche peu enviable. Et pendant tout ce temps, le commandant du fort me considéra d’un air indécis, comme un Kna qui pèserait le pour et le contre.

Tête-de-bœuf, comme à son habitude, ne dit pas un mot. Il ne paraissait même pas avoir entendu. Moi qui l’observais depuis le début du voyage, forcé de partager tous les instants de la vie de mes gardes, je me doutais de ce qui se cachait derrière cette façade. S’il avait eu le champ libre, le colosse eût fait payer cher au commandant Zeyyar ses insultes contre les Denshari. Grâces soient rendues au Ciel pour l’habitude de discipline et d’obéissance de toute une vie !

Je rongeai mon frein en silence. Le temps coulait à grosses gouttes, comme les bougies larmoyantes qui éclairaient la pièce. La brise du soir, s’insinuant par les meurtrières, faisait danser comme des démons les bouquets de flammes ; sous leur lueur jaunâtre, les panneaux historiés des murs s’animaient d’une vie fugace, évanouie sitôt qu’on la fixait.

Là je vis Erennkald le Fort, chef des barbares du Tsinari, couper la tête encore et encore au malheureux prince de Katò, avant d’être à son tour taillé en pièces par la vengeance d’Eïrin Ksaïsha, au temps de l’exil. Là, Taïrilaïgor, ancêtre des rois du Nintaïka, partait sur son vaisseau ailé dans sa quête du lointain occident. Plus loin, c’était la victoire de Shalin-Laï l’Ancien sur les tribus de la plaine, marquant de sanglante façon la fondation de notre famille.

Et bien plus récemment, en l’An 629 de Tsilengor, soit un peu plus d’un siècle avant ce jour, on avait dépeint le mariage de mon arrière-grand-père, Shalinka Silka Solraïni, avec la fille unique du défunt roi. Ce qui rappelait opportunément la place élevée de notre famille au sein des grands du royaume. Ainsi, musai-je, le seigneur Shalinka Solraïni Ktassilsha, mon grand-père, était fils d’une princesse royale. Était-elle vraiment aussi belle qu’on dit ? La fresque, riche en symboles, était pauvre en détails de ce genre. Mais on dit aussi qu’une princesse est toujours belle, dans le cœur de ses sujets…

Dans ce cas, réalisai-je soudain, mon grand-père Ktassilsha devait être à son tour un prince du sang. Déjà chef du clan Shalinka, il faisait partie du très petit groupe de Knas qui seraient en droit de revendiquer la couronne du Nintaïka si la lignée régnante actuelle des Tsilengor s’éteignait.

Dans l’état d’épuisement où j’étais, cela ne m’inspira guère qu’une révérence accrue envers la puissance et la noblesse antique des Shalinka, sans réfléchir que tout cela augmentait dangereusement le prix de l’héritier que j’étais, le seul héritier direct du seigneur Shalinka. Mais cela ne devint que trop évident par la suite.

Quand l’émissaire revint enfin, il ne me restait plus guère de désirs ni de craintes. J’étais rompu, de toute façon. Le vent sifflait par les archères, le cri lugubre des engoulevents bourdonnait doucement par-delà les murs. Dormir… Voilà ce qu’il me fallait…

Le soldat qui nous présenta la missive cachait mal son dégoût. Froissé, tailladé, poissé de sang, le chiffon de papier était presque illisible. À peine si le sceau et la signature de Shalinka se distinguaient par leur teinte plus claire, d’un rouge vif parmi les taches brunâtres.

Le commandant Sensharaïn Gtavissin Zeyyar leva la tête d’un air étonné, comme s’il n’en croyait pas ses yeux.

— Lumière du Ciel ! s’exclama-t-il. Il semblerait que vous êtes bien ce que vous prétendez être… Ou du moins que le seigneur Shalinka puisse vous compter comme sien. Il secoua lentement la tête. Tout cela, reprit-il, est bien étrange et dépasse de loin mes pauvres lumières. Je ne suis qu’un soldat, au fond. C’est à mon Seigneur de juger !

Il remit la lettre au garde d’un air distrait. Cela seul aurait dû me mettre la puce à l’oreille. Aucun des gens de Shalinka n’aurait montré tant de désinvolture à l’égard d’un mot écrit de la main de leur seigneur, quel que soit l’état du papier !

Mais Zeyyar continuait :

— Vous reprendrez la route dès que possible avec votre escorte. Demain, même, quand notre guérisseur en aura fini avec les blessés. Je ne voudrais mettre aucun obstacle aux retrouvailles du seigneur Shalinka avec le plus jeune membre du clan !

Il sourit avec condescendance. Seuls ses yeux demeuraient graves, assombris comme un ciel d’orage. Le capitaine Yanshar, à ses côtés, restait imperturbable, aussi inexpressif qu’un morceau de bois. Seuls ses yeux légèrement écarquillés trahissaient son étonnement. Je ne devais comprendre que longtemps après ces jeux de physionomie.

Je me passai la main sur le visage. Fatigué comme je l’étais, j’acquiesçai à tout. Il n’y avait rien d’autre à faire, d’ailleurs. Pour le moment.

* * *

Bientôt, le capitaine Izeyya Soshaïni Yanshar me fit mener dans une petite chambre du donjon, près de ses propres quartiers. Vaguement incrédule, j’observai les domestiques s’affairer, apportant des chandelles, des couvertures, allumant le feu…

La gorge serrée, je me mordis le poing pour ne pas me laisser aller à pleurer. Mais c’était impossible.

Devant le flot, la digue céda. Toute l’angoisse et la colère accumulées depuis une lune débordèrent soudain, emportant avec elles mes pauvres défenses. Tout mon corps fut secoué de sanglots violents, épuisants, ne laissant derrière eux que le vide morne et froid de la grève après le reflux. Effrayé par mon propre chagrin, hébété, je gisais recroquevillé sur le sol, gémissant doucement. Et toujours les larmes coulaient sur mon visage, sans pouvoir s’arrêter. J’avais soif à force de pleurer.

Comme un enfant stupide, murmurait en moi une petite voix cruelle. Un gosse affolé, loin des jupes de sa mère. Fini, Yenshaya, c’est fini. Ils sont tous morts…. D’ailleurs ta mère ne t’a jamais tenu la main. Ce n’est pas la coutume des dames Enknayyar que de dorloter leurs enfants !

Lelgatniz, alors, pensai-je doucement. Elle au moins était là quand nous avions besoin d’aide. Veillant sur Tayyen et moi comme sur ses propres enfants…

Tout à mon chagrin, je n’avais pas vu le serviteur krobor qui était entré, porteur de serviettes et de vêtements propres. Derrière un paravent fumait un baquet d’eau chaude. Un bain, un vrai bain ? C’était un luxe oublié ! Sans rien dire, je laissai le Krobor me relever, me déshabiller comme un nourrisson. Il dut tirer avec force pour décoller mes vêtements raides de sang. Bientôt, l’eau enveloppa mon corps fourbu. Je fermai les yeux.

— On dit que Lelgatniz est morte.

Surpris, je rouvrit les yeux. Le Kna s’était exprimé en langue krobor, mais si bas que je l’avais à peine entendu. Les yeux d’or mi-clos me jetaient des regards furtifs. Ils étaient plissés aux coins de petites rides attentives, comme ceux d’un Kna s’efforçant de percer un rideau de brume. Mais le serviteur ne semblait pas vouloir en dire plus. On l’aurait dit troublé, incertain de la conduite à tenir.

— Comment la connaissais-tu ? répliquai-je dans la même langue. Comment connaissais-tu Lelgatniz ? Tu n’es pas du Kyalindari !

Ce dont je pouvais juger par son accent étrange, dont je n’avais jamais entendu la pareille. J’appris plus tard il venait de l’Est, en effet, des lointaines montagnes du Dertner.

Le Krobor commença à me frotter de savon — un véritable savon parfumé de Tamna-Rora. Il reprit :

— J’ai connu une Lelgatniz, autrefois.

Je levai les sourcils. Ce n’était pas vraiment une explication.

— C’est le nom qui m’a alerté, continua-t-il lentement, comme à regret. Vous l’avez prononcé, tout à l’heure, Monseigneur. Mais peut-être sans le remarquer.

Il se détourna pour attiser le feu.

J’étais confus et vaguement inquiet. J’insistai :

— Veux-tu dire que tous les Krobors se connaissent ? N’essaie pas de m’en faire accroire !

Cela n’a pas vraiment d’importance, Monseigneur.

L’homme baissa les yeux. Il semblait avoir soudain retrouvé ses manières.

C’est juste un vieux nom krobor, reprit-il. Certains de ceux qui l’ont porté étaient… des gens dont nous aimons nous souvenir. Il y a eu autrefois des êtres… Des êtres puissants parmi les Dieux et les Knas. C’est en mémoire d’eux que nous portons leurs noms. N’en faites-vous pas autant, parfois ?

Nous ?

Mais il en resta là. Alors, comme pour le mettre en confiance, je me mis à parler moi aussi de Lelgatniz.

Cela semblait la seule chose à faire. Parler en confiance, à une oreille amie. Et puis les Krobors étaient toujours désireux d’entendre des nouvelles de leurs frères qui résidaient au-delà des monts.

Je parlai longuement de Nitindra et de ma famille, Eyyenvi, Nitjin et Tayyen. Je parlai de la nourrice Lelgatniz et de Dernkald le chasseur, des Krobors domestiques et des tribus qui vivaient dans les collines, au-dessus de notre vallée. Je racontai l’attaque des Denshari. La mort qui avait fauché nos gens les uns après les autres. Les corps dépouillés, jetés en terre vers Shíra. La mise à sac du château.

À mi-voix, sans plus d’émotion que si les faits étaient vieux de mille ans, je racontai comment mon père avait tué Nitjin. Comment j’avais tué Tayyen. Et comment j’avais failli à me donner la mort.

Je continuai longtemps ainsi, absorbé dans cette vision. Tout avait disparu : la petite chambre aux murs de pierre, le feu qui flambait dans l’âtre, la sécurité de la forteresse, la fraîcheur insinuante de la nuit.

— Je m’étais abandonné à la mort, murmurai-je. Je m’étais préparé. Mais au lieu de cela… Je ne sais plus qui je suis, à présent.

Et c’était vrai. J’avais parcouru toutes les étapes qui mènent à l’au-delà, sauf une. Rattrapé, pris au collet, condamné à vivre, je me sentais vide et absurde, perdu dans un monde étrange dont il me manquait la clef.

Le Krobor ne prononça pas un mot. Il me lava comme un petit enfant, démêla soigneusement mes cheveux embroussaillés et poissés de sang. Puis il me sécha, m’habilla. Les vêtements étaient un peu grands pour ma taille, mais propres. Tunique sombre, pantalons assortis, courte anbaï blanche et rouge : ils auraient pu convenir à un page ou un jeune écuyer. C’est probablement de là qu’ils venaient, d’ailleurs. Le Krobor prit soin de retrousser les manches pour les ajuster.

Jetant des coups d’œil autour de lui, écoutant par moments à la porte, il semblait inquiet de quelque chose, sans vouloir dire quoi. Enfin, il murmura :

— Je ne pense pas qu’on nous entende, Monseigneur. Mais nous n’avons pas beaucoup de temps. Demain, quand vous partirez pour Shalin-Yari…

Oui ? murmurai-je vaguement, levant la tête. Qu’y a-t-il ?

Il faudra que vous me preniez avec vous, Monseigneur. C’est très important.

Interloqué, je le dévisageai.

— Te prendre avec moi ? Jusqu’à Shalin-Yari ?

Jusque-là s’il le faut, Monseigneur, mais il est à craindre que vous ayez besoin d’aide avant d’avoir fait deux lieues. Je ne sais pas ce qui se trame, mais le commandant du fort n’a pas envoyé de messager vers le nord-est, vers Shalin-Yari…

Je l’interrompis.

— Mais c’est la nuit ! Il peut tout simplement attendre demain ! Quelle importance ?

Dans ce cas, il est curieux qu’il ait déjà envoyé un cavalier vers le sud-est. Vers Satyissinsha.

Je le regardai avec incrédulité. Que venait faire là cette famille ancienne, tantôt alliée des Shalinka, tantôt rivale, et dont les domaines voisinaient les nôtres ? Et que pouvait-il en savoir, lui, simple serviteur ? J’allais presser le Krobor de questions, quand le capitaine Yanshar frappa au chambranle de la porte.

Celle-ci s’ouvrit sur le visage sérieux du jeune officier, porteur d’un message du commandant : je devais le rejoindre ainsi que tous les officiers dans la grande salle. Tout était prêt pour le souper.

Que faire d’autre ? Je me hissai sur la pointe des pieds pour chuchoter à l’oreille du Krobor :

— Nous en parlerons plus tard. Dis-moi ton nom.

Tzennkald, Monseigneur.

Il hésita un instant, puis reprit à voix basse :

Souvenez-vous d’une chose, Monseigneur : si certains morts sont couchés, il y a d’autres morts qui marchent.

Et il s’effaça discrètement, comme une ombre, comme l’humble serviteur qu’il était. Qu’il paraissait. Confus, je suivis le capitaine en gardant le sentiment étrange et vague d’avoir rêvé.

Quoi qu’il fît d’autre, le commandant Zeyyar tenait une bonne table. Quelques voyageurs nous rejoignirent, et bientôt les choses devinrent très gaies. On leva son verre à notre victoire, comme il se devait. Engourdi de chaleur et de bonne nourriture, je me sentis peu à peu glisser dans le sommeil.

Tant mieux, pensai-je avant de sombrer pour de bon. Cela m’évitera de devoir m’expliquer devant tout le monde. C’était déjà assez d’avoir parlé à un Krobor… Ils savent garder les secrets. Mais je ne devais l’entièreté de mon histoire qu’au seigneur Shalinka Solraïni Ktassilsha.

* * *

Le lendemain, je vis le soleil se lever depuis le Col de l’Aube.

La plaine était blanche et pâle en dessous de nous, couverte de brume. Tremblant, je ramenai mes manches sur le bout de mes doigts, engourdis par l’étreinte du gel. L’hiver s’attardait encore dans les montagnes. Alignés sur une colline en bordure du col, face à l’orient, nous avons retenu notre souffle dans l’air gelé, guettant le premier rayon doré du matin. Silence. Seule la musique poignante d’une flûte rituelle s’élevait, claire et pure comme le cristal. Minuscules, insignifiants devant le Ciel, nous avons attendu avec patience le signe suprême.

Enfin le soleil leva sa face brillante au-dessus du monde, inondant la plaine de lumière vivante. L’assistance éclata d’un chant de gratitude, accompagné des trompettes de l’Accueil du Matin. Je levai les mains moi aussi vers l’astre du jour, paumes ouvertes, et les sentis se réchauffer peu à peu, comme un arbre renaissant à la vie après un long hiver. Nous nous sommes inclinés plusieurs fois dans la direction du levant, purifiés par l’attente, fortifiés par la Présence céleste. Cuirassés de soleil, imbus de lumière, nous étions protégés pour ce jour de l’influence néfaste du Démon.

Alors seulement nous avons pu prendre soin des morts.

Un bûcher était dressé sur la colline, juste en dehors de la forteresse. Les soldats survivants étaient tous là, au garde à vous. Sept en tout : le jeune Baïran Syini, Zaïssi Namdri le coléreux, Noyyil Sinshan dit Tête-de-bœuf, et quatre autres dont je n’ai pas retenu les noms. Tous avaient reçu quelques blessures, excepté Syini, par je ne sais quel caprice du sort. Je m’en étais tiré moi-même avec quelques égratignures, qui me démangeaient fort en ce moment.

Le commandant du fort ne s’était pas déplacé. Je ne m’y attendais pas vraiment. Mais le capitaine Izeyya Soshaïni Yanshar se dressait à mes côtés, magnifique dans son grand uniforme. Je le guettai à la dérobée. Noble et grave, il semblait à cent lieues des noirs desseins suggérés par Tzennkald, la nuit précédente. Mais rien de tout cela ne paraissait plus réel dans la lumière du matin !

Mes pensées divaguaient çà et là comme un troupeau sans gardien. Tandis qu’un prêtre chantait le Tólyan Miri, le Dit des Morts, je ne pus m’empêcher de contempler, fasciné, la puissante forteresse qui se dressait devant nous, couronnée d’étendards blancs et rouges comme une mariée.

Talindis était une vraie petite cité. Dans les murailles extérieures se découpaient huit tours massives, armées, comme je l’appris plus tard, de catapultes et d’arbalètes géantes, capables de contrebattre les machines d’assaut. Derrière se dressait une seconde enceinte, encore plus haute que la première, sombre et lisse, imprenable. Derrière s’étalait un entrelacs de cours, d’allées, de bâtiments, où les entrepôts de grain voisinaient avec les magasins d’armes, les écuries avec les forges, les terrains d’entraînement avec les logements des soldats.

Tout ce qu’il fallait pour soutenir un siège, pensai-je avec un pincement de regret, me remémorant Nitindra. L’unique porte, en retrait de la muraille, était défendue par un châtelet à quatre tourelles et une galerie crénelée, percée de meurtrières par en dessous. Juchée sur la colline qui commandait le col, bordée de trois côtés par un escarpement à pic, Talindis était la plus puissante place-forte que j’eus jamais vue. J’eus honte de me l’avouer, mais le Nitindra de mon père pâlissait en comparaison.

J’ai contemplé depuis bien des forts, des bastions et des citadelles, et j’ai pu éprouver la force et la valeur de nombre d’entre eux. Mais peu inspirent autant de respect que Talindis. Point seulement pour sa taille, la hauteur de ses tours ou l’épaisseur de ses murs. Car tout, dans l’emplacement, le dessin des remparts, les proportions des bâtiments, et jusqu’à l’angle des archères, dénote l’habileté et la profondeur de vues de ses bâtisseurs. Même la grande forteresse de Katò ou le siraïn de Tsilkansa faillent à l’égaler en cela. Je ne vois que Shalin-Yari, le siège ancestral de notre famille, pour s’y comparer.

Le Tólyan Miri se poursuivait, monotone. Les assistants murmuraient en cadence, suivant le rythme solennel du Langage ancien.

Tu gis dans la Mort ténébreuse,

Tu gis sous le Ciel altier,

Mais où est la Mort est aussi l’Honneur…

Le prêtre levait les bras au ciel, puis les écartait lentement comme les ailes d’un grand échassier, faisant bruire les manches de sa robe. Des pétales de fleurs blanches tombèrent en pluie sur les corps enveloppés de rouge. Rouge pour les serviteurs fidèles, pour les défenseurs des Shalinka.

Vers le couchant, vers la Mort, nous cheminons,

Depuis le début même de la Vie…

Et le chant avançait, inexorable. Intimidé, je me laissai aller à chanter aussi, psalmodiant respectueusement les mots rituels.

Tyán Tólka nar heyyin,

Kan Tólka reï sayyin…

Sinistre mise en garde aux vivants, rappel de leur condition mortelle. Ce n’était pas une pensée confortable, même par une claire matinée de printemps. Je frissonnai. « Si certains morts sont couchés, il y en a d’autres qui marchent. » Mais qu’est-ce que cela me rappelait d’autre ?

Enfin, un acolyte jeta sa torche sur le bûcher, boutant le feu à la paille huilée, aux branchettes, à la toile des linceuls… Bientôt, la savante construction ne fut qu’un seul brasier.

Je reculai d’un pas ou deux sous la chaleur des flammes.

Et puis cela me frappa soudain, comme un coup dans le ventre. Les propres mots du serviteur krobor, la veille au soir…

« Si certains morts sont couchés, il y a d’autres morts qui marchent… »

Tzennkald. Que savait-il ?

Levant la tête, je le surpris qui m’observait à la dérobée tout en faisant mine d’être absorbé en prière, au pied du bûcher. Impossible de rien lire dans ses yeux d’or liquide.

Et son étrange requête de la veille ! « Il faudra que vous me preniez avec vous, Monseigneur… » Pour renforcer ma maigre escorte, ou pour y introduire un traître ?

C’était absurde, pourtant. S’il voulait réellement notre perte, à quoi bon toutes ces manigances ? Il lui suffirait de nous suivre avec quelques hommes de main et de nous tendre une embuscade au milieu des bois. Cela avait si bien failli marcher avec les Nayi… Il aurait même pu me tuer hier, dans cette petite chambre de la tour, puis sortir par la fenêtre du premier étage et disparaître dans la nuit.

Non, il n’y avait rien d’évident parmi les manœuvres de Tzennkald.

Indécis, je repensai à la vieille chanson du Kyalindari :

La route est longue

Devant nous,

La route est longue et le chemin ardu.

Toi qui marches dans la solitude,

As-tu besoin d’un ami ?

Avais-je besoin d’aide ? Surtout, avais-je besoin de l’aide de Tzennkald ? Il faudrait décider, et vite. Nous partirions dès la fin de la cérémonie.

Troublé, je levai mon visage vers le ciel. D’un bleu très clair, strié de fines écharpes de brume que teintait d’or et de rose le soleil levant, le ciel au-dessus de nous semblait si paisible, si serein. Qui pouvait croire au mal dans une telle lumière ?

Mais la vie se charge de nous apprendre combien le Ciel est éloigné des craintes et des espoirs futiles des mortels — tout comme l’aigle dans sa grandeur ignore les luttes des fourmis, grouillant à même le sol. Mais quand on est petit et faible, et si terriblement seul, que peut-on espérer d’autre que la miséricorde du Ciel ?

Elle était là-haut, bien sûr. Tayyen. Nul doute qu’Eynya, la Puissance suprême, l’avait accueillie en son sein. Pouvait-elle me voir, là où elle était ? Pourrait-elle peut-être comprendre ? Pardonner ?

Je frissonnai. J’avais honte, soudain. Qu’allais-je demander là ! C’était déjà beaucoup de pouvoir vivre, fouler l’herbe verte, respirer l’air du matin. Il y avait une sorte d’arrogance à espérer plus : une insulte au Ciel et au destin. Je ne voulais pas les provoquer.

Le regard perdu dans l’éclat de la lumière, je ne pouvais penser qu’à une chose : si je me trompais à présent, si ma route tournait court, je ne serais plus utile à rien ni à personne. Impossible, non certes de réparer le passé (je n’avais pas ce genre d’espoir), mais même de le contrebalancer. Tayyen, Zunsi, Annkeld, Aïtin Fansha, tous seraient morts en vain.

Eynya, pensai-je, Eynya, toi qui gouvernes les étoiles, toi dont le visage resplendissant fait pâlir le soleil, Glorieuse Souveraine, prends pitié ! Montre-moi le chemin !

Ni paix soudaine, ni puissante illumination, une sorte de calme descendit cependant sur moi. Un fardeau m’avait été enlevé, déposé sur des épaules plus fortes, et je pouvais respirer enfin.

Le prêtre achevait sa lecture d’une voix lente, au rythme de la musique. Le feu ronflait comme un grand chat à la fourrure d’or, parsemée d’étincelles, et son puissant cœur de lumière blanche battait sans répit, aveuglant. On le laisserait palpiter ainsi jusqu’à la fin, quand le brasier s’écroulerait de lui-même sur les cinq carcasses réduites en cendres. Mais nous serions alors partis depuis longtemps.

(À suivre)

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