Roman: L’Héritier du Tigre, chapitre 11

Tiens, vous êtes devant votre ordinateur ce soir? Peut-être que vous n’êtes pas chrétien (même de façon vague et purement sentimentale, comme la plupart des occidentaux…) et refusez de fêter Noël? Pas de Yule ou Festivus païen non plus? À moins que dans votre pays, ce ne soit pas la coutume de réveillonner le 24.

Ou bien encore vous êtes un(e) solitaire endurci(e) doublé(e) d’un geek – si c’est le cas, on est deux!

Et dans ce cas, voici un petit cadeau, un nouveau chapitre de L’Héritier du Tigre. Comme toujours, ce texte est gratuit, mais il n’est pas interdit d’utiliser Flattr pour marquer son appréciation.

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Enfin, pour la liste complète des épisodes déjà publiés, c’est par ici.

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L’Héritier du tigre

Roman

par Irène Delse

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Première publication : éditions Le Navire en Pleine Ville,
Saint-Hippolyte-du-Fort (France), mai 2006.

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Présente édition publiée sous licence Creative Commons 2.0 (France)
BY-NC-SA (Paternité, Non commercial, Partage à l’identique)

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Chapitre 11 : Le piège

Dents de glace, dents de roc,

Dents aiguës et acérées :

Les montagnes se découpent

Sur la pureté du ciel.

Namaïri Neïman Yishari

Shalinka ! La terre du Tigre rouge — rouge comme le sang. Je n’y étais pas né, je ne l’avais même jamais vue, mais ce fut soudain comme si un autre sang coulait dans mes veines, plus ancien et plus chaud. Un rythme lent et sourd battit à mes oreilles, comme les tambours d’une immense armée. Pour chaque génération qui me séparait du fondateur de notre famille, il y a des siècles de cela, il me sembla un instant que dix têtes blanches se tournaient vers moi, le dernier et le plus jeune du clan. Que voulaient-ils me dire ?

Puis cet étrange moment disparut et il n’y eut plus que le vent froid sur la pierre, la route tortueuse, le grincement des harnais et le souffle puissant des chevaux.


Nous montions d’un pas vif vers Talindis, le Col de l’Aube. Les chevaux trottaient, soulagés de leurs fardeaux. Les soldats chantaient à pleine voix, et j’étais si étourdi, ivre d’air et de soleil, que je me mis à chanter avec eux. Je me sentais capable de rire de bon cœur, pour la première fois depuis… Oui, depuis l’attaque de Nitindra, bien sûr.

Le soleil descendait à nouveau. Toute la vallée, en dessous, semblait baigner dans une brume dorée. Tièdes et rassurants, les rais obliques de l’après-midi avaient découpé en noir la silhouette des collines contre le ciel, et cette lumière rasante étirait indéfiniment nos ombres devant nous sur le chemin, comme des pantins écartelés. Les hirondelles dansaient dans l’air parfumé, plongeant, tournant, virevoltant et criant à tue-tête, comme des papillons ivres au-dessus des champs.

Encore un peu et nous aurions passé le col. Un fortin se dressait à quelque distance devant nous, surplombant la route. En marchant bien, on l’aurait atteint dans une heure…

L’un des soldats tendit le bras vers la pente en contrebas.

— Là-bas ! s’écria-t-il. Regardez !

Une troupe de cavaliers gravissait le chemin en lacets derrière nous. On pouvait deviner leur allure au nuage de poussière qu’ils soulevaient et qui les enveloppait, masquant la route tout autour.

Un train d’enfer, pensai-je vaguement. Ils vont crever leurs chevaux.

Je balançai un instant, interdit. Je ne savais que craindre, ni qu’espérer. Les Nayi, à une lieue de la frontière ? Des brigands ? Mais des brigands se risqueraient-ils si près d’un fort alors qu’il faisait encore jour ? S’attaqueraient-ils à une troupe nombreuse et armée, sans même un espoir de butin, maintenant que nous avions mis au rebut notre attirail de marchands… Je me taisais, indécis et honteux de cette hésitation.

Mais l’instinct bien aiguisé des soldats les poussait à fuir une troupe supérieure en nombre. Nous avons galopé à notre tour comme une meute de démons sur la route du col, hors d’haleine, épuisant follement nos montures. Le vieil Aïtin Fansha serrait les dents, gémissant par moments, la tête basse ; mais il allait toujours.

Un instant, nous pûmes croire que nous réussirions à nous échapper…

Espoir futile.

L’un des soldats hurla. Son nom était Solni, si je me souviens bien. Solayin Solni. Il tomba à la renverse en crachant le sang, une flèche plantée dans la gorge. Son cheval fit quelques pas hésitants avant de s’arrêter, le corps mort traînant à terre, pendu aux étriers.

Une deuxième troupe nous attendait devant le col, au milieu du chemin.

Je sentis l’espoir s’évanouir en moi. Il n’était plus temps de fuir, futile de se battre. Mais que faire d’autre ?

En un instant, nos soldats avaient formé un groupe compact, l’épée tirée. On me plaça au centre de ce cercle d’acier, minuscule parmi les hommes de guerre.

Et voilà qu’ils penchaient vers moi leurs visages gris et inquiets, comme vers leur dernier recours…

Proche de la panique, maintenant, je jetai un coup d’œil à Aïtin Fansha. Mais il était vain de se tourner vers le vieux Kna, perdu qu’il était, encore une fois, dans son brouillard de douleur. La tête basse, les dents serrées, il respirait par saccades, penché sur l’encolure. Il ne réagit même pas quand un autre soldat saisit les rênes de sa monture, qui avaient chu à terre, menaçant de la faire trébucher.

Et le piège s’était refermé sur nous.

Tremblant, brûlant de rage sous la peur qui me paralysait, je luttai, essayant de raffermir ma prise sur mes émotions, combattant cette sensation écœurante de panique, d’un sol qui se dérobait sous mes pieds. Que ressent le gibier dans la trappe, quand il entend le pas des chasseurs au-dessus de lui ?

Les assaillants s’étaient rapprochés. On pouvait distinguer leurs habits, leur harnachement. Ce n’était que hardes dépareillées, déchirées, dignes d’une bande de vagabonds. Des chapeaux enfoncés sur les yeux, des visages bouchés dans un pan de manteau. Pas de livrées. Des brigands ? Voire. Leurs chevaux étaient trop bons, trop biens nourris pour des rosses de hors-la-loi. Ils étaient lourdement armés, chacun portant lance et épée, ou pour certains de grands arcs et des carquois bien garnis.

Vingt ou trente derrière nous, comptai-je, à vue de nez. Quinze ou vingt devant. Plus de trois contre un. Ils s’attendent à nous voir fuir, pas résister. Comme des oiseaux pris au piège, se cognant en aveugles contre les mailles du filet…

Je saisis le poignet de Tête-de-bœuf.

— Toi, Sinshan ! Tu es le plus fort, ton cheval est rapide. Cours à la forteresse ! Vite ! Avant qu’ils aient eu le temps de s’organiser.

Mais…

Pas de mais ! Tu dois y arriver ! Pars ! Prend ce signe, et dis aux gardes de nous secourir.

Et je lui donnai l’anneau rouge.

— Pas sans vous, Monseigneur ! Je…

Va-t’en, imbécile ! C’est moi qu’ils veulent ! Ils ne veulent pas me tuer, pas encore, mais si je fuis, ils nous massacreront tous. Va, et ramène les gardes du fort !

Le géant inclina la tête, l’air malheureux, mais partit comme si tous les démons étaient à ses trousses. Piquant des deux, il fonça tel un bélier dans les rangs ennemis, tranchant et assommant de sa lourde épée. Les assaillants furent pris par surprise devant tant de furie. Quelques flèches volèrent en désordre sans l’atteindre. Mais ils n’en avaient pas après un soldat isolé. Rien n’aurait pu les écarter de leur objet, non.

Preuve qu’ils avaient des ordres…

Je me redressai sur ma selle, furieux. Si nous ne pouvions fuir, il fallait le leur faire regretter. N’était-ce pas la devise des Shalinka ? Tan syen, aï dreïn ! Continuer, jusqu’à la fin.

— Battons-nous ! hurlai-je aux soldats indécis. Les garde-frontières seront là dans un instant !

Promesse sans aucun fondement, bien sûr. Mais cela leur donna du cœur. J’empruntai l’épée du Kna tombé à terre. Était-ce prudence ou superstition, je ne sais, mais quelque chose m’empêchait de révéler le couteau que j’avais reçu des mains des Krobors.

Nous avons attendu l’assaut, le dos tourné contre la muraille de rochers qui bordait la route…

L’ennemi ne se donna pas la peine de parlementer. Il frappa, fort et ferme. Dans leur furie, trois des assaillants tombèrent dans les premiers instants. Puis le combat devint plus circonspect. Un assaut vif et bien calculé, soutenu avec une égale précision, l’éclat du fer sur le fer, des jurons et grognements sourds, et puis une retraite provisoire. Cela aurait pu s’éterniser.

Mais les autres se battaient trop bien. Il y eut bientôt deux soldats morts et deux blessés, plus le vieux Fansha qui ne valait pas mieux.

Celui-ci sembla un moment se reprendre, pourtant. Affermissant l’épée dans son poing osseux, il se dressa à mes côtés comme une ombre tutélaire. L’espace d’un instant, cela me donna du cœur. Peut-être pourrions-nous tenir jusqu’à l’arrivée des renforts, après tout…

Le vieux Kna eut un geste vif, rapide comme un serpent. Je me sentis agrippé brusquement, tiré en arrière, une lame froide et aiguë pressée contre la gorge.

Celle d’Aïtin Fansha.

De son bras libre, il enserrait ma poitrine comme un étau. Et je l’entendis hurler de toutes ses forces, faisant face à nos agresseurs :

— Reculez ! Allez-vous-en ou je lui tranche la gorge !

Ce n’était pas possible, pensai-je stupidement. Avait-il perdu la raison ? La douleur et l’angoisse avaient bien pu le rendre fou. Je sentais son souffle court et laborieux, les battements désordonnés de son cœur. La sueur qui ruisselait de son visage inondait le mien aussi, en grosses gouttes tièdes, salées comme le sang.

Et puis je compris. Oh, le soldat était bien désespéré, mais pas fou ! Il avait compris comme moi le but de nos assaillants…

En silence, je laissai tomber à terre mon épée.

L’ennemi avait reculé, mais sans céder pour autant. Aïtin Fansha me fit glisser de ma selle, l’épée toujours sur la gorge, et me hissa devant lui comme une poupée de chiffon. Il continuait à s’égosiller, aboyant des ordres. Comme cela ne semblait pas avoir assez d’effet, il imprima une légère pression à sa lame. Je sentis le sang chaud dégouliner en un mince ruisseau le long de ma poitrine, dans ma chemise et mon anbaï. Les bandits reculèrent encore un peu, jurant comme une troupe de damnés. Nos soldats suivirent le vieux Kna, abasourdis, effrayés.

L’esprit curieusement froid, détaché, j’observai l’ennemi. Que faire d’autre que voir et se souvenir, quand on est totalement impuissant, désemparé ? Surtout lorsqu’il n’est pas question de le montrer. Je descendis lentement au fond de moi-même comme dans une eau profonde, attendant de toucher le fond. Les détails se gravaient dans ma mémoire.

Des brigands ! pensais-je fugitivement. Quelle plaisanterie ! Ils étaient fort mal déguisés. Un pan de manteau jaunâtre, bordé de blanc, entourait la tête de leur chef. Sur ses bottes, un fermoir doré luisait, façonné comme un soleil. Un de ses sbires, en se fendant pour frapper Syini, avait révélé sur sa manche un insigne similaire, brodé de fils d’or. Et qui ignorait que les couleurs des Nayi étaient de blanc et de jaune, et leur emblème un soleil d’or ?

L’ennemi ouvrit les rangs devant nous, puis les referma, nous suivant à distance, la main crispée sur la poignée de l’épée. Mon cœur battait follement dans ma poitrine, à peine moins vite que celui d’Aïtin Fansha. Je le sentis trembler, frissonnant des pieds à la tête. Il devait brûler de fièvre.

Soudain, il tomba comme une masse, m’entraînant avec lui. Les yeux révulsés, les lèvres retroussées en un rictus sinistre, il se tordit en violentes convulsions sur le sol. Les Nayi furent sur nous en un instant.

J’avais à peine heurté le sol, le corps du vieux Kna amortissant ma chute. J’essayai fébrilement de me dépêtrer de son étreinte, mais le bras crispé me tenait ferme. Je ne pouvais que rouler de côté et d’autre, évitant de mon mieux les coups d’épée aveugles du mourant et les sabots du cheval effrayé. Je n’avais qu’une pensée : sortir mon couteau de sa cachette. Je n’avais plus qu’une chance, une seule. Mais parfois, c’était tout ce qu’il fallait.

Des mains m’agrippèrent avec une nouvelle furie. Les Nayi. Ils achevèrent Aïtin Fansha à grands coups d’épée dans le ventre. Le sang gicla partout, éclaboussant de rouge le sol, le malheureux cheval, et nos assaillants. J’en fus trempé, moi aussi. Cela commençait à devenir horriblement familier.

Ils me retirèrent de sa poigne sans ménagements et me remirent debout. Deux Knas puissamment bâtis me tinrent ferme tandis que le chef admirait sa prise. Il détourna un instant la tête, pour ordonner qu’on exécute tous les soldats, sans doute. Mais c’était trop tard, trop tard. J’avais envie de rire tout au fond de moi, de rire et de hurler.

Je mordis la main d’un de mes deux gardes, enfonçant mes dents aussi fort que je pus. Cela laissa dans ma bouche un goût de sueur et de sang. Sautant en avant, je m’arrachai à sa poigne, décochant un violent coup de pied à l’autre soudard. Le chef réagit trop tard. Qui se serait méfié d’un enfant ?

J’ouvris le couteau d’une secousse tout en le plongeant dans le ventre de la brute en face de moi. Il ouvrit la bouche d’un air stupide, trop surpris pour même hurler. L’acier tranchant, frappant de bas en haut, était passé d’un coup entre les lames de sa cuirasse.

Ignorant les bras qui cherchaient à me saisir de nouveau, je le fis tomber au sol et appuyai à mon tour le couteau sur sa gorge.

— Vous, les Nayi ! Reculez ! Laissez-moi, ou je tue votre chef !

Les bras me lâchèrent. Provisoirement.

Je tordis le bras du captif derrière son dos jusqu’à le faire gémir. Penché sur son oreille, je prononçai avec force :

— Dis à tes Knas de nous laisser ! Dis-le, ou je t’égorge comme un porc !

Il se contenta de jurer. J’enfonçai légèrement la pointe du couteau dans la chair.

— Je ne dis pas ça pour rire. J’ai déjà tué des Knas, et je te tuerai avec plaisir si tu fais l’imbécile. Dis-leur de reculer ! Et ne bouge pas, si tu ne veux pas perdre tes tripes !

En y pensant maintenant, je me dis que je devais être fou moi aussi, poussé à bout par l’épuisement et la terreur. Mais cela ne faisait que rendre plus convaincantes toutes ces menaces.

Les Nayi reculèrent. Les six soldats qui étaient encore debout se rapprochèrent de moi. Tandis que je tenais le chef en respect, ils lui attachèrent les bras derrière le dos et lui bandèrent le ventre avec des chiffons. La plaie avait beau n’être pas assez large pour le tuer sur-le-champ, il n’était pas question de le faire monter à cheval.

Qu’importe. La plupart des bêtes étaient blessées, de toute façon.

Le soleil jetait ses derniers rayons au-dessus de la vallée, roses et dorés. Les hirondelles s’étaient tues, laissant place aux chauves-souris qui virevoltaient, plongeaient, tournaient, dansaient à leur tour comme des démons ivres. La vallée sentait l’iris et le chèvrefeuille, la fraîcheur humide des ruisseaux et la fumée des chaumières dans le lointain.

Mais ici, au sommet de la passe, rien ne pouvait couvrir l’odeur du sang.

Je donnai le signal du départ. Nous nous sommes mis en branle lentement, avec raideur. C’était comme une forteresse en état de siège pendant les pourparlers. Mes soldats, nerveux, se tenaient en un groupe serré, l’épée à la main. Deux d’entre eux empoignaient le prisonnier hébété, mi-traîné mi-soutenu, l’épée sur la gorge.

Flanqué du jeune Baïran Syini et d’un Zaïssi Namdri plus féroce que jamais, je marchais en tête, parlant tout du long pour encourager mes hommes et tenter de saper l’assurance de l’ennemi. Grognant, jurant, hurlant et crachant des menaces, je les maudissais de tout mon cœur, criant à m’en rompre la voix.

Les autres nous suivaient à peu de distance, pas à pas. Patients. Prêts à nous suivre jusqu’en enfer s’il le fallait… Mais j’y étais résolu, moi aussi. Brûlant, furieux, hébété par la rage, j’aurais bien voulu descendre au royaume des ténèbres si je pouvais les y entraîner.

* * *

Mais finalement, Tête-de-bœuf revint.

Nous n’étions plus très loin du Col de l’Aube. Une trompe sonna dans le lointain, haute et claire, puis une autre et une autre encore. Un martèlement de sabots fit trembler le sol. Soudain, nous vîmes le nuage de poussière : toute une colonne de gardes galopait à sa suite, leurs brillantes enseignes rouges resplendissantes dans la lueur du couchant.

Le choc fut terrible. Dix ou quinze des Nayi, cueillis sur leurs selles par la première vague de javelots, tombèrent lourdement sur le sol, leurs corps sanglants agrippés aux rênes, piétinés par les chevaux. Les bêtes sans cavaliers vinrent donner dans le flanc des autres montures, affolées, qui s’effondrèrent à leur tour.

Ceux qui restaient debout tentèrent de résister, puis tournèrent bride, fuyant devant le nombre. Mais ils étaient déjà encerclés. La bataille s’engagea en un instant.

Notre petit groupe fut enveloppé d’un essaim de soldats rouges et blancs. Quelques-uns uns mirent pied à terre, inquiets pour notre sécurité.

Et pourtant, non. Pour la mienne. Je vis un capitaine au casque empanaché de rouge se précipiter vers moi d’un air anxieux, mettant un genou en terre et me saluant.

Répondre, répondre…

Des mots et des gestes à demi oubliés se bousculaient dans ma mémoire. D’instinct, j’étendis ma main droite, les doigts allongés, paume vers le bas pour le saluer. Le Kna la saisit respectueusement dans les siennes et la posa un bref instant sur sa tête inclinée. Sans hésiter, je la ramenai vers moi et la pressai contre mon cœur, comme si je recevais tous les jours les hommages de nombreux solliciteurs empressés. Un Enknayya, pensai-je. Que tous le voient, et qu’il n’y ait aucun doute. Shalinka retournait parmi les siens !

Le soldat se redressa.

— Capitaine Izeyya Soshaïni Yanshar, Monseigneur. À vos ordres ainsi que mes Knas !

Un Izeyya ? Oui, bien sûr. Nos vassaux les plus fidèles, et depuis longtemps. J’essayai de sourire, sous une couche de crasse et de sang séché. Ma voix fusa, aiguë et frêle au milieu du tumulte.

— Je vous remercie de votre diligence, capitaine. J’étais fini sans vous. Ces gens infâmes n’auraient rien laissé vivant !

Monseigneur, êtes-vous blessé ?

L’homme me scrutait du regard, fort déquiété. J’éclatai de rire, au bord des larmes et de la folie.

— Non ! C’est le sang d’un brave soldat, qui est mort pour me sauver. Ne craignez pas pour moi, capitaine ! Mais vous devrez nous donner un toit pour cette nuit. Mes gens sont à bout de force. Et nous aurons besoin d’une escorte jusqu’à Shalin-Yari.

Il absorba tout cela sans battre un cil.

À mes côtés, Sinshan Tête-de-bœuf se tenait en retrait, dominant le capitaine de toute sa taille. Je me sentais absurdement plus petit par contraste. Du moins étais-je en sûreté ! La bataille avait bien changé d’élan depuis l’arrivée des gardes.

Ceux-ci avaient chargé, étirant leur colonne le long du chemin pour envelopper l’ennemi et l’écraser contre le flanc de la montagne. Vifs comme un essaim de guêpes, ils ont sabré tout ce qui bougeait, en selle ou à terre, taillant en pièces la résistance adverse. Ceux qui tentèrent de fuir furent rattrapés et percés de lances.

Et tout cela avec la rapidité d’un rêve, la précision d’une danse de mort. Les nouveaux venus n’étaient pas tellement plus nombreux, cinq ou dix de plus que les Nayi, peut-être, mais la combinaison d’une troupe supérieurement armée et entraînée, le choc dévastateur de l’effet de surprise : tout cela avait joué pour emporter la décision.

À cette démonstration des arts de la guerre, l’envie me pinça le cœur. Tout était là, sous mes yeux : force et préparation, maîtrise du terrain et des hommes, prévoyance, organisation sans faille, et l’apport vital de l’information et du secret… Une action digne des Shalinka…

Le capitaine, qui se raclait la gorge, me fit sortir de ma fascination.

— Êtes-vous bien assuré, Monseigneur, que ces gens venaient de…

Du geste, il désigna la province Nayi, de l’autre côté de la passe.

— Sûr et certain, capitaine. Voyez !

Et je pointai l’insigne au soleil d’or sur les bottes du chef, qui pour son malheur vivait encore.

— Dans ce cas…

Tirant sa dague de sa ceinture, il poignarda le Kna étendu à ses pieds, deux fois, trois fois, jusqu’à ce qu’il soit absolument immobile. Trop choqué pour réagir, je ne fis pas entendre un mot. Sinshan, je le notai, avait réprimé un mouvement quand le capitaine avait sorti son arme, comme un chien de garde bien dressé.

— C’était nécessaire, Monseigneur. Dans un murmure, il ajouta : Pas de survivants, pas de témoins, et Shalinka ne sera pas obligée de demander réparation à Nayi, ce qui pourrait se révéler malcommode. De cette façon, nous pourrons tous rejeter la faute sur les brigands.

Je le jaugeai du regard, tandis qu’il essuyait sa dague sur une touffe d’herbe.

— Y a-t-il beaucoup de brigands par ici, capitaine ?

Il haussa les épaules.

À vrai dire, non, Monseigneur. Pas dans cette région. Nous maintenons bonne garde !

Vous tâchez de maintenir une garde… Je ne sais si elle est bonne ! Êtes-vous capable de voir venir une troupe de brigands sans qu’on vous la mette sous le nez ?

Le visage figé, il accusa le coup. À part moi, je me tançai vivement d’être si exigeant avec ceux qui me venaient en aide. Ne pas décourager ses gens… Eyyenvi avait essayé de m’enseigner quelque chose de ce genre, autrefois. C’est si difficile, Père. Je ne savais pas combien tu étais seul.

L’instant passa. Je n’étais plus qu’un enfant de douze ans, épuisé, affamé, j’avais mal par tous les membres et l’envie de pleurer.

Je me secouai et me tournai vers Tête-de-bœuf.

— Regroupe nos gens, Sinshan. Qu’ils essayent de rattraper nos chevaux. Relevez aussi les corps de ceux qui sont tombés. Nous logerons au fort cette nuit. Là-bas, nous pourrons nous occuper des blessés et des morts.

S’inclinant très bas, le colosse me quitta gauchement, comme à regret.

Les gens de Denshari avaient peut-être moins d’entregent que ceux de Shalinka, mais non moins de bonne volonté. Je me tournai vers ce capitaine, cet Izeyya, m’efforçant de sourire.

— Eh bien, je serai votre hôte ce soir, capitaine. Montrez-nous donc le chemin.

La frontière était à nos pieds, la route descendait en serpentant dans la vallée. Le fort de Talindis dressait sa forme sombre sur un épaulement rocheux. Nous avions fait notre entrée à Shalinka.

(À suivre)

(Liste de tous les chapitres publiés)

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