Roman: L’Héritier du Tigre, chapitre 10

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L’Héritier du tigre

Roman

par Irène Delse

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Première publication : éditions Le Navire en Pleine Ville,
Saint-Hippolyte-du-Fort (France), mai 2006.

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Présente édition publiée sous licence Creative Commons 2.0 (France)
BY-NC-SA (Paternité, Non commercial, Partage à l’identique)

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Chapitre 10 : Le temps et la douleur

Les chevaux renâclaient. Eux n’avaient aucune envie de quitter leur repos ! Mais nous les avons poussés sans relâche, jusqu’à atteindre un petit bois de chênes, à une ou deux lieues du village. Alors seulement nous avons démonté, établissant notre campement sous les arbres, encore une fois.

Un vent léger jouait parmi les plus hautes branches, mais l’air était immobile près du sol, chargé des senteurs humides de la mousse. Assis dans l’ombre, j’écoutai le murmure familier du feu, les récriminations à mi-voix des soldats. On déchargeait les chevaux, on déroulait les couvertures. Un serpent malchanceux, engourdi au milieu des racines, fut promptement écrasé à coups de talon.


Autre chose avait changé, pourtant. Je réalisai soudain qu’il n’était plus question de m’attacher. Mon soulagement fut si intense, presque animal, que je dus me mordre les poings pour m’empêcher de pleurer. Prétextant la fatigue, je me cachai sous une couverture, me haïssant moi-même pour tant de confusion. Quelle ironie ! Les soldats avaient presque peur de moi, maintenant.

Le lendemain, nous redoublâmes de hâte, sans grands ménagements pour les blessés ni pour les chevaux. L’impatience, l’angoisse sourde qui avait poussé jusqu’ici le vieil Aïtin Fansha m’avait saisi à mon tour. Parfois, regardant en arrière, je croyais voir un nuage de poussière sur la route, ou une ombre qui guettait au détour d’un sentier. Mais je n’osais demander aux autres ce qu’ils avaient vu. Je me contentais de presser les flancs du petit cheval brun.

Le terrain montait lentement vers un pays de hauts plateaux arides, balayés par un vent incessant. La route devenait plus raide et accidentée à chaque lieue, parfois creusée de profondes ornières ou bloquée à demi par des éboulements.

Bientôt les champs disparurent de chaque côté, laissant place à de maigres pâtures. De petits murs de pierre étendirent leurs rets sur les pentes abruptes des collines. Quelques moutons s’accrochaient aux coteaux, vaguement gardés par des enfants et des chiens aux flancs creux. Un arbre solitaire se dressait çà et là, souvent desséché, toujours tordu et courbé par le vent.

Marchant à la queue leu leu sur le sentier étroit, au rythme des ballades et complaintes de leur pays, les soldats guidaient patiemment les bêtes, démontant de temps à autre pour les mener par la bride dans les passages difficiles.

J’observais souvent Aïtin Fansha, à la dérobée. Le vieux Kna semblait encore plus mal en point que la veille. Il ne tremblait plus, mais restait muré dans un silence dangereux, les yeux vides, enfoncés dans leurs orbites comme dans un puits noir. Deux grands plis de chaque côté de la bouche lui taillaient de profondes rides de douleur. Parfois, je le voyais frissonner pendant quelques instants, comme en proie à la fièvre, et je me demandais : combien de temps encore ? Combien de temps ?

Je me sentais plus petit que jamais, et surtout très seul. Même l’image de mon père me fuyait. J’essayai d’évoquer le visage de Nitjin, ma mère, avec ses cheveux brillants ; la voix de la nourrice Lelgatniz ou du chasseur krobor Dernkald, sans succès. Même un juron de ce damné Zunsi eût été le bienvenu !

Je me souvenais très bien, en revanche, du moment où j’avais tué le Denshari, de l’instant où l’épée avait raclé l’os dur.

Parmi les soldats, ceux qui étaient restés valides semblaient à leur affaire, sans un souci au monde. Les périls passés étaient derrière eux, l’avenir encore dans les limbes. Et une fois arrivés à Shalin-Yari, ils auraient accompli leur tâche.

S’étaient-ils demandé ce qu’il adviendrait d’eux par la suite ? Il appartiendrait au seigneur Ktassilsha de fixer leur rétribution.

Je m’aperçus soudain que je ne souhaitais plus que Ktassilsha venge sa famille sur la personne des gens de Denshari. Mais j’eus été bien en peine de dire pourquoi.

Je secouai la tête. À quoi bon imaginer ce qui pouvait arriver au bout de la route ! Ktassilsha pouvait aussi bien décider de me mettre à mort moi aussi, pour avoir tué Tayyen. Seigneur et maître absolu de sa gent, selon la coutume, il en avait le droit.

Tayyen…

J’eus peur, soudain, d’une peur abjecte. Les mains crispées sur les rênes, je m’arrêtai, tremblant. Je fermai les yeux. Tayyen ! Je n’avais aucune peine à l’évoquer, elle. Son image était avec moi à tout instant, dans le sommeil ou la veille, jour et nuit. Mais c’était le plus souvent un visage aux traits figés par la mort, les yeux vitreux, les lèvres couvertes de sang.

Comment ne pas apprécier l’ironie du sort, dans toute sa stupide cruauté ! Si les Denshari étaient entrés un instant plus tard, ils nous eussent trouvés morts tous les deux. Un instant plus tôt et nous eussions pu être, en ce moment même, tous les deux vivants.

Une nausée subite me retourna le cœur. Je sautai à terre et me précipitai pour vomir. Les soldats inquiets firent halte. Mais Tête-de-bœuf avait démonté à ma suite, toujours étonnamment rapide pour sa corpulence. Il me saisit par l’épaule quand je me penchai sur le précipice, comme par crainte que j’aille m’y jeter.

Secoué de violents haut-le-cœur, aveuglé de larmes, je fus un long moment avant de retrouver un semblant de calme, fragile comme la première glace d’un étang en hiver. À la fin, je me redressai, m’essuyant le visage avec des poignées d’herbe sèche. Étais-je resté ainsi une minute ? Une heure ? Je ne sais. Le Kna silencieux à côté de moi n’avait pas desserré un instant sa poigne de fer.

Une bourrasque glacée, venue des sommets, fit voler mes cheveux comme un nuage de guêpes, fouettant mes joues au passage. Frissonnant des pieds à la tête, je repris ma place dans la cavalcade.

Oh, Tayyen, si le seigneur Ktassilsha décide de me tuer… Me pardonneras-tu, quand je te retrouverai ?

On dit parfois que mourir est plus facile que vivre. Mais ce jour-là, j’eusse été bien en peine d’en décider. Je n’ai jamais pensé non plus que le temps atténuât les blessures. Il se contente de les éloigner.

* * *

Nos ombres s’allongeaient devant nous, noires et minces sur le chemin. Le soleil descendait vers le couchant. Les chevaux baissaient la tête de fatigue, butant sur les pierres çà et là. Le ciel se teignait des couleurs du crépuscule.

Où sont les neiges de l’an passé ?

Où va la flamme de la chandelle éteinte ?

Où sont-ils, les héros que gaiement l’on chantait,

Le roi glorieux hier, aujourd’hui oublié ?

Ils sont passés, comme une ombre ils sont passés,

Et le Temps qui les emporte ne les ramènera pas.

Les jours qui murmurent nous le rappellent :

Ces temps-là sont passés, le nôtre passera aussi.

Ainsi dans Lizil disparaissent la joie

Et le rire, le chagrin et les larmes,

Passant comme le jour au soleil couchant,

Passant comme des ombres à travers le temps.

Ainsi chantait la Dame de Tyendri, au temps de l’exil des Enknayyar sur les marches de l’Est.

Au débouché d’un ravin étroit, où la lumière du soleil ne devait pénétrer qu’en plein midi, nous retrouvâmes enfin le ciel ouvert. Des collines plus basses devant nous laissaient deviner d’autres villages à l’horizon, des champs, une rivière blanche et écumeuse, rapide comme un torrent. La suivant du regard, nous aperçûmes alors une chaîne de montagnes aux sommets arrondis, d’aspect sévère pourtant, qui se dressait au-dessus de nous comme l’échine d’une grande bête endormie.

Plein d’un espoir soudain, je levai le regard vers les hautes masses grises, aux flancs rabotés, à peine marquées par la neige du récent hiver. Les derniers rais du soleil teintaient les cimes d’or et de rouge. Pressant du genou les flancs de ma monture, je me rapprochai de notre guide.

— Regarde, Fansha ! Les montagnes ! Sommes-nous enfin arrivés aux Monts de l’Aube ?

La frontière de la province Shalinka, à quelques heures de marche devant nous… J’osais à peine respirer.

— Les Monts de l’aube ? Pensez-vous ! Nous sommes bien loin du compte, jeune seigneur. C’est les Monts Dartmaïra, là-devant. Il faut les traverser, et aussi la province Nayi, avant d’être rendus à Shalinka. Prenez donc patience !

— Les Dartmaïra ?

J’étais trop stupéfait pour relever son insolence. Les Dartmaïra ! Nayi ! Les mots sautèrent à mes lèvres dans un sursaut d’angoisse :

Kyen Dartmaï Solan aïtdan lé,

Tyan si hán, kan shaïnan lak hé.

Je me rendis compte que j’avais parlé à voix haute. Sans comprendre, les soldats me regardaient d’un air vaguement inquiet. Je répétai, dans la langue commune :

Sur les Monts Dartmaïra rôde la haine, et là,

Comme jadis, règnent la nuit et l’obscurité.

Ma voix avait fusé aiguë, fragile, prête à se briser. J’inspirai profondément, remplissant mes poumons d’air froid, et repris avec plus de force :

— C’est l’histoire de notre famille. Vous ne connaissez donc pas le clan des Nayi ? Ils ont toujours été les pires ennemis de Shalinka. Ils nous ont persécutés, massacrés, mis nos terres à feu et à sang ! Nous ne pouvons pas aller là-bas !

— Mais c’était il y a des siècles, dit l’un des soldats, l’air incrédule.

— Cela ne change rien ! S’ils ne nous font plus ouvertement la guerre, ils nous haïssent toujours ! S’ils savaient que je suis ici…

Je me tus, furieux de leur ignorance. Furieux aussi à l’idée de la province Nayi, si proche et si haïssable. Dire que nous avions failli nous y enfoncer sans précautions…

Le Kna qui avait parlé haussa les épaules. Mais Aïtin Fansha me jeta un regard noir. J’eus l’impression qu’il n’était pas si ignorant, lui. Sans doute avait-il voulu couper au plus court, prenant dans sa hâte des risques inconsidérés. Il fronça le sourcil.

— Ils doivent bien savoir où nous sommes. L’histoire d’hier n’a pas dû passer inaperçue pour grand-monde. À l’heure qu’il est, ils doivent sûrement savoir.

— Alors nous devons faire un détour, décrétai-je. Nous ne pouvons pas nous risquer là-bas !

— Vous risquer là-bas, voulez-vous dire, Monseigneur ?

Le vieux Kna avait parlé à voix basse, mais pas assez pour ne pas être entendu. Je le fixai droit dans les yeux et, d’une voix sèche, m’efforçai d’imiter mon père lorsqu’il remettait à sa place un importun :

— C’est valable pour toi aussi, soldat ! Crois-tu qu’ils feraient le détail ? Tel maître, tel valet ! Voilà toute leur ligne de conduite.

Je prenais d’autres risques en traitant de « valet » un soldat. Les petites gens aussi ont leur orgueil, non moins avide de distinction que le nôtre.

Mais il accusa le coup. Morose, il finit par lâcher :

— Je n’peux pas faire demi-tour. J’ai plus la force. Si on n’arrive pas bientôt, vous allez devoir continuer sans moi, Monseigneur. Et je ne sais pas trop comment mes hommes vous obéiront…

J’hésitai. Avec les Nayi devant nous, j’avais un peu oublié la fragilité de mon emprise sur des Knas qui avaient, il y a peu, massacré ma famille.

Et dont j’avais à mon tour tué le seigneur.

Il y avait là une voie étroite, malaisée. Comme un mince pont de cordes au-dessus d’un torrent rugissant, hérissé de rochers… C’était le moment de garder la tête froide. Et de regarder où je posais le pied.

Aussi considérai-je attentivement le Kna qui me faisait face. Âgé, rusé, plein d’expérience. Affaibli, pourtant. Blessé de façon atroce, mais habitué à survivre. Surtout, les autres lui faisaient confiance. Lui devant, ils suivraient…

Haussant les sourcils, je lançai :

— Eh bien, Fansha, que faisons-nous, maintenant ?

* * *

Et c’est ainsi qu’un convoi de douze marchands, avec cinq chevaux de bât, prit la route du Nord-Est à travers les montagnes, s’arrêtant docilement au poste-frontière de Nayi. Dans l’un des colis, coincé entre des rouleaux d’étoffe, un très jeune passager clandestin rongeait son frein avec impatience, ballotté impitoyablement au rythme de la marche.

Le vieux Kna s’était raclé la gorge :

— Vous ne pouvez pas vous présenter comme ça devant eux, Monseigneur. Pour ça, vous avez raison. Mais il y a des moyens pour passer inaperçu…

Déconcerté, je songeai fugitivement à ces contes où le héros, un jeune Enknayya le plus souvent, se déguisait en paysan — quand ce n’était pas en fille ! — pour échapper à ses ennemis. Ni l’une ni l’autre possibilité ne me souriaient, en vérité.

Les gardes s’étaient mis à discuter entre eux. Des marchands ?

— Eh, Fansha, lança le jeune Baïran Syini, légèrement excité, tu crois que ça pourrait marcher ?

— Pourquoi pas ? Sans nos livrées, et avec des balles ou des paniers sur les chevaux, on pourrait passer pour les commis d’un marchand de Tamna-Rora. Personne n’y regarderait de plus près. Qui s’intéresse à un tas de marchands, de toute façon ?

Et tous d’éclater de rire.

À part moi, je m’amusai fort qu’un roturier pût marquer pour un autre un tel mépris. Mais bien sûr, il y aurait toujours des abîmes entre un manieur d’argent et un homme d’épée.

— Et le Shalinka, fit d’un air vague Zaïssi Namdri, il pourrait passer pour un apprenti…

Le Kna était sorti depuis peu des ténèbres, mais sa parole et ses gestes restaient comme engourdis. L’esprit aussi, à ce qu’il semblait.

Aïtin Fansha eut un claquement de langue impatient.

— Un apprenti ? Allons donc, Namdri ! Et que ferais-tu pour ses mains ? Les tatouages sont bien visibles, même de loin.

— S’il avait des gants…

Ha ! Un commis de marchand avec des gants, en cette saison ? C’est ridicule. Et puis il a les cheveux trop longs. Même son visage, ses yeux bleus… ça se voit comme en plein jour que c’est un gosse de la haute !

J’enrageais de m’entendre détailler ainsi, comme un cheval de prix dans une foire. Mais l’orgueil me fit relever la tête. Ainsi, malgré la fatigue, la crasse, la poussière des routes, malgré la solitude et l’angoisse, il restait impossible de confondre un Shalinka avec le commun des Knas ! Les soldats eux-mêmes devaient en convenir.

Le vieux Toujours-éveillé partit donc vers un village voisin, accompagné de trois ou quatre soldats, pour acheter vêtements et marchandises sur la bourse de leur défunt maître.

Je me surpris à penser, quand ils revinrent, que ce damné avare de Zunsi avait dû calculer au plus juste son pécule de voyage. Ou peut-être, ayant tout dépensé pour sa guerre contre mes parents, n’avait-il plus rien eu dans ses coffres ?

Les habits eux-mêmes étaient passables et assez ordinaires. On ne met pas sa meilleure anbaï pour courir les routes ! Quelques cordes usées pour nouer les balles, des bâches rapiécées pour les envelopper, tout cela pouvait à la rigueur être signe d’épargne et d’un travail ardu. Mais en guise d’étoffes… On avait dû leur refiler d’invendables rebuts, des fonds de boutique rongés par les souris. Seuls quelques rouleaux de drap bleu, de bonne teinture, pouvaient prétendre jouer le rôle d’une vraie marchandise, et non des chiffons pour l’envelopper !

Des marchands besogneux, donc, bien peu garnis, et sans grand espoir d’améliorer leur condition. Je dus me retenir de rire en pensant à la façon dont ils avaient moqué les gens de commerce, quelques heures auparavant !

En repartant, les soldats s’efforcèrent d’adopter l’apparence et surtout l’allure d’un convoi de marchands, chevauchant d’un bon pas, mais sans rien de la folle cavalcade des jours précédents. Enseveli dans le noir sous un tas de tissus poussiéreux, qui empestaient le moisi et la pisse de rat, je n’eus d’autre ressource que de maudire encore et encore ma propre malchance, l’imprévision de Zunsi, les soldats ignorants, et par-dessus tout les vendeurs trop malins qui leur avaient refilé cette immonde camelote.

Pas un d’entre nous, pourtant, ne se demanda si cet approvisionnement de fortune n’avait pas mis la puce à l’oreille de ceux qui nous avaient vus. Avec notre remarquable aventure de l’avant-veille, il y aurait eu de quoi alerter le plus aveugle des espions… J’ai souvent pensé, par la suite, que Zunsi ne s’y serait pas trompé, lui. S’il avait été encore de ce monde, ce rusé démon eût sûrement trouvé mieux.

S’il avait été encore de ce monde… Si je ne l’avais pas tué… Si Zunsi et son frère, pour commencer, n’avaient pas attaqué notre famille ! On pouvait se ronger longtemps ainsi, sans rien accomplir. Chaque pas de notre vie est un carrefour, et derrière nous les chemins dédaignés s’effacent, perdus à jamais.

Les cahots de la route continuèrent pendant des heures, d’autant plus redoutables que nous cheminions dans les montagnes. Ils s’atténuèrent un peu une fois que nous eûmes quitté les Dartmaïra, quand nous retrouvâmes le sol égal de la grande plaine, mais il n’y a pas grand chose dans les jours qui suivirent dont j’aie le moindre désir de garder souvenance.

Il faisait une chaleur étouffante dans ces ballots. Coupé du monde, je n’entendais même plus les chants mélancoliques de Tamna-Rora qui rythmaient la marche. Au début, le moindre arrêt, le moindre changement d’allure me jetait dans l’angoisse d’être découvert. Puis je fus trop fatigué même pour ressentir la peur.

Je transpirais d’abondance, rapidement réduit à une soif atroce, dévorante. Je suçais ma langue, mes lèvres, léchais la sueur sur ma paume. Chaude et salée. Quelques gouttes de répit, qui rendaient la soif plus insupportable encore.

J’essayais parfois de dormir, balancé au rythme du pas des chevaux, essayant de revenir en pensée au temps de Lelgatniz et de ses berceuses krobor. Mais je n’obtenais que des cauchemars effrayants et informes, sans répit.

Alors je me remémorais obstinément les jours d’avant l’attaque, avant les Denshari. Je me récitais en esprit les chants et les récits d’autrefois, comme on nous les avait contés : l’histoire des Shalinka et celle du Nintaïka, fondé par Taïrilaïgor voici près de deux mille ans ; la quête du Prince de l’Ouest, plus tard, à sa recherche ; les guerres immémoriales des Enknayyar et des barbares du Tsinari. Et puis les histoires plus anciennes encore des dieux cachés dans la forêt, des bêtes qui parlaient le même langage que les Knas, de la naissance de la terre et du ciel, de l’éveil du soleil et de la séparation des deux lunes, lorsque toutes choses étaient neuves et jeunes en Lizil.

Chaque matin avant de m’ensevelir et chaque soir au sortir de l’épreuve, j’inspirais profondément, désespérément, avalant de fortes goulées d’air froid. Il me semblait que ce serait la dernière fois. Et même la nuit, hors de ma cachette, je ne parlais pas.

* * *

Je ne me rendis même pas compte que nous avions enfin traversé la plaine. Les Monts de l’Aube se dressaient devant nous, dernière frontière avant la province Shalinka, et je ne les remarquai pas.

Je m’étais levé ce matin-là l’esprit terne et morose comme à l’accoutumée. J’avais vu sans les voir les soldats monter en selle. Ils semblaient attendre quelque chose. Mais je restais où j’étais, sans désir de bouger ou même de penser.

Quelqu’un me secoua l’épaule. Tournant la tête, je vis d’un air incrédule Zaïssi Namdri, complètement remis de ses blessures, à présent, qui jetait aux orties les ballots d’étoffe à grands coups de pieds.

Le vieil Aïtin Fansha lança :

— En selle, Monseigneur. Il nous faut mettre quelques lieues entre ce pays et nous avant le soir !

C’est comme un rêve, pensai-je. Ou plutôt comme un réveil. Le lendemain, nous serions sur les terres de Shalinka.

(À suivre)

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