Roman: L’Héritier du Tigre, chapitre 9

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L’Héritier du tigre

Roman

par Irène Delse

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Première publication : éditions Le Navire en Pleine Ville,
Saint-Hippolyte-du-Fort (France), mai 2006.

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Présente édition publiée sous licence Creative Commons 2.0 (France)
BY-NC-SA (Paternité, Non commercial, Partage à l’identique)

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Chapitre 9 : Dans la mêlée

Le soleil brillait haut sur la plaine du Nintaïka. Dans l’herbe luisante, chargée de rosée, des milliers d’insectes criquetaient, stridulaient, défiant les oiseaux des champs. Un faucon doré cerclait lentement dans le ciel.

Malgré les précautions du vieux Toujours-éveillé, la petite troupe dut faire halte dans la petite bourgade de Diya, longtemps avant d’atteindre la province Shalinka. Trois chevaux n’étaient plus en état de continuer. L’un, qui avait perdu un fer, boitait si piteusement que l’on pouvait soupçonner une coupure, peut-être un caillou dans le pied. Deux autres, dont mon pauvre Vif-argent, n’avançaient plus qu’avec peine, les jambes raides, les pieds gonflés, comme fourbus. Il fallut les mener à la longe. Je fus seul considéré comme assez léger pour demeurer en selle, ce qui ne servit qu’à nous faire un peu plus remarquer.


Il y eut grand concours de peuple devant la forge du village. Douze Knas en armes et un enfant prisonnier : le spectacle ne se voyait pas tous les jours. Et puis leur livrée verte et noire, aux armes des Denshari, n’était point familière en cette région. Tous les bons à rien qui traînaient là vinrent en faire des gorges chaudes. Ils furent bientôt vingt ou trente sur la place, à murmurer, à s’ébahir et poser des questions.

Nous avions bien quitté le Kyalindari ! Devant ces étrangers en armes, couverts de poussière, l’air malcommode, les villageois durent penser qu’ils avaient affaire à des brigands. La loi n’était pas une fiction, au Nintaïka. Et si d’autres États, comme le paisible Alelsha, réservent à des troupes spécialement appointées les questions de police, dans notre royaume, tout homme libre tient à devoir et prérogative de s’inquiéter des affaires communes.

Mais l’humeur d’une foule s’échauffe vite. Des bruits couraient, s’amplifiaient, embellissant à chaque redite. Était-ce un enlèvement ? Sinon, quel crime avais-je commis, et où m’emmenait-on ?

Mal à l’aise, privés du seigneur sur lequel ils se reposaient d’ordinaire, les soldats n’avaient pas cherché à s’expliquer, tâchant juste de gagner du temps. Cela avait fait une impression exécrable, comme on l’imagine ; on devait les croire dénués de courage comme de bonne foi. Les badauds spéculaient à voix haute, s’excitant mutuellement.

Le ton monta surtout quand l’un d’eux, avisant mes mains, découvrit que j’étais un Enknayya. Une rumeur de sacrilège se mit à bourdonner dans la foule, autour de nous.

Cela s’annonçait mal. Confortés par leur nombre, croyant la justice avec eux, les gens de l’endroit ne cherchaient plus qu’une excuse pour en découdre. Des rues voisines débouchaient sans cesse d’autres vauriens, jusqu’à former une masse compacte et grondante. L’endroit était encerclé.

Nos soldats étaient restés groupés sur la place devant le bâtiment, inquiets, tandis qu’Aïtin Fansha discutait avec le forgeron. Nerveux, Zaïssi Namdri tripotait son couteau. Il jetait à gauche et à droite des regards mauvais. Le solide Tête-de-bœuf, qui avait songé à me faire descendre de cheval, me poussa à l’abri dans un coin sombre. Très vite, il me quitta pour porter assistance à Namdri, que quelques têtes brûlées avaient pris à partie. L’énorme Kna les aplatit aussitôt, mais le mal était fait. La bagarre éclata comme un feu de broussaille.

Quelqu’un se mit à ricaner, dans le fond obscur de la forge. Les renforts ne manquaient pas à nos adversaires. Des paysans qui rentraient des champs pour le soir vinrent avec leurs houes et leurs fourches ; des portefaix et débardeurs sortirent des balles leurs longs bâtons. Puis un fort parti de gardes armés arriva, et les choses devinrent réellement sombres.

Quelqu’un avait dû courir à la maison de ville prévenir la milice. Ce n’était guère que des rustres armés de piques et de boucliers, plus chiens de garde que vrais soldats, mais on pouvait compter sur eux pour prendre le parti de leurs concitoyens sans même écouter ce que ces voyageurs suspects, ces étrangers à la province avaient à dire !

Si j’avais eu les mains libres, je me serais volontiers arraché les cheveux. Pour la stupidité…

Une voix ironique interrompit ces ruminations.

— Nêh heï tsannk, zrenkha ! Ces villageois, quels lâches, hein !

Je me retournai vivement. De l’ombre surgirent trois ou quatre Krobors. Étaient-ce eux qui avaient ri, quelques instants auparavant ? Oui, cela devait les amuser de voir ainsi des Dittaïs se distribuer plaies et bosses ! Une sorte de revanche pour toutes les guerres que nous avions menées contre eux.

Ah ! Ils pouvaient bien rire…

Dehors, les soldats avaient sorti leurs épées et leurs boucliers. Moins nombreux, ils étaient aussi mieux armés et entraînés, mais ils avaient fort à faire avec la quinzaine de miliciens et les quelque vingt traîne-savates qui les entouraient. Derrière eux, les paysans se contentaient de huer et de brandir leurs outils, bloquant ainsi toute retraite aux assiégés.

Furieux et impuissant, je vis une de ces brutes assener son gourdin sur la tête du vieil Aïtin Fansha, tandis de que celui-ci était engagé dans un combat acharné avec deux miliciens. De justesse, Tête-de-bœuf réussit à dévier le coup, qui ne fit qu’étourdir le vieux un instant au lieu de lui ouvrir le crâne.

Furieux, je me tournai vers les Krobors.

— Haï tsannk, nih. Gtenn noï thiv harak sishinn ! ai-je répondu, dans la même langue. (Oui, de vrais lâches. Le vieux n’est même pas le plus mauvais !)

Dehors, trois Knas avaient saisi les bras de Tête-de-bœuf, tentant de l’immobiliser, mais il réussit à les secouer et à les jeter loin de lui. Un autre milicien, plus prudent, tenta d’embrocher le soldat de sa pique, mais Aïtin Fansha s’était ressaisi et la lui fit sauter des mains d’un coup d’épée.

Et les Krobors d’observer l’émeute d’un œil froid et impassible, en connaisseurs.

Je me rappelai ce que m’avait appris Eyyenvi : peu de Krobors libres, au Nintaïka. Beaucoup de captifs, travaillant comme esclaves sur les domaines des nobles, et quelques vagabonds qui s’étaient glissés çà et là dans les failles et crevasses du monde dittaï. Aventuriers un peu troubles, ceux-ci vivaient de troc et de quelques combines. On les retrouvait souvent dans les foires, échangeant des peaux tannées, des fourrures ou des plantes rares contre du sel, du blé et des objets de métal. D’autres vendaient les chevaux qu’ils élevaient au gré de leurs voyages. Tous détestaient les Dittaïs.

Celui qui avait parlé souriait largement, les bras croisés sur la poitrine. Deux autres, qui semblaient en train de comparer les brides et les selles de nos bêtes avec les leurs, s’approchèrent à leur tour.

S’ils étaient surpris que je parle leur langue, ils ne le montraient pas. S’étonner devant des étrangers dénote chez eux de la sottise ; et parler de façon trop directe n’est pas poli. Cela me convenait. Je n’avais ni le temps ni l’envie de leur expliquer d’où je venais ! Parler un peu de krobor n’est pas rare parmi les Enknayyar, de toute façon.

Quatre blessés gisaient déjà sur le sol : tous des villageois. Deux soldats avaient aussi écopé, mais ils continuaient de combattre tant bien que mal. Cela ne pouvait pas durer très longtemps…

Et je ne pouvais rien faire ! Et les Krobor qui se moquaient !

Au Kyalindari, au moins, même les Krobors sauvages respectaient le nom d’Eyyenvi, de Shalinka. Que feraient ces trois-là, s’ils connaissaient mon nom ?

— Tes amis sont en mauvaise posture, petit ! continua le Krobor qui avait parlé le premier, souriant comme un démon. Curieusement, il portait une chemise rapiécée et une splendide cape de fourrure d’ours. Échantillon de son fond de commerce ?

Tâchant de défaire mes liens, je répondis à mi-voix :

— Ils iraient plus mal encore si ces gens savaient qui j’étais !

Si ces Krobors étaient curieux de ma situation, peut-être y avait-il un espoir ? Cela ne ressemblait pas à leurs pareils de s’intéresser au sort d’un Dittaï, même un Enknayya. Ils donnaient l’air de s’amuser, mais je sentais une vraie curiosité sous leur détachement. Ils essayaient de me dire quelque chose, de suggérer… quoi ?

D’ailleurs, au point où j’en étais… J’étais trop furieux pour calculer risques et avantages plus longtemps.

Zaïssi Namdri s’écroula soudain sur le sol, assommé. Son adversaire se mit à s’acharner sur le corps à coups de pied et de bâton.

— Qui es-tu ? dit enfin l’un des Krobors. Il portait plusieurs bracelets et des colliers d’or. Cela irait-il mieux pour toi s’ils le savaient ?

— Mon nom est Shalinka Eyyenvi Yenshaya. Et je ne sais s’ils m’aideraient ou m’achèveraient, dans l’état où ils sont !

— Bien dit. Plus prudent de rester à l’abri !

Exaspéré, je tentai de mordre à travers mes liens. Peine perdue. La toile était solide. Je tordis mes doigts dans tous les sens, en vain.

Le jeune Baïran Syini se battait comme un diable, une épée dans chaque main. Ses hurlements de rage semblaient plus effrayer les miliciens, pourtant, que le vol incessant de ces quelques pieds d’acier.

Un autre Krobor se mit à rire.

— L’occasion est belle de s’enfuir, jeune Shalinka. Tu pourrais venir parmi nous, quitter les lieux sans encombre !

Pour le coup, j’enrageai. Ils avaient senti en moi la tentation, l’envie atroce de tout laisser choir. M’échapper.

Mais pas ainsi.

— Je ne peux pas m’en aller faire le Krobor sur les routes ! sifflai-je entre mes dents. Je suis un Shalinka !

Ils échangèrent un regard amusé, comme si j’avais involontairement dit quelque chose d’absurde. Mais je n’avais guère le temps de m’interroger.

Deux miliciens avaient acculé Aïtin Fansha contre un mur, faisant pleuvoir sur lui les coups de bâton. Le vieux Kna chancelait, le front en sang.

Non loin de là, Sinshan Tête-de-bœuf lui-même commençait à ployer sous le nombre. Il avait jeté à terre son bouclier, fendu par un coup de masse, et tentait de se protéger tant bien que mal, du bras qui tenait l’épée.

Le Krobor vêtu de peaux tira un couteau de sa ceinture et, toujours souriant, trancha mes liens.

* * *

Tête baissée, je me jetai de toutes mes forces sur les assaillants d’Aïtin Fansha. Je choquai l’un de l’épaule, le faisant trébucher. Le vieux soldat en profita pour transpercer l’autre de son épée.

J’avais moi aussi roulé à terre. Je me relevai vivement, fonçai sur le milicien le plus proche. Pointant sa pique sur le corps inanimé de Zaïssi Namdri, comme pour donner le coup de grâce, il n’eut pas le temps de me voir venir. Un coup de pied sur le côté du genou l’arrêta net. Un autre dans le tibia, et il hurla de douleur. Je lui tirai violemment le bras du même côté pour le déséquilibrer. Comme il se retournait vers moi, je sautai en arrière, et le Kna tomba lourdement au sol, empêtré dans sa pique.

La fureur me portait comme une vague de feu. Je ne pensai même pas à me faire reconnaître. Profitant de l’effet de surprise tant qu’il durait, je courus vers Tête-de-bœuf, aux prises avec trois villageois qui lui maintenaient les bras. Il les secouait comme un sanglier ferait d’une meute de chiens. Un quatrième le tenait aux cheveux. Levant son bâton, un cinquième essayait de lui casser la tête, sans se résoudre à frapper trop fort, de peur d’atteindre ses camarades. Sinshan, lui, se tordait de côté et d’autre pour amener ses assaillants sous les coups qu’on lui destinait.

Devant la forge, les Krobors se tenaient les poings sur les hanches, ricanant et commentant le spectacle.

Que Shíra les emporte !

Je sautai sur l’homme au bâton, emprisonnant le bras qui tenait l’arme. Surpris, il dut oublier que j’étais la victime à délivrer, au départ ! Ou bien était-ce un pur réflexe… Dans le doute, frappe qui te frappe ? Il me heurta de sa main libre, un coup sur le côté de la tête, qui me fit voir des lumières blanches et pourpres. Mais pas question de lâcher prise. Je mordis le bras avec toute la rage que je pus rassembler.

Le Kna hurla, son bâton chut au sol, et un coup de genou de Tête-de-bœuf le fit s’écrouler par terre à son tour, plié en deux.

Je me dégageais, ramassant le bâton, quand l’un des quatre qui restaient lâcha le soldat et se jeta sur moi. Cela continuait ! Ils étaient vraiment ivres, ivres de combat. Je reculai vivement, essayant de le tenir à distance. Un coup de pied me fit sauter le bâton des mains. Levant les bras pour me protéger, je réussis de justesse à en bloquer un second. Puis un coup de poing me cueillit à la tempe et je titubai, à moitié étourdi.

Je me sentis tomber, tomber…

Soudain je fus soulevé de terre. Des bras puissants, des épaules couvertes de fourrure… Les Krobors. Ils avaient fendu la mêlée, et voici qu’ils tenaient à distance les villageois du bout de leurs épieux, tout en grimaçant d’un air à la fois féroce et narquois.

L’homme à la cape d’ours me hissa au-dessus de la foule, criant dans la langue du Nintaïka :

— Arrêtez tous ! C’est un Shalinka !

Je ne sais si on l’entendis tout de suite, mais je joignis ma voix haute et aiguë d’enfant à ses accents rauques, perçant le tumulte. Juché sur les épaules du Krobor, je hurlai, arrondissant mes mains des deux côtés de ma bouche en guise de porte-voix :

— Aïtin ! Sinshan ! Syini ! Namdri ! Arrêtez tous ! Vous aussi, villageois ! Écoutez, c’est Shalinka qui vous parle !

Fut-ce la surprise, ou le nom de Shalinka ? Je ne sais. Mais la mêlée se calma peu à peu, et des dizaines de visages incrédules se tournèrent vers moi.

— Écoutez-moi, bonnes gens ! Je suis Shalinka Eyyenvi Yenshaya et ces soldats sont mon escorte. Nous ne voulons que passer en paix, atteindre notre province. Nous ne vous troublerons plus après cela !

Je pus sentir la perplexité des gens du village. Celui qu’ils devaient prendre pour la victime de brigands se retournait contre ses « sauveurs », et prenait fait et cause pour ceux qui l’avaient enlevé…

Un Kna lourdement bâti, qui semblait être le chef des miliciens, s’avança, repoussant en arrière son casque bosselé.

— Qui es-tu ? Pourquoi es-tu avec ces soldats ?

Je vous l’ai dit : un Shalinka. Et ceux-ci sont mes gens. Une idée me frappa : Aïtin Fansha ! Montre-lui ta lettre !

Ma lettre ?

Le vieux Kna ouvrit de grands yeux, complètement dépassé, pour une fois. C’était à désespérer.

— La lettre du seigneur Ktassilsha ! Fais vite !

Il parut enfin saisir. Fouillant dans son pourpoint, il ramena au jour le chiffon froissé du sauf-conduit, signé longtemps auparavant par Ktassilsha pour Zunsi et son frère. Dépliant respectueusement la lettre, le vieux Kna l’éleva bien haut, montrant à tous le grand sceau de Shalinka. Le tigre bondissant, gueule largement ouverte, resplendissait à l’encre écarlate sur le papier jauni.

— Et ce n’est pas tout ! lançai-je, d’un ton triomphant. Montre leur l’anneau, Fansha !

Le soldat obéit comme dans un songe, et une fois encore, l’emblème éclatant des Shalinka accomplit son effet. Les villageois finirent par baisser les armes, inquiets de leur sort. Si belliqueux qu’ils étaient, un moment auparavant, ils ne désiraient plus que rentrer chez eux, panser leurs plaies, et nous voir tourner les talons. Encore s’estimaient-ils heureux de n’être pas punis, après avoir attaqué un Enknayya et ses gens !

De ce côté-là, ils pouvaient dormir tranquilles. Je n’avais ni l’envie ni le loisir de donner suite à l’affaire !

Le Krobor à la cape de fourrure me reposa sur le sol. Plus secoué que je ne voulais le laisser paraître, les genoux tremblants, je me tournai en silence vers le vieil Aïtin Fansha et tendis la main. Je n’osai parler de peur de ne pouvoir contrôler ma voix.

Le soldat n’était pas stupide. En silence également, il me rendit l’anneau d’Eyyenvi. J’élevai la pierre rouge à hauteur de mon visage, plongeant les yeux dans les profondeurs sanglantes avant de passer la lanière à mon cou. Le soleil couchant mêla un instant ses feux obliques à ceux de la gemme. Puis je glissai l’anneau dans mon pourpoint, sous l’anbaï, et le charme sembla rompu.

Les villageois laissaient deux morts sur le sol battu de la place. Les soldats Denshari (et maintenant, irrémédiablement, Shalinka) étaient tous vivants, sinon indemnes. Aïtin Fansha boitait et se tenait la tête en gémissant et serrant les dents. Il avait dû retirer son casque entaillé, bosselé sous les coups. Le jeune Syini avait eu le bras traversé d’un coup de lance. Quelques autres étaient diversement blessés. Zaïssi Namdri, qu’on avait frappé de façon répétée alors qu’il gisait à terre, était le plus mal en point. Inconscient, il fut transporté dans l’appentis près de la forge, où les soldats se retirèrent pour évaluer les dégâts.

* * *

Un peu surpris, je vis les Krobors nous rejoindre. Ils étaient quatre, à présent, dont une femme. Ses cheveux d’argent étaient noués en fines tresses, tirées en arrière et attachées par un lien de cuir rouge sur la nuque, d’où elles flottaient librement. Elle ressemblait de façon frappante à l’homme à la peau d’ours, remarquai-je. Peut-être sa sœur ?

Son regard altier effleura le mien. L’espace d’un instant, elle sembla s’adoucir, vaguement amusée. Mais par quoi ? J’avais le sentiment désagréable que c’était par ma propre personne. Ses yeux dorés luisaient dans la pénombre comme ceux d’une déesse du temps des Anciens.

Aucun des Krobors, bien sûr, ne prit la peine de se nommer, ni d’expliquer leur présence. Et je n’allais pas les insulter en demandant des explications.

Rebrassant haut ses manches, la femme tira d’un vaste sac de cuir un paquet de plantes médicinales, quelques boîtes, pinces et ciseaux, et se pencha avec décision sur la troupe des éclopés.

Le jeune Baïran Syini, si exalté tout à l’heure face aux villageois, se mit à trembler comme un enfant lorsque la guérisseuse entreprit de panser la plaie de son bras. D’un air dégoûté, elle fit signe à ses compagnons. Mais quand ceux-ci, riant à pleines dents, voulurent empoigner le patient récalcitrant, ce dernier se figea, le visage gris de peur. Il ne bougea même pas quand la femme rapprocha les lèvres de la plaie et les fixa l’une à l’autre avec de minces épines noires. Je n’aurais su dire de quel arbre ou plante elles venaient.

Le soir tombait vite. Aïtin Fansha, nerveux, voulait reprendre la route aussitôt. Les autres essayèrent un temps de protester, puis se rangèrent à son avis, résignés. Le vieux accepta seulement de laisser la guérisseuse terminer son travail. La réputation des Krobors en ce domaine n’est plus à bâtir, même si certaines mauvaises langues les prétendent plus sorciers que médecins.

Et il y avait fort à faire parmi les soldats. Silencieuse, la femme continua tranquillement sa tâche, enrôlant d’un geste l’un ou l’autre pour faire chauffer de l’eau, dérouler des aunes de bandages ou maintenir en place un membre blessé. Les soldats obéissaient malgré leur trouble, en gens qui n’avaient pas grand-chose à perdre. Même Aïtin Fansha se laissa bander la tête et le genou sans protester.

La guérisseuse s’attarda surtout longuement sur Zaïssi Namdri, inconscient et tremblant de fièvre, qui commençait à délirer.

Elle écouta son cœur, sentit son souffle, palpa tout le corps pour détecter fractures et plaies intérieures. Elle regarda attentivement le visage et les yeux. Émiettant dans l’eau chaude plusieurs sortes de feuilles tirées de son sac, elle en baigna les tempes et le front du blessé, puis prépara des compresses imbibées de la même décoction. L’odeur entêtante des feuilles sèches monta un instant dans l’air du soir, couvrant presque, mais pas tout à fait, l’arôme léger et piquant des simples fraîchement coupés.

Je l’observai en silence. Impossible de lire le visage d’un Krobor qui ne veut rien laisser paraître. Mais je ne sais pourquoi, en cet instant, sous l’auvent affaissé de cette forge de village, parmi les jurons et les grognements des blessés, j’eus la certitude que le Kna vivrait.

Bientôt, les derniers rais du soleil couchant eurent disparu derrière les toits. Une délégation embarrassée de villageois vint nous rappeler le fait, sous couvert d’une invitation à coucher à l’auberge, si nous ne désirions pas reprendre la route avant qu’on ne fermât les portes… Il y avait là le chef de la milice, le forgeron, l’un des anciens du village, et quelques-uns uns des fiers-à-bras de tout à l’heure.

Le vieil Aïtin Fansha leur jeta un regard noir. Affalé au sol, il restait à l’écart, maussade, comme exaspéré. Parfois son visage se tordait dans une grimace amère. Il se tenait la tête entre les mains.

J’eus un léger pincement d’angoisse, comme une morsure d’insecte. Pas notre guide. Pas lui… Frappé sur la tête, au début de la bataille, il n’en était pas moins resté debout et son bras n’avait pas faibli. Mais le choc avait été rude. Qui sait quels dégâts lents, insidieux, avait pu causer ce coup ? Le vieux Kna avait déjà eu le crâne brisé autrefois et refermé tant bien que mal. Si on y ajoutait ce qu’il avait encaissé aujourd’hui…

Quelle qu’en soit la raison, il était clair que notre guide n’était pas pour l’instant en état de prendre une décision. Finalement, je pris sur moi d’annoncer que nous partirions dès que possible, dès que nous aurions soigné tous nos blessés.

Soudain Noyyil Sinshan, le massif Tête-de-bœuf, nous ramena une fois de plus à l’évidence.

— Et les chevaux ? nous rappela-t-il de sa voix basse et rauque, comme gêné de se mettre ainsi en avant. Vous vous souvenez des chevaux ? Il y en a trois qui boitent, et pas qu’un peu !

Je me retournai vers le forgeron (comme dans de nombreux villages, il faisait plus ou moins office d’expert en matière de chevaux), mais celui-ci cracha par terre. Il croisa les bras sur sa poitrine, l’air mauvais.

— Eynya-héri-Nyansa ! Pas question que j’y touche ! Tout le monde sait que ça porte malheur de travailler après la tombée de la nuit !

On n’y pouvait pas grand-chose. Deux autres villageois hochèrent la tête, ouvrant et refermant le poing sur leur cœur dans le vieux geste de protection, pour écarter le mauvais sort.

Je tournai le regard vers Aïtin Fansha, découragé. Mais celui-ci, le visage plongé dans l’ombre, se taisait toujours. Je ne savais quoi dire. Plus de guide, plus de vieux renard sur qui se reposer. L’esprit vide, épuisé, meurtri, je ressentais moi aussi la fatigue éreintante de cette journée.

J’eus un moment de panique. J’étais le maître, à présent, responsable de tous, Knas et chevaux. Un Enknayya.

Je me rappelai une vieille maxime que citait parfois Eyyenvi : Sache toujours qui tu es. C’est le premier pas pour comprendre ce que tu dois faire.

Père… Comme vous étiez loin, à présent…

Je glissai un regard furtif vers les Krobors. L’homme à la cape d’ours se contentait de sourire, comme si la folie des Dittaïs ne valait pas d’être prise au sérieux. Ses compagnons faisaient de même. La femme nous regarda d’un air étrange, presque calculateur.

Quant aux soldats, ils semblaient résignés à passer la nuit sur place.

Furieux, je me redressai tout à coup. J’avais compris. Ou du moins je pensais comprendre.

Je m’adressai aux Krobors dans leur langue, les foudroyant du regard :

— Allons, vous êtes marchands de chevaux ! Et nous, nous avons besoin de nouvelles montures, n’est-ce pas ? Alors, dites votre prix !

Sans attendre la réponse, je me retournai vers les villageois et leur lançai, dans la langue ordinaire :

— Quant à vous, soyez sans crainte ! Nous repartirons dans une heure, que la porte soit fermée ou non ! Tenez-vous prêts à la rouvrir !

Personne n’osa dire que cela portait malheur de voyager de nuit. Il y eut quelques soupirs de soulagement, dans la troupe des villageois comme parmi nos hommes. Personne n’avait très envie de prolonger la situation.

À part, peut-être, l’homme à la peau d’ours et ses associés. Ils mirent un point d’honneur à marchander aussi âprement que possible, sans doute par amour de l’art, ou pour le seul principe de dépouiller les Dittaïs, comme tout Krobor qui se respecte s’y efforce (ainsi que j’ai pu comprendre), autant que faire se peut. Pied à pied, nous discutâmes les mérites et les tares de chacune des bêtes en question, ainsi que de celles qu’ils nous proposaient en échange.

Suant à grosses gouttes, je marchandai pendant une heure sans en connaître le premier mot (qui est de toujours savoir ce qu’on veut obtenir), ni d’ailleurs le second (qui est de toujours rester maître de soi, même si l’on est amené à hurler). Je rusai, j’inventai, je traduisis du krobor en nintaïsha et du nintaïsha en krobor, tout en regardant du coin de l’œil l’expression des soldats et des villageois, cherchant à déceler si je me fourvoyais. Le pauvre Noyyil Sinshan, embarrassé de voir son nouveau maître se donner ainsi en spectacle (avait-on jamais entendu parler de vendre un cheval qui avait seulement perdu un fer ? Et pourtant il fallait bien que toutes nos montures fussent capables de courir, je le sentais ; une bête boiteuse nous retarderait), m’aidait tant bien que mal avec sa science, profonde et réelle, des chevaux. Et le Krobor à la cape nous donnait la réplique en sa langue, consultant de temps à autre son compère aux nombreux colliers d’or.

Pour quelque raison bizarre et exaspérante, qu’ils étaient bien seuls à pouvoir apprécier, ces marchands rusés à qui d’ordinaire le langage commun ne faisait pas défaut se refusèrent à employer une autre langue que la leur propre. Je les soupçonnai fortement à l’époque de vouloir surtout se payer nos têtes.

En fin de compte, nous fûmes plus riches de trois nouvelles montures, et les Krobors de même. Difficile de savoir qui avait le plus profité du marché !

Avant le départ, je fis mes adieux à mon brave Vif-argent. Avec lui, le dernier lien qui me rattachait au Kyalindari s’en allait. J’en ressentais un grand vide, plus qu’une vraie tristesse. L’animal, comme s’il comprenait, frotta sa grande tête contre mes cheveux, soufflant doucement.

Bientôt, les plus valides aidèrent les autres à se mettre en selle. Le vieux Fansha réussit en gémissant à grimper sur la sienne, puis se laissa porter comme un sac, plié en deux, le nez sur l’encolure. Zaïssi Namdri, toujours inconscient, partagea la monture du léger Syini, qui le soutint tant bien que mal devant lui. Je me hissai aussi légèrement que possible sur le petit coursier brun que les Krobors nous avaient procuré.

Et je dois dire que c’était une assez belle et bonne bête, les jambes fines, la tête bien dessinée, la robe luisante et lustrée. Ses mouvements promettaient de la vitesse et de la force. Nul connaisseur ne l’eût dédaignée. Oh, les Krobors étaient des maquignons honnêtes, quand ils le voulaient…

Je lançai un dernier regard aux quatre Krobors. Ils semblaient décidés à demeurer au village. J’essayai de leur adresser la parole, mais rien ne me vint à l’esprit.

Ou alors il y aurait eu beaucoup de choses à dire. Beaucoup trop.

L’homme à la cape d’ours m’adressa l’un de ses sourires ironiques. Il s’inclina profondément, la main sur le cœur, avec juste ce qu’il fallait d’insolence pour ôter à son salut toute apparence de servilité. Je lui rendis la politesse avec un brin de raideur.

Les autres Krobors nous saluèrent à leur tour. Négligemment, comme une dernière formalité, Cape-d’ours serra un instant mes mains dans les siennes, et je sentis ses doigts puissants refermer les miens autour d’un petit objet dur. C’était un couteau pliant, guère plus long que ma paume. Personne n’avait pu saisir l’échange. Mais j’étais sûr que les trois autres Krobors l’avaient prévu, et prémédité avec leur frère de sang.

Puis ils se détournèrent. Troublé et inquiet, je piquai les flancs de ma monture à la suite de mes compagnons. Je me penchai un instant de côté, comme pour rajuster la longueur d’une étrivière, et glissai discrètement l’arme dans une de mes bottes, entre le cuir et l’étoffe.

Étrange rencontre, en vérité. Derrière nous, les quatre Krobors s’étaient mis à chanter, d’un ton léger, une complainte du Kyalindari qui résonna longtemps dans ma tête tandis que nous cheminions, alors même que les échos s’en étaient tus dans la nuit paisible.

Frère, point de tristesse

Quand nous reste le souvenir !

La route est longue

Devant nous,

La route est longue et le chemin ardu.

Toi qui marches dans la solitude,

As-tu besoin d’un ami ?

La vie est longue, mon frère,

La vie est longue ici-bas.

Sombre est la forêt qui nous enserre

Dans ses murs,

Épaisse et noire des deux côtés de la route.

Mais les chemins qui s’écartent parfois se rejoignent.

Où seras-tu, mon frère,

Lorsque je quitterai la route ?

Où sera ton visage ?

Où te mènera ton destin ?

La route est longue, mon frère,

La route est longue ici-bas,

Et si tu chemines seul,

Seul aussi tu trouveras ton destin.

(À suivre)

(Liste de tous les chapitres publiés)

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