Roman: L’Héritier du Tigre, chapitre 8

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L’Héritier du tigre

Roman

par Irène Delse

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Première publication : éditions Le Navire en Pleine Ville,
Saint-Hippolyte-du-Fort (France), mai 2006.

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Présente édition publiée sous licence Creative Commons 2.0 (France)
BY-NC-SA (Paternité, Non commercial, Partage à l’identique)

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Chapitre 8 : Questions

La troupe alla donc s’installer dans l’abri à bateaux. On disposa en tas des cordages et de vieilles toiles de sac pour faire des lits de fortune. Comme il restait encore quelques heures de jour, le bouillant Zaïssi Namdri partit à la chasse avec quelques autres dans le petit bois qui longeait la rive.

La chance leur sourit, aussi fîmes-nous meilleure chère ce soir-là qu’aucun autre depuis le début du voyage. Les pommes d’hiver étaient douces, croquantes, pleines de suc ; et la viande fraîchement rôtie d’un jeune chevreuil nous changeait agréablement des lambeaux desséchés qu’il avait fallu mater jusque-là !

Autour des flammes dansantes, les soldats se délassaient, racontaient des histoires. Zaïssi Namdri taillait un chalumeau dans une tige de jonc. Le jeune homme maigre, qui avait si souvent mendié en vain un peu de nourriture, s’amusait à jeter des pépins de pommes dans le feu, riant comme un enfant — et pour une fois rassasié.


Les yeux perdus dans les flammes, je réfléchissais aux événements de ces quinze ou seize derniers jours. L’attaque du château, la mort de mes parents, celle de Tayyen, et ma propre tentative, échouée, d’en finir… Les Denshari prenant possession de Nitindra et s’y épatant comme les parvenus qu’ils étaient… Les insinuations méchantes de Zunsatyi, le départ, le trajet interminable sur des routes à demi désertes, la mort d’Annkeld, la mort de Zunsi…

Cela faisait trop, en trop peu de temps. Je regardai mes mains fines et noires, qu’on avait déliées pour le temps du repas.

Dans la pénombre, seuls les tatouages blancs et rouges se détachaient clairement, comme une deuxième peau. Une peau claire par-dessus la chair noire. Mon esprit musardait d’une idée à l’autre. La griffe sanglante de Shalinka. Ce serait bien étrange, pensai-je vaguement, des bras terminés par des pattes de tigre.

Je me rendis compte que le vieil Aïtin Fansha me regardait d’un air méfiant sous ses paupières baissées. Je remarquai sur son visage gris quelques taches blanches de la taille d’un demi-sou, tributs de l’âge et d’une vie passée en plein air, sous le soleil et les intempéries. La lueur oblique du feu soulignait les rides profondes qui encadraient sa bouche d’un pli amer.

Lâchant la bride en fin de compte à ma curiosité, je demandai à mi-voix :

— Pourquoi ne retournez-vous pas au château ? Pourquoi toute cette peine pour me ramener à Shalin-Yari, au risque de vous attirer la colère du Seigneur Shalinka ?

Le Kna resta quelques instants pensif, se curant les dents à l’aide d’une esquille d’os. Il me jeta un regard aigu.

— Il y aurait plus de risques si on rentrait servir Zunsatyi, jeune homme ! Les Shalinka, au moins, sont connus pour tenir leurs promesses. Et je ne dis pas ça parce que vous en êtes un, non. Mais c’est un fait, voilà tout.

Le cœur battant, j’ignorai pour le moment l’hommage fruste mais sincère ainsi rendu à ma famille, de même que l’allusion à quelque « promesse » entre Ktassilsha et les Denshari. Il y avait quelque chose chez Zunsatyi qui dès notre première rencontre, juste après le carnage, m’avait fait frémir jusqu’à la moelle des os.

— Pourquoi parlez-vous ainsi de Denshari Dmayanin Zunsatyi ? N’est-il pas votre maître, à présent ?

— Sauf votre respect, mon jeune seigneur, vous ne savez pas de quoi vous parlez. Mon maître, c’était le Denshari – Denshari Dmayanin Zunsi, que son ombre s’élève jusqu’au Ciel ! Mais son frère est un fou, et je ne sers pas les fous.

Le vieux Kna se détourna pour tisonner les braises. Seuls quelques détails de son visage se détachaient dans la pénombre. Des cheveux courts et raides dépassant sous un bonnet de feutre, un œil gris-bleu à demi clos sous des sourcils neigeux.

— Pourquoi dites-vous qu’il est fou, Fansha ?

J’avais remarqué la politesse croissante des gardes, et décidé de leur rendre la pareille. Sans le culot forcené du Denshari, montrant l’exemple de l’insolence, ses gens retrouvaient petit à petit la déférence qu’ils devaient à un Enknayya – même à un Enknayya de douze ans, prisonnier, meurtrier de leur maître.

Le Kna soupira.

— Parce qu’il est fou, tout simplement. Zunsatyi est dingue. Complètement tordu. Il n’aime rien tant que faire souffrir ou humilier les gens. Surtout les enfants… Tiens, dis-lui, toi, Syini !

Il se retourna vers le jeune Toujours-affamé (quoique bien rempli, ce soir-là), qui avait cessé de jouer pour écouter notre conversation. Il frissonnait.

— M’en parle pas, Fansha ! Sa voix était basse, presque sourde. M’en parle pas ! J’veux même pas y penser !

Terrorisé, le jeune Baïran Syini se recroquevilla sur lui-même le plus près possible du feu, les bras repliés autour de son corps comme pour se protéger. Ses yeux étaient embués de larmes.

— Comme je vous disais, reprit doucement Fansha, Zunsatyi a un faible pour les enfants. Tout lui est bon, aussi bien les pages, les esclaves, ou de jeunes recrues, comme le pauvre Syini, entré au service du Maître quand il avait treize ans. Il leur fait jouer des espèces de jeux. Une fois, je l’ai vu en enfermer huit ou neuf dans un enclos, sans rien à manger pendant plusieurs jours, sans rien qu’un peu d’eau. Parfois, il s’amusait à jeter un morceau de pain au milieu d’eux, et il riait comme un démon à les regarder se battre !

Du bout d’un bâton, Aïtin Fansha traçait des cercles dans la cendre grise. D’autres soldats avaient levé la tête et nous regardaient d’un air morose.

Zaïssi Namdri, ouvrant et refermant nerveusement son couteau, lança :

— Un démon, oui ! C’est un fou et un démon ! On dit qu’il ne peut pas aller avec une femme comme un homme normal, qu’il lui faut des enfants…

Un autre marmonna :

— Il y avait tout le temps des gosses qui disparaissaient quand on était dans le Sud, près de Tamna-Rora. On disait parfois que c’était lui qui les emmenait dans sa tour, près de la rivière. Mais personne n’a jamais voulu y regarder de trop près ! Quand il était dans ses humeurs, y avait que le Maître qui pouvait le calmer…

— On dit beaucoup de choses, Solyin. Aïtin Fansha haussa les épaules, parlant comme à regret. Il y avait aussi pas mal de fauves, dans ce coin là… Des lions et des awaïran… Mais c’est vrai que j’ai foutre pas envie d’être au service de ce Kna ! Ça non !

Il cracha par terre, l’air écœuré.

— Maintenant qu’il n’y a plus le Maître pour l’en empêcher, il fera tout ce qu’il voudra. Il a quelques hommes à lui dont j’aime pas du tout l’allure, et on sait qu’il meurt d’envie de les lâcher contre nous. C’est ça qui le met en appétit, par-dessus tout : dresser les Knas les uns contre les autres, comme un foutu combat de chiens… Et j’ai pas parlé de la guerre qu’on va avoir avec les Krobors, quand il commencera à s’amuser avec les gosses de leurs tribus…

Il s’interrompit un instant, pensif.

— Au vrai, vous avez pas tué le bon Denshari, mon jeune seigneur, voilà ce que je pense !

Silencieux et glacé, je sentais ma tête tourner, imaginant le puits d’horreur que ces mots suscitaient. J’en avais déjà frôlé le bord, sans pouvoir en soupçonner la profondeur. Un bref instant, dans la salle commune du château, Zunsatyi avait failli me tenir en son pouvoir. Je lui avais échappé, mais pas sans l’aide de Zunsi.

Et j’avais tué Zunsi.

Je frissonnai. Stupide, pensai-je, le passé est le passé. Et Zunsi n’était pas sans reproche. Il avait su restreindre son frère, mais pas l’empêcher de nuire. Jusqu’où, me demandais-je confusément, pouvait-on aller dans le respect dû à la famille ? Où s’arrêtait la loyauté, où commençait le crime ? Et cette question concernait aussi Shalinka. Je levai les yeux vers le visage sombre et las d’Aïtin Fansha, le Kna qui en avait trop vu.

— De quelles promesses parliez-vous, tout à l’heure, Fansha ?

— Eh ? Pardon ? Oh, les promesses de Shalinka… Il soupira, me lançant un regard aigu : Le Maître avait passé un marché avec le Seigneur Shalinka, avant de partir pour le Kyalindari. Il avait pas l’intention de s’attaquer seul à toute la famille, hein ? Sauf votre respect, bien sûr. En tout cas, l’affaire était claire : le Shalinka permettait à mon maître de s’engager contre Eyyenvi pour sa vengeance, mais il voulait récupérer vivant Eyyenvi, la femme Nitjin, et surtout ses autres enfants. Les terres du Kyalindari ne l’intéressaient pas, mais il voulait à tous prix ses fils.

Pour le coup, ma tête me sembla flotter comme une barque à la dérive, perdue dans un brouillard d’impossibilités.

— Quelle vengeance ? m’exclamai-je, abasourdi. Quels fils ? Eyyenvi était le seul fils de Ktassilsha ! Je ne suis que son petit-fils ! Et pourquoi traiter ainsi Eyyenvi comme un criminel ?

J’étais hors de moi. Le vieux Fansha, prudent, sembla hésiter un instant, mais finit par lâcher brutalement :

— Parce que c’était un criminel, voilà pourquoi ! Ça remonte à dix ou douze ans, quand Eyyenvi s’était associé avec notre Maître, avant de le trahir. Ce serpent a fait alliance dans notre dos avec les Krobors des montagnes. Et soudain, le piège, Eyyenvi et les Krobors nous attaquant de tous côtés ! On a bien failli y rester, croyez-moi ! Et comme ça, pendant que le Maître était forcé de s’enfuir, Eyyenvi a pu garder pour lui seul les terres qu’ils avaient conquises ensemble et qu’ils avaient convenu de partager….

Silencieux, je me rendis soudain compte que je l’écoutais bouche bée, incapable d’en croire mes oreilles.

Je fermai vivement la bouche, horrifié.

— Enfin, continua Fansha, je ne sais pas trop ce qu’Eyyenvi a fait au Seigneur Shalinka, mais quand le Maître est allé le voir, l’an dernier, il avait l’air drôlement en colère contre son fils. Et ça, je l’ai vu : j’y étais. M’est avis que ça veut dire quelque chose…

Je n’en crois rien ! hurlai-je. Je n’en crois rien ! Ktassilsha aurait… La preuve que c’est faux, c’est qu’il n’avait pas d’autre fils qu’Eyyenvi. Et il l’a fait tuer ! Le Shalinka a toujours été un tyran et un menteur ! C’est lui qui a poussé mon père à l’exil, en voulant lui enlever sa femme ! Eyyenvi et elle étaient désespérés… Ils y étaient forcés, c’est sûr ! Mais ce n’était pas… Ce n’était pas…

Je balbutiais comme un insensé, proche du désespoir.

Aïtin Fansha renifla.

— Je ne sais rien sur des gens qui seraient « forcés » de trahir leurs associés. Et je ne sais pas non plus qui est le père ou le fils. Mais ce que j’ai vu, je l’ai dit. Shalinka veut son héritier. Et le Maître avait promis de le lui amener. Maintenant que le Maître est mort, c’est à moi de veiller à ce que ledit héritier arrive à bon port. Je laisse de plus malins que moi s’occuper du reste !

Effondré, je laissai sans mot dire le soldat m’attacher pour la nuit. Je ne pus cependant m’empêcher de sursauter quand la corde toucha mon poignet à vif. Le vieux Kna regarda quelques instant la chair sanguinolente, parsemée de croûtes noirâtres. Mais il avait de la ressource. Il nettoya les plaies avec du vin de sa gourde (celle qu’il avait récupérée à la mort de Zunsi, je gage), les pansa de quelques bandes d’étoffe propres, prises sur une chemise de rechange, et se contenta ensuite de m’attacher les mains par-dessus le pansement, à l’aide d’autres lanières de tissu.

Simple et net. J’imagine qu’à l’époque, je n’étais guère en mesure d’apprécier.

En Kna expérimenté, Aïtin Fansha ne prenait aucun risque. Comme geôlier, il eût pu en remontrer à son défunt maître ! Et le vieux soldat m’avait vu à l’œuvre, bien sûr. Cela changeait les perspectives. Il eût été vain de lui dire qu’il ne risquait rien, que je me considérais à l’égard des siens comme quitte et que mon seul but était désormais, comme lui, d’atteindre Shalin-Yari au plus vite, en sécurité. Mais je serrai les dents. J’étais bien trop fier pour le détromper.

* * *

Au matin, le batelier nous vint chercher. Le Kna était petit et trapu, ses bras nus incroyablement musclés sortant d’une veste sans manches. Un vaste chapeau de paille lui abritait les yeux.

Un jeune homme l’accompagnait, ses longs cheveux pendant sur son dos comme une queue de cheval. L’autre fils, sans doute. Tous deux aidèrent les soldats à faire embarquer les chevaux, tirant doucement sur les rênes en murmurant des encouragements. Le bateau était presque aussi large que long, avec un simple mât garni d’une voile carrée. Son fond plat lui donnait l’air gauche et balourd au milieu du courant, mais il allait sûrement, lent et tenace comme un laboureur penché sur son sillon.

Le jeune Kna manœuvrait la voile, le batelier poussait et guidait à la fois le bac à l’aide d’une longue perche, fendant puissamment l’eau grisâtre du fleuve. Au bout d’une ou deux heures, enfin, nous fûmes rendus. Mais Aïtin Fansha attendit pour régler le passeur que tous, chevaux et Knas, eussent pris pied sur la rive du Nintaïka.

Nos montures grimpèrent vivement sur la berge, renâclant et secouant la tête, comme surprises d’avoir échappé sans dommage à cette aventure, et jurant le Ciel qu’on ne les y prendrait plus. C’était bien aussi, à les entendre, le sentiment de certains des soldats !

Un gros village était blotti en retrait de la berge, offrant au voyageur auberges, écuries, boutiques, et bon nombre des agréments de la civilisation. Et même un fortin de pierre, abritant une petite garnison. Quelques gardes entreprenants, dont les livrées ne rappelaient que vaguement les couleurs du seigneur local, avaient établi un péage en travers de la route, prélevant un robuste droit de passage sur les biens et la personne des voyageurs.

Cela valait à peine mieux que des brigands, pensai-je. Avions-nous vraiment quitté le Kyalindari ?

Tandis que le vieil Aïtin Fansha parlementait avec ces écumeurs d’un nouveau genre, je regardai autour de moi, notant avec curiosité que le bourg n’avait point de murailles. À la place, une palissade de gros pieux largement espacés, reliés par des chaînes, qui n’eût guère arrêté plus de quelques minutes une bande de pillards déterminés, et encore moins une armée ennemie.

Avisant les maisons perchées sur leurs pilotis, la boue gluante qui recouvrait les rues, le bas de la palissade couvert d’algues et de vase, je compris la raison de cet étrange enclos. Une muraille pleine n’aurait pas tenu longtemps contre les crues du fleuve, mais les pieux arrêtaient les épaves emportées par le flot, tout en laissant l’eau envahir la ville. Çà et là, des jetées de planches reliaient certains bâtiments plus fréquentés, permettant de traverser l’endroit sans trop se crotter. Elles étaient glissantes et couvertes de vase, vestiges des dernières crues de printemps.

Au bord du fleuve, des enfants pêchaient, remplissant leurs paniers de coquillages et de poissons de roche. Des femmes, à moitié dévêtues, frottaient le linge dans le courant rapide, tandis que d’autres y lavaient leurs blancs cheveux.

Un souvenir me revint soudain, lancinant comme une plaie. Je revoyais en esprit Lelgatniz, notre nourrice à Tayyen et moi, faisant sa toilette dans la petite salle d’eau carrelée de vert qui servait pour les domestiques, à Nitindra. Elle était grande, douce, pleine de force sous sa peau lisse et noire. Elle sentait la verveine et le savon de Nyanri. La femme aussi, un peu, mais j’étais trop jeune pour y porter vraiment attention. Elle laissait Tayyen jouer avec ses peignes et ses bracelets, tandis que je soufflais des bulles d’eau savonneuse dans l’air doré du couchant. Nous devions avoir cinq ou six ans.

Mais tout cela, c’était avant. Avant.

Du côté du péage, la chicanerie s’éternisait. Aïtin Fansha finit par brandir sous le nez des coquins ébahis le laissez-passer du seigneur Shalinka. Avec des gestes calculés, ses compagnons repoussèrent leurs manteaux, relâchant les épées dans leur gaine.

Tandis que les canailles se concertaient, perplexes, notre petite troupe reprit la route d’un pas vif, l’air de qui n’a pas l’intention de se laisser bousculer. Guère avides de se frotter à des Knas bien armés et déterminés, les garde-frontières improvisés se tournèrent vers un infortuné convoi de marchands qui cheminait en sens inverse. Comme un avant-goût du Kyalindari !

Et nous avons continué, encore et toujours. Les jours filaient à toute allure sur les routes du Nintaïka. Aïtin Fansha avait fait presser le pas. Les soldats grognaient, mais au fond d’eux même, tous préféraient traverser au plus vite les régions du sud du pays, sans être tentés de s’arrêter à Tamna-Rora. Là était leur vie d’autrefois ; cependant rien pour eux ne serait plus pareil. Ils avaient sauté le pas, choisi un autre maître. Aucun retour possible après cela.

Il ne nous fallut que dix jours à ce train d’enfer pour traverser complètement la province de Tamna-Rora. Les plaines succédaient aux collines et les champs aux forêts. On faisait halte le soir dans une auberge s’il s’en présentait une assez proche et pas trop sordide. Mais Aïtin Fansha préférait éviter les villes. Je devais bientôt comprendre pourquoi.

Dans mon esprit, cependant, le trouble s’apaisait peu à peu. Comment croire les racontars malveillants d’un ennemi de mon père ? Zunsi pouvait aussi bien l’avoir trompé le premier, et s’être fait surprendre ! Sans doute avait-il abusé le seigneur Ktassilsha lui-même avec ce tissu de mensonges. Tout cela était tellement absurde. Le vieux Fansha était trop évidemment de parti pris.

Je ne voulais que garder dans ma mémoire le souvenir d’Eyyenvi. Le Kna qu’il avait été, avec sa dignité et son courage. Sa prudence, sa sagesse lorsqu’il traitait avec nos voisins krobors. Sa joie chaude, débordante lorsqu’il retrouvait Nitjin et ses enfants après un voyage dans les montagnes. Sa fierté à peine cachée devant le moindre de nos progrès, à Tayyen et moi, que ce fût dans nos études (qu’il suivait de près) ou quand je commençai à monter à cheval et tirer l’épée. Son orgueil tranquille, aussi, mêlé de contentement, lorsque sa famille et ses gens étaient réunis dans la grande salle, auprès d’un grand feu brillant.

Je ne voyais pas les choses de façon aussi claire, à l’âge de onze ans et demi, que je le fais à présent. Mais Eyyenvi était pour moi plus qu’un père. Presque un héros. Son audace nous avait à tous sauvé la vie lors du terrible hiver de 728.

Je n’avais alors que huit ans. Il gelait à pierre fendre et les rivières n’étaient plus que coulées de glace. Par malheur, un été particulièrement mauvais n’avait pas permis de faire de réserves de grain. Bêtes et gens avaient connu la faim. Mort du bétail affamé, mort des paysans bien souvent, de faim et de froid, de maladie ou de la main des brigands. Bientôt les loups blancs du Kyalindari étaient descendus des montagnes, ajoutant leur terreur à celle de l’hiver.

Eyyenvi avait réuni ses gens, renforcés de nombreux guerriers krobors qui avaient préféré résister sur place que de fuir vers les plaines plus clémentes du sud. Bien qu’affamés, ils avaient mis en fuite les pillards et décimé les loups.

J’avais assisté à l’une de ces chasses, juché sur la monture d’un serviteur krobor. Enveloppé de fourrures de la tête aux pieds, j’avais suivi de loin la battue, la poursuite des bêtes débusquées, le combat final et la mise à mort. L’odeur froide et perçante de la neige, encore aujourd’hui, m’en ramène le souvenir. J’étais glacé, effrayé, mais je n’aurais pour rien au monde cédé ma place. Les chasseurs étaient retournés éreintés et triomphants, ce soir-là, et c’était nous qui avions mangé les loups.

Aujourd’hui, le souvenir en est plus léger, prompt à susciter le sourire. Mais sur les grands chemins du Nintaïka, entouré des assassins de mon père, et sur le point de me livrer entre les mains de son vieil adversaire, il n’y avait que ces visions du passé pour m’empêcher de me jeter à terre en tremblant, terrorisé.

Parfois, pourtant, le souvenir point autant qu’il soulage. Que disait le poème, déjà ?

Souvenirs qui volent comme plume au vent,

Souvenirs qu’on effeuille tristement dans le noir.

Dans la nuit amère, un Kna se souvient.

Un soupir, un regret, puis le temps s’envole.

Un de mes ancêtres avait écrit cela, il y a bien longtemps, au temps où les Enknayyar avaient connu l’exil. Et je repensais à Zunsatyi, à ses yeux avides.

« As-tu peur, jeune Yenshaya ? » Qui n’aurait pas eu peur, en vérité ?

Même les soldats craignaient Zunsatyi. Ils l’avaient en horreur. Mais une pensée amère, lancinante, ne cessait de me ronger. Que faisaient-ils eux-mêmes, quand l’appétit les prenait ? Je revoyais nos servantes, le matin qui avait suivi l’attaque. Certaines restaient recroquevillées sur le sol, les bras serrés autour du corps, frissonnantes, incapables de parler. D’autres avaient repris leurs tâches, le visage fermé, résignées à n’être plus pour leurs nouveaux maîtres que des esclaves ou, au mieux, des putains.

Je me souviendrai toujours de la jeune Aïta, qui avait perdu son mari dans l’attaque du château.

Elle était allée tirer l’eau du puits. Le regard tourné vers l’intérieur, elle pleurait sans bruit, sans aucun sanglot. Les larmes coulaient simplement sur ses joues, lentement, continûment, sans qu’elle pût rien faire pour les en empêcher.

Ma condition d’Enknayya les aurait-elle arrêtés longtemps si j’avais porté des jupes ? Ou peut-être, me dis-je avec un sursaut de colère, ces Knas différaient-ils de Zunsatyi en cela qu’ils se limitaient à des proies de basse naissance, incapables de leur créer des ennuis…

Ce genre de pensées était nouveau pour moi. Comme on le voit, j’étais encore très jeune.

(À suivre)

(Liste de tous les chapitres publiés)

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