Roman: L’Héritier du Tigre, chapitre 7

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L’Héritier du tigre

Roman

par Irène Delse

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Première publication : éditions Le Navire en Pleine Ville,
Saint-Hippolyte-du-Fort (France), mai 2006.

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Présente édition publiée sous licence Creative Commons 2.0 (France)
BY-NC-SA (Paternité, Non commercial, Partage à l’identique)

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Chapitre 7 : Solitude

Je courus comme un fou à travers le sous-bois, insensible aux branches qui me fouettaient la face, aux pierres et aux racines qui me faisaient trébucher. Je tombais souvent, me relevais à la hâte, courais de plus belle et tombais à nouveau. La faible lueur des lunes décroissantes s’insinuait çà et là par les trouées du feuillage, à peine suffisante à me montrer le chemin. Toute notion de direction m’avait quitté. Les ronces agrippaient mes habits, me griffaient les mains et le visage. Des animaux inconnus détalaient à mon approche, certains assez gros pour briser sur leur passage les branches des buissons. Parfois je dégringolais dans un fossé, bras et jambes meurtris, puis me remettais sur pieds tant bien que mal, grimpais de l’autre côté, et aussitôt recommençais à courir.

Où aller ? Qu’importe. L’essentiel était de m’éloigner du camp. L’esprit vide de tout sentiment, de toute pensée, je me concentrais uniquement sur la fuite. Je ne me souciais même pas d’être poursuivi.

Soudain le sol se déroba sous mes pieds. Masquée par d’épais fourrés, une pente abrupte dévalait vers un ruisseau écumant, dix pieds en contrebas.


J’avais agrippé au dernier moment la racine nue d’un vieil aulne. Penché sur l’eau rugissante, l’arbre semblait ivre, ses longues branches tendues comme pour boire, prêt d’un moment à l’autre à tomber dans le ruisseau. Je la serrai de toutes mes forces, tâchant de creuser de mes pieds un appui dans la berge boueuse. Des cailloux dévalaient sur la pente tout autour de moi. Le courant rapide, gonflé par la fonte des neiges, m’aurait emporté comme un fétu de paille, battu sur les rochers. J’apercevais leurs formes sombres au milieu des flots, trouant la blancheur bouillonnante de l’écume.

Tremblant, je grimpai lentement sur la berge et me jetai en haletant dans l’épaisseur d’un bouquet de sureau.

Je ne sais combien de temps je restai là, forçant mes poumons brûlants à inspirer lentement, en cadence, l’air froid de la nuit. J’étais couvert de boue des pieds à la tête, les vêtements déchirés. À travers les branches minces, fines comme des cheveux, je regardai scintiller les étoiles, si petites et lointaines dans le ciel noir.

Comme un filet jeté sur la nuit,

Comme un rets de lumière,

Les étoiles enserrent les cieux,

Et leur beauté suffit pour réchauffer le cœur.

Un bruit dans les fourrés arrêta net ces pensées. Un froissement de feuilles qu’on écarte, léger comme un souffle. Quelque animal nocturne ? Non. Trop subtil, trop précautionneux. Les soldats m’avaient retrouvé. Et puis une sorte de reniflement, comme de quelqu’un qui se prépare à s’élancer. Tout près, tout près.

Et la peur se fit jour. J’hésitai. Si je restais ici, dos à l’à-pic, j’étais piégé. D’un autre côté, si je fuyais et me découvrais…

La panique gagna. Je m’enfuis.

Ils furent sur moi quasiment dans l’instant. Des mains, tendues pour saisir. Des cordes toutes prêtes. Les chasseurs m’avaient retrouvé.

Un croc-en-jambe me fit trébucher, tête la première, dans un buisson d’épines. Et Tête-de-bœuf m’empoigna, me releva, refermant ses bras sur ma poitrine comme un cercle de fer.

Les autres s’approchèrent, le visage figé, grimaçant, les jointures des doigts pâlies sur la poignée de leurs armes. Des braises ardentes brûlaient dans leurs yeux, mêlant la colère et le désespoir. Je baissai la tête. Immobile, j’attendis.

Le Ciel sait ce qu’ils auraient fait, si ce vieux diable d’Aïtin Fansha ne s’était écrié :

— C’est un Shalinka ! Souvenez-vous, compagnons ! Il faut l’attacher et le ramener au camp ! Le soldat se gratta la tête, repoussant en arrière son bonnet. Le Ciel me damne, reprit-il, si on ne va pas devoir sérieusement aviser…

Les autres se taisaient. Je les sentais furieux et confus, presque effrayés pourtant. Certains s’écrièrent : « Démon ! Assassin ! Tuez-le, tuez ce monstre ! » Mais ils n’osèrent pas contredire le vieux, ni affronter les deux ou trois cents livres de muscles de son acolyte. Le colosse me tenait ferme, comme un avare avec son trésor.

Mais n’était-ce pas ce que je représentais, pour eux ? Un trésor plus précieux que leur vie. Un Shalinka.

Je fus ramené au camp. On me laissa tomber sur le sol, pieds et mains liés, au milieu du cercle de lumière. Les flammes brûlaient, hautes et claires dans la nuit.

Pauvre défense. Les Ténèbres guettaient de toute part.

Mon regard tomba sur le corps de Zunsi, flasque et immobile, une grimace sanglante en guise de visage. L’image se grava dans ma mémoire comme du fer chauffé à blanc. On l’avait tiré à l’écart et allongé avec respect, une épée nue à son côté. L’épée même que j’avais employée pour me venger de lui. Je remarquai soudain que la lame, rouge encore du sang de son maître, était brisée en deux.

C’était l’œuvre des soldats, pensai-je. L’épée avait failli à Zunsi, elle était devenue l’instrument de sa perte ; aussi devait-elle expier, selon la tradition. Ainsi périssent les serviteurs infidèles… L’arme était comme maudite. Nul, jamais, ne la porterait plus. Je frissonnai.

Autour du mort et de son assassin, les gardes hésitaient, nerveux comme des chevaux qui ont flairé un tigre.

— Qu’allons nous faire, à présent, Fansha ? On est dans un beau pétrin !

— Rien d’autre que ramener le Shalinka à sa famille. Et prier le Ciel pour l’âme du Maître, bien sûr.

— Par Eynya ! Il a tué le Maître, Fansha !

— Je sais, Namdri, je sais. Mais le Maître a un maître, lui aussi. Un seigneur. Et c’est Shalinka. Alors nous devons tenir notre part du marché…

Peu à peu, l’obstination du vieux Kna finit par user l’hostilité des soudards, doucement, inlassablement, comme des gouttes d’eau creusant leur sillon sur la pierre. Couché sur la terre dure, je les écoutais distraitement, presque avec détachement, comme si le son venait d’une très grande distance, apportant des échos d’événements trop lointains pour pouvoir me toucher. Je souriais, plus par principe que pour exprimer un quelconque sentiment. Je crânais. Les cheveux pleins de poussière et de feuilles mortes, avec mes habits en loques, je devais faire un parfait épouvantail. Du sang de Zunsi avait giclé sur ma joue. Mon visage griffé par les broussailles cuisait, les cordes m’entraient dans la chair. La nuit risquait d’être longue.

C’est finalement Noyyil Sinshan, celui que j’appelai Tête-de-bœuf, qui emporta la décision. Il s’avança aux côtés du vieux Fansha, laissant sa masse impressionnante souligner ses propos.

— Vous faites comme vous voulez, lâcha-t-il, mais moi je ne retourne pas servir Zunsatyi. Pas même si on me couvrait d’or !

Les autres soldats semblèrent considérer la proposition, mais pas un ne parla. Sinshan cracha dans le feu, remonta sa ceinture et alla s’installer à l’orée de la clairière, la face tournée vers la forêt comme un guetteur de pierre.

Aïtin Fansha soupira, hochant la tête avec lassitude. Se frappant le front en signe de respect, il alla s’agenouiller devant le corps ensanglanté de son maître pour une dernière corvée. Là, il visita les plis et coutures des vêtements, la doublure des bottes, ôtant de leur cachette quelques petits objets de valeur ou que leur utilité interdisait de jeter : une bourse d’argent, quelques bijoux, des aiguilles et du fil aussi pour repriser les vêtements. Je le vis aussi retirer d’un étui à la ceinture une lettre pliée en quatre. Je pus distinguer un instant le cachet rouge vif des Shalinka, avant que le vieux Kna ne la fasse disparaître dans les profondeurs de son pourpoint. Il détourna le visage. Des larmes brillaient au bord de ses yeux.

Soudain, je me mordis les lèvres. J’avais oublié l’anneau.

— Aïtin Fansha !

Le Kna sursauta. Fronçant les sourcils, il me dévisagea d’un air méfiant.

— Aïtin Fansha, je vous en prie, donnez-moi l’anneau d’argent. Celui que le Denshari a pris à mon père.

— Hein ? Quel anneau ?

Fermant les yeux, je respirai à fond et repris depuis le début, refusant de céder à la fatigue, au désespoir :

— Un anneau d’homme, en argent, formé de deux torsades jumelles. Enchâssé dessus, un grenat rouge, taillé en table carrée, aux angles émoussés. Deux des pointes du carré sont alignées sur la jointure des torsades, à la façon d’un losange. Gravée en creux sur la pierre, une tête de tigre vue de face, rugissant, avec une torsade plus petite formant une bordure carrée.

Je m’arrêtai un instant, rouvris les yeux, et les plongeai dans ceux abasourdis d’Aïtin Fansha.

— Ce sceau est celui de l’héritier des Shalinka. Mon père le portait le jour de sa mort, quand Zunsi le lui a pris. Il… il l’a pris sur son corps. Rendez-le-moi !

Je m’arrêtai, exténué. Je n’espérai plus rien des Denshari ni de leurs gens. Pourtant, il fallait continuer, réclamer son dû, ou celui-ci ne vaudrait plus rien. Encore une leçon d’Eyyenvi. Oh, Père, rien au monde ne me ferait oublier…

Le vieux Kna secoua la tête, l’air perplexe. Il retira cependant l’anneau des doigts raidis de Zunsi, l’essuya sur sa manche, le soupesa, contemplant les reflets que le feu arrachait aux angles de la pierre. Il remit l’anneau sans rien dire au doigt du défunt et se détourna. Mais plus tard, alors que les autres dormaient, je le vis fourrager dans les fontes de sa selle. Il en tira un lacet de cuir, qu’il passa dans l’anneau pour le suspendre à son cou, à l’abri des regards. Je surpris son air furtif, l’expression méfiante de son visage gris pâle, profondément ridé. Je le rendrai à Ktassilsha, semblait-il dire. Plus tard, quand nous en serons là. Du moins si je m’en souviens encore…

Autant de Zunsi que de son homme de confiance, pensai-je avec tristesse. De ce côté-là, rien à espérer.

Bientôt, à ma propre surprise, je m’endormis. Toute la fatigue et la tension des derniers jours reflua d’un coup, comme une vague noire, m’emportant avec elle dans l’obscurité. Cette fois, je ne luttai pas. Épuisé, affamé, misérable, mais vaguement soulagé, je fermai les yeux et me laissai aller.

* * *

Le lendemain, au lever du jour, la petite troupe reprit la route du Nintaïka. Les gardes m’avaient juché en selle, les mains liées au pommeau, tandis que Tête-de-bœuf menait mon cheval par la bride derrière le sien.

Nous passâmes d’étranges endroits, le long de la route. Des cités aux murs de pierre noire, où nul ne pouvait pénétrer sans se soumettre à une interminable fouille et à d’encore plus interminables questions. (Après une ou deux tentatives, les soldats préférèrent ne plus essayer. Et, par des chemins dérobés, passer au large sans payer l’octroi.) Des étangs aux eaux mortes, lisses comme un miroir, que des arbres blanchâtres perçaient çà et là de leurs branches nues. Des temples et des palais en ruine envahis par la forêt, autour desquels la route prenait bien garde de faire un long détour. Les soldats tremblaient à leur abord, touchant leurs amulettes et marmonnant des prières contre le mauvais sort. Et puis une longue étendue déserte, plate comme une table, sans un arbre ni un oiseau, que nous fûmes près de deux jours à traverser. Le sol était fait d’une matière dure et blanchâtre, crissant sous les pas comme du sable tassé. Incrédule, je vis l’un des gardes gratter le sol de son couteau, et lécher du bout de la langue ce qu’il ramenait. La plaine n’était qu’un immense désert de sel. Peut-être s’était-il agit d’une mer, il y avait très longtemps de cela, lorsque régnaient les Anciens.

La route déroulait sans fin son ruban de poussière, longue et droite, à travers les marches du Kyalindari. Les soldats parlaient peu. Certains chantaient ensemble pour passer le temps, des chansons de Tamna-Rora auxquelles je n’entendais goutte. Les airs n’étaient pas déplaisants, pourtant, parfois gais et entraînants, mais le plus souvent pleins de douceur, mélancoliques.

Mes deux dogues, Noyyil Sinshan et Aïtin Fansha, ne me quittaient plus guère, à présent, ni de jour ni de nuit. Pendant la chevauchée, l’un ou l’autre menait ma monture par la bride à côté de la sienne. Au bivouac, ils se relayaient pour monter la garde à mes côtés. De peur que je ne m’échappe à nouveau, ils me laissaient les mains constamment attachées, ne me libérant que quelques brefs instants, trivialement nécessaires.

Ils avaient eu beau desserrer un peu les cordes, je vis bientôt la chair de mes poignets enfler en d’épais cernes violacés, puis se craqueler peu à peu sous l’incessant frottement des fibres de chanvre. Mais je refusais de me plaindre. J’étais un Shalinka ! Je n’allais pas mendier.

La nuit, mains attachées dans le dos et reliées à un arbre ou à une grosse pierre, je me tournais et me retournais longuement sur le sol froid, cherchant en vain une position qui ne fût pas trop pénible. La douleur me tenait éveillé. Lourd de chagrin et de solitude, je finissais par sombrer, épuisé, dans l’oubli passager du sommeil.

Une voix légère dans la nuit, à peine plus qu’un souffle. À peine plus qu’un rêve…

Le Sort nous promène où il veut, Yenshaya. Tout ce que peut faire un Kna, c’est de garder la tête haute.

L’ombre d’Eyyenvi m’accompagnait dans ce voyage morne. L’aiguillon de la rage m’avait quitté, et je repensais plus souvent aux miens, à ce qu’avait été notre vie avant l’irruption sanglante des Denshari. Seul dans la nuit froide, je recréais en souvenir les joies du passé. Comme ces soirs, à la veillée, où mon père récitait des histoires du temps jadis et des périls qu’avaient endurés les héros des Dittaïs et du Nintaïka. Sa voix claire et chaude m’enveloppait dans une brume dorée, guère plus épaisse qu’un songe, qu’il eût suffi de percer, semblait-il, pour se retrouver de plain-pied dans l’étoffe même du conte.

Mais tôt ou tard, l’aube glacée avait raison de ces rêves. Un des gardes me poussait du pied, sans méchanceté particulière, mais rudement, comme tout ce qu’ils faisaient. La langue vulgaire et le patois de Tamna-Rora remplaçaient les sonorités élégantes de l’Ancien Langage, et l’odeur des chevaux, du cuir et de la sueur me remplissaient les narines, mêlées à la poussière sèche de la route.

J’avais été étonné tout d’abord de ne plus ressentir de haine. J’avais juré de me venger ? C’était fait. Les Denshari nous avaient attaqués ? J’avais tué l’un et blessé l’autre, laissant leurs hommes dans l’incertitude et l’effroi. J’avais accompli mon devoir, en somme, lavé dans le sang le nom de Shalinka. Et pourtant je n’en éprouvais nul plaisir ni orgueil, juste une sorte de soulagement. De satisfaction.

Peut-être aussi commençais-je à me tourner vers l’avenir. Et à m’interroger sur celui que j’allais rencontrer au bout de la route, et qui serait, par la force des choses, mon nouveau maître pour les années à venir… Ktassilsha. Était-ce vraiment le tyran impitoyable que nous avait toujours dépeint Eyyenvi ?

Un cri joyeux brisa le silence.

— Holà, compagnons, regardez ! Le Nintaïka est devant nous !

à la suite de Zaïssi Namdri, tous les soldats se dressèrent sur leur selle, scrutant avidement l’horizon. Un trot rapide nous mena bientôt devant les flots gris du grand fleuve Érengor, frontière traditionnelle du Kyalindari. De l’autre côté s’étendait le pays de mes ancêtres, le vaste royaume du Nintaïka.

Le fleuve était si large que l’on peinait à entrevoir l’autre rive. Une tête de pont ruinée achevait de s’écrouler dans les eaux avides, comme une cascade figée dans la pierre. Lentement, inexorablement, le temps rongeait ici aussi l’œuvre orgueilleuse des Anciens. Point de gué ni de pont depuis bien longtemps sur le cours inférieur de l’Érengor. Seul un bac permettait de le traverser.

Nous trouvâmes bientôt la maison du batelier. Juchée sur la berge au-dessus d’un appontement de planches, elle était flanquée d’un verger minuscule et de quelques carrés de choux, entourée d’une haute haie d’épines comme d’un petit rempart. Notre cavalcade s’arrêta au portail, tant par prudence que par courtoisie. Dans la cour, une femme entre deux âges pelait des pommes, et un jeune homme aux cheveux hirsutes fendait des bûches à coups de hache. Quatre grands chiens accoururent à notre approche, hurlant à pleine gueule. La femme les fit taire d’un mot.

— Que voulez-vous, Messieurs ? cria-t-elle, sans pour autant quitter son siège.

— Holà, bonne femme, nous ne voulons que traverser le fleuve. Où est le batelier ?

Point ici, dit la femme.

Le jeune Kna s’était rapproché d’elle, tenant toujours sa hache à la main.

— Eh bien, reprit Fansha, où peut-on le trouver, alors ? Nous avons de quoi payer !

Et il fit sonner la bourse dans sa main, étirant ses lèvres fatiguées en une ébauche de sourire. Notre petite troupe crottée et débraillée, armée jusqu’aux dents, ne devait pas avoir un air très engageant. Mais le bruit de la pécune vaut le plus puissant des charmes.

Un signe de tête de la femme, et le jeune Kna alla nous ouvrir le portail de la cour.

Seuls Fansha, Noyyil Sinshan et un autre garde entrèrent, pour éviter d’effaroucher nos hôtes. Quant à moi, je suivis par force, l’énorme Sinshan tenant ferme la bride de ma monture. Les chiens nous escortèrent d’un air méfiant. La porte de la cour, je le notais, fut refermée aussitôt.

Le vieux Fansha jouait toujours les porte-parole :

— Nous devons traverser le fleuve, ces soldats et moi. Treize Knas, seize chevaux. Combien ?

Trente sous la traversée, rétorqua la femme. À payer d’avance.

Ses yeux étaient vifs dans son visage ridé.

— Trente ! Tu nous écorches, femme ! s’écria Zaïssi Namdri, toujours prompt à s’échauffer. Il toisa la vieille du haut de sa monture : On aurait meilleur profit à acheter ton vieux bateau !

Paix-là ! fit Fansha. Mon ami n’a pas tort, bonne femme. C’est trop cher. Je t’en donnerai vingt, la moitié d’avance, le reste à l’arrivée.

La femme secoua la tête.

— Vingt-cinq, et dix d’avance. C’est mon dernier prix !

C’est bon, va pour vingt-cinq. Mais nous partons tout de suite. Où est le bac ? Et où est le passeur ?

— Mon mari est de l’autre côté, soldat. Il aide un convoi de marchands à décharger leurs balles. Il ne reviendra que demain, au lever du jour.

Le vieux Fansha réprima un mouvement d’humeur.

— C’est bien le moment de le dire ! Peux-tu au moins nous loger ? Les gars sont fatigués de coucher à la belle étoile !

Vous loger ? Je ne tiens point d’auberge, Messieurs !

On sentait un début de panique dans la voix de la femme. Elle s’essuya nerveusement les mains sur son tablier.

— Vous pouvez coucher dans le hangar vide, pourtant. Vous le trouverez sur la berge en amont, à quelques pas de la route. C’est le plus que je puis faire !

— Ah, bah, c’est bon ! Fansha se détourna, prêt à partir : On y passera bien la nuit. Fais nous prévenir dès que ton homme arrive, hein ? On paiera quand on l’aura vu.

La femme hocha la tête et se toucha le front, puis les lèvres, du bout de ses doigts. Marché conclu. Cependant, l’épais Noyyil Sinshan se racla la gorge et, montrant du doigt le boisseau, lança :

— Hé, bonne femme, combien pour tes pommes ?

Elle le regarda d’un air calculateur, passant la langue sur ses lèvres. L’esprit marchand l’emporta.

— Cinq sous ! fit-elle enfin. C’est toute ma récolte.

Namdri s’interposa, furieux :

— Tout ça pour des pommes ! Vous autres, gueux du Kyalindari, vous vous y entendez pour tondre le monde !

Le jeune homme à la hache se rapprocha, suivi de près par les chiens aux babines retroussées, qui se remirent à gronder. Trois ou quatre escogriffes, qui traînaient jusque là au fond de la cour, s’avancèrent vers nous.

— Mère a dit cinq ! On n’y revient pas !

Sa voix était sourde et rauque, comme celle d’un homme qui parle peu ; ses yeux farouches. Le portail était toujours fermé derrière nous.

— Allons, c’est bon ! dit Fansha, haussant les épaules. On ne va pas y passer la nuit ! D’ailleurs je ne dirais pas non à quelques fruits pour nous changer de l’ordinaire. Voilà tes cinq sous, bonne femme ! Et n’oublie pas de nous prévenir, demain !

(À suivre)

(Liste de tous les chapitres publiés)

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