Roman: L’Héritier du Tigre, chapitre 5

Bon, avec tout ça, j’allais oublier mon feuilleton. Pas de panique, voici le 5e chapitre! Comme toujours, ce texte est gratuit, mais il n’est pas interdit d’utiliser Flattr pour marquer son appréciation. À vous de voir.

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L’Héritier du tigre

Roman

par Irène Delse

* * *

Première publication : éditions Le Navire en Pleine Ville,
Saint-Hippolyte-du-Fort (France), mai 2006.

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Présente édition publiée sous licence Creative Commons 2.0 (France)
BY-NC-SA (Paternité, Non commercial, Partage à l’identique)

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Chapitre 5 : Surpris

Nous prîmes donc vers le nord, tournant le dos à Nitindra. La route se mit à serpenter parmi les collines. Abrupte par endroits, longeant des falaises et de profonds ravins, elle descendait parfois dans des gorges découpées par des torrents que l’on devait passer à gué, menant les chevaux par la bride sur des roches glissantes, tapissées par les algues. De petites cascades naissaient ici et là, et de minuscules fleurs bleues ou pourpres agrippaient leurs puissantes racines dans les fentes des rochers. Nous marchions alors parmi les arcs-en-ciel, secouant nos manteaux humides d’embruns.

La route remonta bientôt, suivant le sommet des collines. Dans la vallée, en contrebas, une traînée de villages en ruine noircissait les bords de la rivière Dremmin. Notre petite troupe avait pressé l’allure, le Denshari semblant rien moins que désireux de s’attarder dans les parages. Je remarquai sur l’une des collines une haute forteresse qui prolongeait la falaise de ses murailles, couronnée par le vol paresseux d’une bande de corbeaux. C’était, je l’appris plus tard, le repaire du fameux brigand Deyyan Yira.

Quelle belle prise pour ces bandits, s’ils avaient pu mettre la main sur l’héritier de Shalinka !

Nous marchâmes fort avant dans la nuit, en silence, cheminant sous le couvert des pins. Quand enfin notre troupe fit halte, les chevaux n’avançaient plus qu’en trébuchant, la tête basse. Je me laissai glisser au sol, épuisé, tremblant de fatigue. La petite lune s’était levée. La grande, ronde et pleine, était déjà haute dans le ciel.


Les gens de Zunsi dressèrent le camp à la hâte, allumant quelques feux dans une petite clairière au milieu des arbres. Bientôt, tous furent réunis autour des lueurs dansantes. Le Denshari, assis sur une souche comme sur un trône, avait débouché pour son usage personnel une gourde de vin. Buvant à longs traits, il laissait aller sa tête en arrière, soupirant de temps à autre en faisant craquer ses jointures engourdies.

Les soldats, quant à eux, préparèrent leur sempiternel thé noir sucré. Chaud et âpre. Mais c’était un réconfort après avoir chevauché tout le jour. Les membres raides et glacés, je me rapprochai autant que possible du feu.

Des étincelles dansaient dans l’air de la nuit comme des papillons de feu. Je me rappelle avoir tâté prudemment l’entaille sur ma gorge, étonné de n’avoir plus mal. Curieux, pensai-je. Rien de tel que l’épuisement pour ne plus songer à des maux de moindre importance ! La plaie peu profonde s’était remise à me picoter maintenant que nous avions fait halte, mais sans plus suinter. Elle se refermerait bientôt.

On distribua du pain, de la viande séchée. Il fallait mâcher lentement, imprégner de salive les minces lambeaux brunâtres, coriaces comme le cuir, avant d’en pouvoir détacher le moindre morceau. L’ennui même de cette tâche suffisait presque à vous remplir le ventre !

L’un des soldats, un maigre jeune homme de quinze ou seize ans, avait englouti sa part en quelques coups de mâchoires, et mendiait discrètement autour de lui dans l’espoir d’en obtenir plus. Aucune chance, bien sûr. Chacun tenait à sa ration. Un camarade rassasié n’est d’aucun réconfort à un estomac vide.

Quelle sale vie, pensai-je. Mais quoi ? N’étaient-ce pas leurs affaires, après tout ? Pour ma part, j’avais plus sommeil que faim.

Je réussis à glisser en cachette ma part de viande sèche au jeune infortuné. S’il était encore en train de grandir, peut-être dépasserait-il un jour tous ses camarades. Il pourrait alors leur voler leur part, sans doute !

La nuit passa trop vite. L’aube perçait à peine quand les soldats, prenant juste le temps de manger un morceau, se mirent à enterrer les cendres, rouler les couvertures, regrouper les chevaux qu’on avait laissé vaguer çà et là, simplement entravés. La petite lune, pâle comme un spectre, s’attardait encore dans le ciel.

Et ce furent d’autres collines, d’autres rivières, d’autres bois, et toujours la même discrétion. La route aurait aussi bien pu n’avoir jamais de fin.

* * *

Le soir, au bivouac, les soldats prenaient soin de ne bâtir qu’un feu de modeste taille, et de l’abriter par des écrans de toile si nous étions trop près de la route. C’était assez pour faire bouillir un peu d’eau ou effaroucher les bêtes sauvages, mais certaines nuits, le froid devenait difficilement supportable. Pourtant Zunsi et ses gens craignaient avant tout que nous nous fissions remarquer ; non sans raison. Dans ce pays, les fauves les plus féroces marchaient sur deux jambes, selon le dicton.

Chaque soir, j’observais discrètement les soldats se distribuer les tours de veille. Mes deux gardes en prenaient leur part, non sans grogner un peu quand ils se croyaient loin des oreilles du maître. Mais c’étaient protestations de pure forme. Le plus vieux des deux, Aïtin Fansha, était bien incapable de dormir. Nuit après nuit, il advenait toujours un moment où la troupe, sans même paraître se concerter, s’en remettait à la vigilance forcée du vieux Kna.

J’étais intrigué. Et inquiet, aussi. Comment échapper à un tel gardien ? Je me mis à tendre l’oreille dans l’espoir d’en apprendre plus long.

Cela donnait lieu à quelques plaisanteries et à des hypothèses discutées à mi-voix. Certains prétendaient que c’était de naissance, mais sans beaucoup de conviction. Pour d’autres, c’était un effet de l’âge, et ils se mettaient à sourire et hausser les épaules, en Knas fiers de leur jeunesse et du temps qui les séparait de la déchéance. L’infini, pour autant dire…

Mais ceux qui le connaissaient racontaient une autre histoire. Un soir, seulement, j’avais entendu les soldats en parler entre eux.

Tandis qu’Annkeld, le petit serviteur, déroulait nos couvertures, je me rapprochai du groupe qui discutait autour du feu. Fermant les yeux à demi, comme trop fatigué pour prendre garde à ce qui se passait autour de moi, je restai recroquevillé dans la chaleur des flammes.

Il y avait là deux ou trois jeunes gars, dont mon affamé de l’autre jour, et l’individu qui m’avait capturé la première fois, silencieux et massif comme un bœuf de labour. Je l’avais toujours vu dans l’ombre du vieux, obéissant au moindre geste. Mais d’une certaine façon, je ne crois pas qu’il fût aussi stupide qu’il le paraissait. Lui aussi avait vu, et vécu, bien des choses dans le sillage de son compagnon. Les deux plus jeunes tentaient manifestement de lui tirer les vers du nez. Mais à voix basse. Le vieil Aïtin Fansha était loin d’être sourd !

— Ce n’est pas vrai, marmonna la tête de bœuf.

Quoi ? Ne nous dis pas qu’il n’a jamais été blessé à la tête, Sinshan ! Ça fait une marque bien assez visible. Même qu’on dirait un coup de hache, à mon avis.

— Ou une épée à deux mains, émit un autre inquisiteur, l’air sagace. Un outil sérieux. J’en ai vu fendre d’un seul coup un bouclier avec le bras qui le tenait, pour terminer dans le crâne du type. Tué net.

Tête-de-bœuf haussa les épaules.

— J’ai jamais dit qu’il avait pas reçu un coup. Quant au reste…

Il s’agita, mal à l’aise, repoussant du bout de sa botte un morceau de bois tombé du feu. Il jeta un coup d’œil vers le vieux Kna, qui conférait pendant ce temps avec le seigneur Denshari, à quelques pas de là.

Mais je me gardai bien de tourner la tête. Je savais de quelle blessure il s’agissait : une plaie ancienne et assez hideuse, qu’Aïtin Fansha cachait d’ordinaire sous son bonnet. J’avais aperçu un jour le pâle bourrelet d’un gris rosâtre, courant comme un sillon parmi les cheveux courts, de la tempe jusqu’au sommet du crâne. Le Kna s’en était rendu compte et m’avait soudain dévisagé sans un mot.

Je m’étais détourné, le cœur au bord des lèvres, incapable de soutenir ce regard.

Bizarre, pensais-je à présent. Je n’avais pourtant pas frémi, quelques jours auparavant, à la vue des cadavres. Mais il y avait quelque chose d’indiciblement atroce dans la vision d’un être qui avait frôlé la mort de près et en portait toujours les traces dans sa chair. Peut-être l’idée de la souffrance, son appréhension, qui semblait pire que la chose même…

Revenant à l’instant présent, j’entendis les autres soldats, près du feu, continuer à spéculer.

— Le crâne ouvert, que je dis ! Même que ç’a dû être un drôle de boulot pour le rafistoler. Parait qu’on voyait la cervelle, et tout, et que le chirurgien a dû visser dessus un bout de fer, comme une espèce de couvercle ! Alors, est-ce que c’est vrai, Sinshan ?

Mais Tête-de-bœuf campait sur les positions.

— Tout ça, c’est de la foutaise ! Et vous savez bien que j’le sais ! J’y étais !

Son regard était devenu mauvais. D’un ton tranchant, il reprit :

— Moi, je dis que ce que je sais, et je cherche pas à me mêler du reste. Et j’en connais d’autres qui feraient bien d’en faire autant !

Les deux autres se contentèrent de grogner quelque chose qui pouvait passer pour une excuse. Du coin de l’œil, je vis le vieux Kna faire un signe à son énorme comparse, qui serra soudain les mâchoires d’un air buté. C’en était fini des confidences ! Me faisant tout petit, je réussis à me glisser à l’écart sans que l’un ou l’autre des soldats ait fait mine de m’apercevoir. Au vrai, ils n’avaient pas de raison de s’en faire, n’est-ce pas ? Qu’aurais-je fait, où serais-je allé, après tout ?

Puis le vieux Kna était revenu près du feu, le Denshari avait aboyé quelques ordres et un silence fatigué était retombé sur la petite troupe.

* * *

Quelques jours plus tard, nous faisions halte une fois de plus dans une clairière, au milieu des pins et des cèdres, quand une bande de hors-la-loi nous attaqua.

J’étais aussi profondément endormi que les autres, au début, mais je n’eus pas de peine à reconstituer ce qui était arrivé.

Le milieu de la nuit était venu et passé. Nous étions dans ces heures noires où l’aube semble ne jamais devoir revenir, et où il est si difficile pour le Kna de garde de rester éveillé. Et puis il faisait doux, pour une fois. Chacun se sentait plus à l’aise, plus détendu que jamais depuis le début du voyage. Nous n’avions pas encore essuyé une seule escarmouche sérieuse. Pourquoi s’inquiéter ?

Le jeune Baïran Syini, celui qui semblait toujours affamé, venait juste de prendre son tour de guet. À seize ans, c’était un peu le gamin de la troupe. Facile à vivre, il riait toujours de bon cœur aux plaisanteries que faisaient les autres à ses dépens ; il se mettait toujours le premier au garde à vous et tremblait quand il se faisait gronder. Mais il semblait incapable d’exécuter correctement les ordres les plus simples, ou même de s’en souvenir au bout d’une heure ou deux. Ce qui exaspérait ses aînés et lui avait valu plus d’une réprimande.

Toujours est-il qu’à peine à son poste, ce soir-là, il s’était rendormi, laissant mourir le feu près duquel il était assis, la tête posée sur les bras, comme un enfant.

Et une dizaine de brigands s’étaient avancés en silence dans la clairière, l’arme au poing. Peu de lumière, même au ciel où les deux lunes se cachaient parmi les nuages. Un tapis d’aiguilles mortes sur le sol, presque moisies, qui étouffait tous les bruits. Même les chevaux n’avaient pas pris la peine de broncher. Ils devaient être aussi fatigués que nous.

Les formes sombres s’étaient déployées en un clin d’œil, chacune vers une victime différente. L’un d’eux était parvenu tout près de Syini ; déjà il levait son coutelas, prêt à frapper.

Mais c’est lui qui tomba soudain, crachant le sang, une lame plantée dans la gorge.

Avec un hoquet de surprise et de douleur, le brigand tenta follement d’arracher l’arme, se tournant vers son assaillant inattendu. Celui-ci se contenta de retourner l’épée dans la plaie, méthodiquement, tout en repoussant du pied le corps.

C’était le vieil Aïtin Fansha, comme de juste.

Un cri d’alarme résonna dans la nuit. Et ce fut le chaos, une bataille frénétique, les soldats tout juste réveillés sautant d’instinct sur leurs armes et se postant par deux, dos à dos, taillant à grands coups dans la masse des attaquants. Je m’étais réveillé en même temps qu’eux, stupéfait. Mais je restai couché à terre, le nez dans la masse humide d’aiguilles pourrissantes, sans bouger ni parler pour éviter d’attirer l’attention. Pas question de me risquer dans cet essaim d’acier ! La faible lueur qui filtrait entre les arbres suffisait à peine à distinguer une masse confuse de corps qui s’agitaient avec frénésie, comme possédés du démon. Tout autour, les combattants en furie grognaient et juraient, l’épée grinçait contre l’épée, les os craquaient, les blessés qui tombaient à terre étaient piétinés, gémissants.

Sentant un mouvement tout près de moi, je devinai plus que je ne vis Annkeld sauter sur ses pieds et tenter de s’enfuir, terrorisé. Je lui saisis les jambes pour le plaquer au sol à son tour, pleurant et frémissant, dans le tapis à l’odeur aigre qui jonchait la clairière. Le pauvre fou aurait pu se faire tailler en pièces !

Une lumière jaillit soudain, grandit, les flammes s’élevèrent en vacillant dans le foyer noirci. Je vis le Denshari, qui s’était réveillé en sursaut lui aussi, retourner les braises à grands coups de bottes, jurant comme un damné, et jeter du bois par brassées sur le feu renaissant. Les étincelles jaillirent dans la nuit, s’envolant haut, pailletant d’or et de pourpre la danse de mort qui faisait rage autour de nous. À cette lueur étrange, je pus distinguer les silhouettes déguenillées qui s’agitaient à l’entour.

Ceux qui s’étaient avancés les premiers dans la clairière tentaient maintenant de s’en échapper, tandis que huit ou dix autres Knas, qui étaient restés en réserve dans les fourrés, tâchaient de rejoindre leurs camarades dans la mêlée, entravant par-là même leur fuite. L’embuscade était en train de tourner à l’avantage du gibier.

Avec le calme et la maîtrise d’un long entraînement, nos soldats esquivaient, paraient, taillaient tour à tour, éliminant un à un leurs adversaires. Au lieu d’attaquer en ordre dispersé, ils travaillaient par petits groupes, chacun couvrant l’autre sur son dos ou ses flancs. Rapidement, cette technique supérieure leur permit de prendre le dessus. Seul un ou deux brigands réussirent à s’échapper, gagnant un taillis de houx et de ronces enchevêtrées où ils disparurent comme des rats dans leur trou. Les soldats ne tentèrent pas de les poursuivre dans ce hallier. Au lieu de quoi, en bons artisans de la guerre, ils se tournèrent vers ceux qui étaient restés en arrière.

La bataille n’avait duré que quelques minutes.

Je restai assis auprès du feu pendant les heures qui suivirent, tentant de dormir, en vain. Il y avait eu une remise en ordre, bien sûr, le Denshari prenant la charge des opérations. Parmi les prisonniers, les plus gravement blessés avaient été achevés aussitôt ; quant aux autres, les soldats les avaient battus et diversement maltraités jusqu’à ce que le Denshari eût décidé qu’ils avaient dit tout ce qu’ils savaient. Et puis on les avait égorgés à leur tour.

Le vieil Aïtin Fansha, imperturbable, avait tenu la torche en supervisant toute la scène. Pendant ce temps, deux autres soldats avaient cloué au sol Baïran Syini afin qu’un troisième pût administrer une raclée au veilleur imprudent.

— Ça t’apprendra ! dit l’un d’eux, tranquillement furieux.

— D’ailleurs, c’est pour ton bien ! renchérit un autre d’un ton méprisant. Ça fera rentrer la leçon !

Il est vrai qu’il nous avait tous mis en danger. Je me surpris plusieurs fois à serrer les dents avec une sorte de sympathie, rentrant la tête dans les épaules à chaque hurlement. Ils lui cassèrent pas moins de trois branches vertes sur le bas du dos avant d’en avoir fini.

Mais peu à peu, la clairière retrouva son calme. Les cadavres avaient été tirés à l’écart, jetés dans le hallier. Pas un des soldats n’était gravement blessé. Mieux, il semblait que nos intrus n’étaient que des pillards isolés, tentant leur chance avec ce qu’ils croyaient une proie facile, et n’appartenaient pas à l’une des armées privées qui tenaient sous leur coupe cette partie du Kyalindari.

Si nous avions pu craindre que ce fût le cas, je crois que le Denshari nous eût fait reprendre la route aussitôt, morts de fatigue ou non. L’alerte avait été chaude, l’embuscade déjouée par pure chance.

Ou ce qui ressemblait à de la chance.

Tandis que je somnolais, j’observais entre mes cils mi-clos les formes des dormeurs, alentour : le Denshari allongé de tout son long, la tête posée sur la selle comme sur un oreiller ; le malchanceux Baïran Syini, qui continuait à renifler et sangloter, allongé sur le ventre ; le profil de marbre gris du vieux Fansha, avec ses rides profondes, creusées comme des sillons… Et non loin de moi, ayant pris à son tour la garde, la silhouette large et massive de Tête-de-bœuf, qui semblait voir beaucoup de choses et n’en penser pas moins.

Un long moment, je restai ainsi à le considérer en silence, pesant le pour et le contre dans mon esprit. J’entendis le Denshari grommeler vaguement quelque chose au sujet de ses bottes gâtées par le feu, des foutus vagabonds qui dérangeaient les honnêtes gens en pleine nuit, et des maudits guetteurs qu’une charge d’éléphants sauvages n’aurait pas suffit à réveiller. (Qu’était-ce qu’un éléphant, au juste, me demandai-je ? Pas un animal du Kyalindari, en tout cas.) Grmm, hmf ! et autres ébrouements. Puis lui aussi finit par s’assoupir en ronflant.

La conversation de la veille me revint à l’esprit. Le vieil Aïtin Fansha, le crâne ouvert d’un coup de hache, s’il fallait en croire les soldats, laissant la cervelle à nu… Guéri tant bien que mal, il en serait resté incapable de dormir, comme ces statues de pierre que les Anciens plaçaient autrefois aux portes des villes, la face tournée vers l’extérieur, et que la croyance populaire rendait capables de donner l’alarme en cas d’invasion. Sauf qu’ici, ce n’était pas de la superstition. Nos intrus de tout à l’heure l’avaient assez prouvé !

Je me tournais et me retournais dans mes couvertures, mal à l’aise. Soudain, je pris conscience d’être observé.

Mon cœur battait à tout rompre. Les poils se dressaient sur ma nuque. Inquiet, je tâchai de rester immobile, ralentissant peu à peu mon souffle comme si je m’endormais. Les yeux fermés, je tendais l’oreille. Soudain, tout près de mon visage, une voix murmura :

— C’est pas la peine de faire semblant, vous savez.

C’était Noyyil Sinshan. Tête-de-bœuf, le taciturne ! Vexé, je me redressai d’un bond.

Il était assis sur une grosse pierre, parfaitement tranquille. À peine s’il s’était penché pour me parler à l’oreille. Repoussant loin de moi les couvertures, je m’assis à mon tour et le fixai du regard.

J’essayais à toute force de garder un air distant et hostile envers les meurtriers de ma famille, mais cela devenait difficile avec un Kna qui m’avait probablement sauvé la vie, ce soir-là, lui et ses camarades. Néanmoins, je m’entêtai à ne pas faire le premier pas.

Tête-de-bœuf finit par hausser les épaules.

— C’est facile à deviner que vous voulez savoir quelque chose, murmura-t-il. N’en dites rien, d’accord, mais vous ne saurez rien non plus !

Je me surpris un instant à sourire. D’autant qu’au contraire de son maître, le soldat ne pouvait s’empêcher de s’adresser avec politesse à son prisonnier trop bien né, plus en garde d’honneur qu’en geôlier.

— Mais toi, murmurai-je doucement, ramenant les bras autour de mes genoux et posant le menton sur mes avant-bras, toi, Sinshan, tu dois en voir et en entendre beaucoup. N’as-tu pas dis que tu étais avec le vieux Fansha lorsqu’il a été blessé ? Tu dois savoir ce qui lui est arrivé…

Le géant jeta autour de lui un coup d’œil anxieux, sans doute pour s’assurer que son camarade n’était pas à portée de voix. L’air mauvais, il fronça les sourcils, mais je continuai à le fixer d’un air innocent, mes yeux bleus grands ouverts comme des gages de droiture. J’avais appris très tôt l’avantage que vous confère un regard limpide, couleur de ciel.

Tête-de-bœuf soupira. Il reprit :

— Bon, si vous voulez savoir, le vieux Fansha s’est bien pris un coup de hache. À la bataille de Kossaraïn, c’était. Dans les Marches Occidentales. Il y a… Pff, quinze ou vingt ans. Le vieux Maître n’avait pas encore passé la main…

Sa voix était basse et rauque, son regard voilé par l’effort du souvenir. Je l’écoutais en silence, attentif.

— Mais, bon, c’est pas très important, tout ça. Ce qui est vrai, c’est que j’étais à côté d’Aïtin Fansha quand un de ces mercenaires de Kossan lui a balancé un coup de hache, comme ça, en plein sur le côté du crâne.

Il eut un geste sec de la main droite, comme pour couper un morceau de bois.

— Je lui ai réglé son compte aussitôt, à ce salaud, ça n’a pas traîné. Et puis j’ai eu autre chose à penser. C’est que ça chauffait dur ! Fansha était tombé droit comme un arbre. Il est mort, j’ai pensé. Tout le monde aurait fait pareil. Bref, j’ai pas regardé en arrière et je me suis occupé de ma peau. (Il se secoua la tête, se grattant le front d’un air pensif.) Bon, en fin de compte, nous avons fini par l’emporter, nous sommes restés sur le terrain, tout ça. Alors le soir, je suis revenu, j’ai cherché le vieux. Pas question de le laisser aux vautours, vous comprenez. C’est des choses qui se font pas ! Mais à la fin, quand je l’ai trouvé…

La voix baissa encore, presque inaudible, à présent. J’étais suspendu aux lèvres du conteur.

— Quand j’ai vu qu’il respirait encore, j’ai cru que j’allais tomber dans les pommes moi-même ! J’osais pas trop espérer que ça dure, vous savez. Il avait vraiment le crâne en miettes. On voyait un truc rose, à l’intérieur, et des bouts d’os partout. Et j’avais peur de trop secouer le camarade, vous voyez. Des fois que j’abîmerais quelque chose… (La sueur coulait sur son visage, soudain. Il semblait loin, très loin de cette clairière sous la lueur des lunes, au milieu des cèdres du Kyalindari.) Mais la chance était avec nous, pour cette fois. Oui, un vrai coup de chance, par le Ciel ! Le chirurgien du régiment était dans les parages, il m’a vu lui faire signe. Et c’est incroyable, vous savez, mais il a réussi à remettre en place tous les morceaux d’os et de peau et à les faire tenir avec des bandages. Et tout ça en plein champ, au milieu de la nuit, avec moi qui lui tenais son sac et sa lampe… Fallait pas bouger le blessé avant de tout fixer, qu’il a dit, sinon il perdra la moitié de la cervelle sur le chemin du retour. Comme un œuf cassé… J’avais le cœur au fond des bottes, je peux bien vous le dire !

Le feu crépitait toujours. Le colosse respira un grand coup, puis reprit plus calmement :

— Aïtin Fansha est resté des jours sans se réveiller. On l’avait transporté à l’infirmerie de campagne, là où on avait établi le camp. Moi, j’ai dû passer encore du temps avec l’armée pendant qu’on nettoyait les poches de rebelles, puis je suis retourné et je l’ai trouvé vivant, bien réveillé !

Le géant eut une drôle de grimace.

— Bon, vous savez la suite ! Pour être réveillé, il l’était. Plus sombre, aussi, quand il avait des maux de tête, mais ça ne l’a pas empêché de retrouver sa place pour la campagne suivante. Le Maître était aussi ébahi que les autres, il disait que c’était un miracle, et de remercier Notre Dame Eynya. Je n’y ai jamais manqué, vous pouvez me croire, mais j’oublie pas non plus de dire une prière pour ce chirurgien, même si c’est la main du Ciel qui nous l’avait donné !

Et il se frappa le front et le cœur de la main droite, le poing fermé selon le signe traditionnel.

Délicatement, je me passai la main sur les lèvres, réfléchissant à ce que j’allais dire ensuite.

— Mais après, risquai-je, le vieux Fansha a dû trouver ça bien pratique de ne plus avoir besoin de dormir ?

— Ne croyez pas ça… Le soldat secoua la tête d’un air dégoûté. J’ai jamais dit qu’il avait pas besoin de dormir, seulement qu’il ne pouvait pas ! Et c’est pas étonnant que ça l’embête. En fait, il a vu des tas de médecins et de guérisseurs, mais ils ont dit qu’à leur avis, une esquille d’os avait dû rester à l’intérieur du crâne, mais qu’on ne pouvait rien y faire. L’os pourrait même se remettre à bouger, un de ces jours, et le tuer pour de bon. Moi, si j’avais un truc comme ça dans la tête, ça suffirait pour m’empêcher de dormir, vous pouvez m’en croire !

— Heu… Moi aussi, sans doute, ai-je dit au bout de cette tirade. Mais en attendant, je dormirai plus tranquille maintenant que je sais que nous avons un si bon veilleur !

Et je hochai la tête sagement, comme un bon élève qui récite sa leçon. L’autre me scruta un instant d’un air méfiant, mais finit par hausser les épaules et se détourner. Je remerciai le Ciel à mon tour, intensément soulagé. Le Kna devait me croire convaincu une fois pour toutes qu’il était inutile de chercher à m’enfuir, dans ces conditions… C’était un simple. Ni le Denshari, ni Aïtin Fansha ne s’y seraient laissés prendre !

Je crois aussi qu’il était un peu embarrassé de toutes ces confidences sur le compte d’un camarade. Mais certaines nuits, on se confierait au Démon lui-même, s’il voulait prêter une oreille attentive aux souffrances des Knas.

Ce que Shíra ne fait pas, bien sûr. Shíra se repaît de souffrance comme un loup se repaît de chair. Et Shíra non plus ne dort jamais.

(À suivre)

(Liste de tous les chapitres publiés)

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