Roman: L’Héritier du Tigre, chapitre 4

Le feuilleton se poursuit. Et voici le 4e chapitre! Comme toujours, ce texte est gratuit, mais il n’est pas interdit d’utiliser Flattr pour marquer son appréciation. À vous de voir.

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L’Héritier du tigre

Roman

par Irène Delse

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Première publication : éditions Le Navire en Pleine Ville,
Saint-Hippolyte-du-Fort (France), mai 2006.

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Présente édition publiée sous licence Creative Commons 2.0 (France)
BY-NC-SA (Paternité, Non commercial, Partage à l’identique)

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Chapitre 4 : Départ à l’aube

Le jour se lève, tout recommence :

Dans la blanche lumière, le monde est mis à nu.

La nuit rusée dépouille ses longs voiles,

Comme un serpent défunt ressort vif de sa peau.

Solenvi Neïrim Eyyendis

L’aube était blanche et pâle. Jamais les vers de la Dame de Tyendri ne furent plus à propos, même si j’étais loin de m’en rendre pleinement compte, ce matin-là, dans la cour glaciale de la forteresse. Je m’apprêtais à laisser derrière moi le passé et à endosser le rôle taillé pour son héritier par le seigneur Shalinka Solraïni Ktassilsha. Le rôle de toute une vie, que son fils Eyyenvi avait fui à la hâte en l’An 719, presque treize ans plus tôt.

Nos montures reniflaient d’un air dubitatif, mâchonnant leur mors, raclant du sabot le pavé humide. Tête baissée, les chevaux semblaient savoir qu’un dur travail les attendait.


Naturellement, les Denshari avaient choisi pour ce voyage un bon lot de nos propres bêtes. Cela épargnait les leurs, qui avaient souffert du combat et de la marche forcée qui les avait amenés sous nos murs par surprise, il y avait tout juste deux jours.

J’observai en silence Zunsi abreuver son frère de conseils de dernière minute. L’autre baillait ouvertement, d’un air d’ennui élaboré qui ne présageait rien de bon. Mais Zunsi semblait avoir l’habitude d’entendre des promesses dont il ne croyait pas un mot.

Faisant signe à ses hommes de monter en selle, il se tourna vers moi. Ou plutôt vers mes gardes.

Aidez donc le gosse, lança-t-il. Et faites attention à lui !

On m’avait donné un cheval assez grand pour un Kna adulte, mais dont je connaissais bien le caractère débonnaire et facile à manier. Et puis, je n’allais pas me laisser traiter de façon aussi condescendante ! Agrippant une sangle à hauteur de ma tête, je mis un pied dans l’étrier et me jetai en selle d’un coup de reins. À peine si l’animal bougea une oreille. Bon vieux Vif-argent ! On t’avait bien mal nommé, à ta naissance…

Je tapotai l’encolure de mon vieux copain à la robe grise, et me retournai vers Zunsi en arborant un large sourire :

— Votre aide est inutile, Denshari ! Nous autres Shalinka avons plus de talents que vous ne croyez !

Furieux, Zunsi cracha au sol, mais enfourcha sa monture en serrant les lèvres. Il semblait avoir décidé une fois pour toutes qu’il était inutile de punir mes insolences. Je l’entendis seulement marmonner à mi-voix :

— Foutus Shalinka, toujours aussi foutrement arrogants !

Jurant comme un damné, il lança à son frère le plus sec des au revoir, et aboya l’ordre de se mettre en route.

Je pris soin de ricaner du coin des lèvres, comme si j’étais ravi du résultat. Mais à la vérité, je me sentais ridiculement faible, impuissant. À quoi bon aiguillonner un adversaire qui refuse de répondre ? L’insulte est un pâle substitut à l’action. Et puis surtout, je bouillais de rage à l’idée que les assassins de ma famille étaient toujours vivants.

Ils n’avaient pas réellement passé Eyyenvi par l’épée ? Bien sûr. Je ne le savais que trop. Mais en mettant le siège au château de mon père, les Denshari avaient tout aussi sûrement scellé son destin.

Et je ne pouvais que regarder, et attendre…

Au signal de Zunsi, les cavaliers se hissèrent en selle sans hâte. Touchant légèrement, du bout de la botte, les flancs de leurs montures, ils lançaient à leurs camarades quelques railleries de dernière minute, comme pour masquer leur peu d’envie de reprendre la route. Bientôt les chevaux s’ébrouèrent, soufflant dans l’air froid de grands plumets d’haleine blanche.

Nous laissâmes derrière nous la cour intérieure, puis la première enceinte de la forteresse, et passâmes à travers la plaie béante de la grande porte, enfoncée et brûlée pendant le combat. Les poutres noircies gisaient de part et d’autre du chemin. Mais je notai que l’arche de pierre était solidement debout, avec les deux bastions à l’entrée, surplombant la route. Il ne faudrait guère de temps aux Denshari pour réparer les dégâts. Et s’installer en maîtres dans leur nouvelle demeure.

Plus tard, bien plus tard, je me découvrirais une certaine admiration pour l’esprit d’aventure et d’entreprise des Denshari. S’attaquer à un Shalinka, même en exil, dénotait une réelle audace. Et qu’ils aient réussi prouvait que les deux frères ne laissaient rien au hasard.

Mais pour l’instant, je les haïssais.

Je les haïssais tant que cela me faisait mal. Et je me haïssais moi-même pour mon impuissance.

Frémissant de colère et de honte, je serrai les poings sur les rênes de ma monture. Sentant mon trouble, Vif-Argent fit un écart, et manqua de peu le cheval de Zunsi. Tandis que celui-ci me maudissait à nouveau, je luttai en moi-même pour enfouir ces braises. Ce n’était ni l’heure, ni l’endroit pour me laisser aller.

Garde toujours ta dignité, Yenshaya. Un Kna qui s’avilit peut aussi bien ne plus vivre…

Le soleil se levait sur le Kyalindari.

Je me retournai une dernière fois vers la blanche muraille qui avait abrité notre enfance, à Tayyen et moi.

Là où se dressait autrefois une vieille tour carrée, à moitié en ruine, que l’on disait remonter à l’époque des Anciens, Eyyenvi avait fait dresser une belle et puissante forteresse. Il l’avait nommée, en l’honneur de ma mère, Nitindra, les Murailles d’Argent.

Mais l’enceinte était sans doute trop vaste pour le peu de troupes qu’il possédait. Insuffisamment garnis, les meilleurs murs tombent vite. Et Nitjin, qui avait si souvent tressé d’or l’argent de ses cheveux, avait péri dans la fleur de son âge, ainsi que les rêves d’Eyyenvi.

Et sous l’arche de pierre, le dernier des Shalinka se laissait mener entre deux gardes, vers un avenir incertain.

Bientôt, la route passa derrière un groupe de collines, et cette vue même disparut. Cela se passait au début du printemps, en l’An 731 de l’Ère Tsilengor. Quarante ans se sont écoulés, depuis, au jour où j’écris ces lignes, mais jamais plus je ne devais revoir les murailles d’argent.

* * *

Encadré par mes deux sempiternels gardes du corps, je rongeais mon frein. Le plus vieux avait enroulé autour de sa tête une écharpe blanche qui lui donnait l’air d’un marchand ambulant du Kándi dans une pantomime. L’autre, le grand gaillard à tête de bœuf, était apparemment insensible au froid, ayant relevé jusqu’à l’épaule les manches de sa tunique, laissant le vent glacé lui hérisser la peau. Ils auraient fait une belle paire d’épouvantails ! Mais ce duo comique n’en était pas moins armé jusqu’aux dents.

Une dizaine d’autres soldats nous accompagnaient, tous sérieusement équipés avec casque et pourpoint de cuir, ou pour les mieux lotis une chemise de maille. Chacun portait l’épée et la dague, et pour moitié d’entre eux une lance, pour les autres un arc et un carquois. Leurs armes d’acier poli rutilaient, leurs bottes cirées brillaient au soleil. Même, ils arboraient des colliers et de lourds bracelets de bronze, ornés d’étranges figures et d’animaux grimaçants. Le dessin grossier en semblait étrange à mes yeux.

Avec un peu plus d’expérience, j’aurais pu reconnaître le style des ciseleurs de Tamna-Rora. Le Denshari aussi, maintenant que j’y pensais, portait à chaque bras des bracelets d’argent d’un même style, dont chacun devait bien peser une livre. La vanité, devais-je apprendre, n’était pas seule en cause. Ces bijoux étaient des amulettes, dont les dessins barbares étaient sensés protéger au combat les guerriers superstitieux.

Belle et nombreuse escorte, en vérité ! Digne, non vraiment d’un prince, mais à tout le moins d’un grand seigneur… Comme le nouveau maître de Nitindra, pensai-je amèrement. Je comptai en tout douze soldats. Plus le Denshari, plus moi-même et un serviteur, cela faisait quinze : une jolie cavalcade.

Tout cela n’était pas que pour la montre. C’eut été folie de voyager seul sur les routes du Kyalindari, même dans la partie orientale, où de nombreux Dittaïs s’étaient installés. Surtout là où des Dittaïs s’étaient installés… Ceux-là étaient pour la plupart des aventuriers, des renégats, et quelques nobles ambitieux qui s’étaient fatigué d’attendre un héritage et avaient décidé de se tailler un domaine personnel à la pointe de l’épée. Plus brigands que barons, ils vivaient en prédateurs de leurs voisins, redoutés de tous, plus féroces encore que les tribus de Krobors insoumis. D’un bout à l’autre du pays ne régnait d’autre loi que celle des armes.

Oh, les Denshari l’avaient bien compris !

Mais j’apprenais. Ballotté çà et là par le sort, j’apprenais. Le quinzième de notre escorte n’était autre qu’Annkeld. Encore incrédule de sa bonne fortune, le jeune serviteur s’agrippait gauchement sur sa selle, penché sur l’encolure d’un cheval courtaud.

Je n’avais pas eu de peine à convaincre Zunsi de me laisser l’emmener. Un Enknayya digne de ce nom, avais-je argué, ne saurait voyager sans un serviteur. Lui-même avait désigné un soldat pour lui servir de valet ; ne pouvait-il me laisser le mien ? Le Kna avait acquiescé, haussant les épaules. Enhardi par ce succès, j’avais réclamé de pouvoir ramener les prisonnières à Shalin-Yari. N’étaient-ce pas les servantes de Shalinka, avais-je fait valoir ? De quel droit les Denshari les gardaient-ils captives ? Et puis le seigneur Ktassilsha mon grand-père vous en saura gré… Etc., etc.

Mais là, ce fut une autre chanson.

Zunsi avait regardé du coin de l’œil les soldats qui surveillaient la scène. Ceux-ci semblaient rien moins qu’enthousiastes. Le Denshari m’avait lancé, d’un air mauvais, vieux comme la terre de Lizil :

— C’est prise de guerre, petit ! Ça signifie que ce que j’ai pris, je le garde !

Il ricana. Ses yeux gris étaient devenus d’acier, durs et méprisants comme pour me clouer au mur.

Et puis, ajouta-t-il avec un clin d’œil à ses hommes, ton seigneur se fiche bien d’une bande de garces ! Estime-toi content de ce que tu as !

J’étais furieux, encore une fois, outré d’une telle désinvolture.

— Vous ne pouvez pas faire cela, Denshari ! Vous êtes un noble, un Zaïnya, vous… C’est à vous de faire respecter la loi !

La loi ? Quelle loi ? Il n’y a pas de loi au Kyalindari !

Et il se détourna, haussant les épaules. Son mépris n’avait plus de bornes. Il sut pourtant lancer encore une dernière flèche.

— Voyez le jeune coq, qui voudrait chanter ! Ne t’occupe donc pas de ça, gamin ! C’est une affaire d’hommes !

Et il éclata brutalement de rire, imité par tous les soldats.

Je n’avais jamais aimé être en butte aux rires, mais cette fois, c’était atroce. Comme des couteaux plantés dans ma chair… Ou comme des braises ardentes, insinuées sous la peau, rongeant leur chemin jusqu’à percer le cœur.

C’est alors, je crois, que je décidai de le tuer.

Comment accepter ! Comment accepter, soudain, que tout était détruit, perdu à jamais ? Que je n’étais plus qu’un objet, simple pion dans les mains de joueurs cyniques, un bagage en surnombre, un otage à livrer ? Je n’avais plus à moi que ma haine.

Tu peux bien rire, Denshari, avais-je pensé ; tu triomphes de Shalinka, et tu t’y enrichis ; tes voisins vont te craindre, et même Ktassilsha te saura gré de lui ramener son petit-fils. Tu es le plus fort, aujourd’hui, mais cela ne te servira de rien. Car tôt ou tard, je te tuerai, Denshari. Je te tuerai.

Ravalant ma colère, je m’étais forcé à respirer lentement, profondément. Le calme était de mise, ici, ainsi que le silence. Le calme d’une eau qui dort.

Et puis la solution avait fini par m’apparaître, pleine d’évidence. J’entrevoyais un plan. La patience me servirait, ainsi que le mépris même qu’éprouvait cet homme fort pour tout ce qui lui semblait insignifiant, tout ce qui était plus petit et plus faible que lui.

J’allais les observer de près, lui et ses sbires, guetter le moment propice. Et attendre, aussi longtemps qu’il le faudrait. Car le Denshari avait beau être armé, entouré de gardes du corps, il viendrait bien un moment où la vigilance de tout ce monde se relâcherait. Mais moi, je serais là. Et je serais prêt.

J’étais prêt à mourir ensuite, s’il le fallait. Mais je le tuerais. Tôt ou tard, je le tuerais. J’en avais fait le serment.

La rage se calma peu à peu tandis que je contemplais ma décision. J’avais un but, à présent, une direction. Lentement, les flammes devinrent des braises, puis des cendres. Je savais que ma tranquillité apparente endormirait la méfiance du Denshari.

Et je continuai à nourrir ma haine en silence, tandis que nous cheminions tous les quinze sur les routes du Kyalindari.

* * *

À la première bifurcation, le Denshari tourna la tête de sa monture vers le nord, la poussant au trot d’un coup de botte. Il semblait joyeux, impatient de retourner au pays. Tous, nous suivîmes l’allure.

La pluie de la veille avait rempli les ornières ; dans ces flaques se reflétait un ciel pâle, délavé, où la silhouette lointaine des montagnes traçait sa ligne déchiquetée.

De part et d’autre du chemin, des bosquets de frênes et de bouleaux jetaient leur ombre sur les champs dénudés. Les oiseaux se sauvaient sur notre passage, criant à tue-tête, comme des hérauts d’armes devant un champion. Ou comme les dormeurs qui se réveillent à l’approche de l’ennemi, et le découvrent déjà en leur sein.

Des mots d’une vieille complainte me vinrent à l’esprit, mêlant l’espoir et la tristesse. Je me rappelai que mon propre nom, Yenshaya, évoquait le retour de l’espoir. Peut-être fallait-il y trouver quelque encouragement.

Toi qui chemines, toi qui rêves,

Prends garde où te mènent tes pas !

Car du Ciel jusqu’à la terre,

De la paix jusqu’à l’Enfer :

Tout existe au monde, tout est dans Lizil !

La lumière et les ombres,

Le courage et la peur,

La noirceur des abysses,

La plaine sous le ciel :

Tout existe au monde, tout est dans Lizil !

Je me sentais presque léger, détaché de tout, et cependant, à l’intérieur, mortellement froid.

Un long voyage avait commencé.

(À suivre)

(Liste des chapitres précédents)

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