Roman: L’Héritier du Tigre, chapitre 3

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L’Héritier du tigre

Roman

par Irène Delse

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Première publication : éditions Le Navire en Pleine Ville,
Saint-Hippolyte-du-Fort (France), mai 2006.

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Présente édition publiée sous licence Creative Commons 2.0 (France)
BY-NC-SA (Paternité, Non commercial, Partage à l’identique)

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Chapitre 3 : Les survivants

Zunsi débordait de colère, tant contre moi que contre Zunsatyi. Il commença par me gifler, assez fort pour me tirer des larmes sous le choc. Puis il se retourna contre son frère.

Pliant sous l’orage, comme cela semblait être son habitude, le Kna essaya vainement de convaincre l’autre de l’innocence de ses intentions. Il aurait pu épargner sa salive. Les poings serrés, Zunsi l’abreuva d’un flot d’injures si malsonnantes que son frère en parut sincèrement choqué.

Quant à moi, furieux au-delà des mots, je ne pouvais que ravaler ma rage en silence. Les larmes ruisselaient sur mon visage comme deux sillons de feu. J’aurais préféré être tué sur-le-champ.


Mais l’ombre du seigneur Shalinka, encore une fois, tint les fauves en respect. Zunsi me remit à la garde particulière de deux Knas de confiance. L’un d’eux était la cervelle épaisse qui m’avait empêché d’approcher du feu, peu auparavant. Tête-de-bœuf. L’autre, plus âgé, avait l’air désabusé d’un vétéran de trop nombreuses guerres. Prudence, pensai-je ! Si le Denshari se repose sur eux pour défendre un prisonnier contre son propre frère, ces deux Knas ne sont pas à prendre à la légère.

Mais Zunsi fit plus. Ayant enjoint à son frère de se faire soigner et de disparaître de sa vue, il se tourna vers moi.

— Demain, nous partirons pour le Nintaïka. Je veillerai personnellement à ce que tu arrives sain et sauf chez Ktassilsha. D’ici là, tu as intérêt à te tenir tranquille !

La colère me reprit.

— Vous n’avez pas le droit de l’appeler Ktassilsha ! lançai-je. Vous n’êtes qu’un vassal ! C’est Shalinka qu’il faut dire, le seigneur Shalinka !

Oh, des leçons d’étiquette, à présent ?

Je crus un instant qu’il allait me frapper de nouveau. Pourtant il se contenta de lancer :

— Les jeunes Knas sont bien arrogants, de nos jours ! Mais je laisserai au seigneur Shalinka le soin de corriger les manières de son héritier. Tu ne perds rien pour attendre, gamin !

Je répliquai en langue krobor :

— Ern’tger haï, tsih zharann ! Nerg ha !

Je ne sais quel démon m’avait pris de l’insulter encore. Je vis Zunsi serrer les dents, les lèvres pâles de rage. Mais il ne fit que fulminer en silence, faisant signe à ses gens de reprendre leurs tâches. Comme je l’appris plus tard, il était de ces gens, plus ou moins bien nés, qui prétendent ne pas comprendre la langue des Krobors, tenant sa connaissance pour un signe de bassesse. Preuve qu’il y a plus d’une façon, pour un Kna par ailleurs intelligent, de se rendre ridicule.

Et les occupations matinales reprirent, excepté pour les deux Knas dorénavant attachés à ma personne. Le plus âgé tira de sa ceinture une paire de dés et se lança dans la tâche simple mais lucrative de plumer au jeu son compagnon.

Laissé à moi-même, quoique à portée de vue et d’oreille de mes deux dogues, je me sentis envahi d’un désagréable sentiment de vide, d’insignifiance. À quoi bon avoir survécu, pensais-je amèrement ! Contemplant les soldats alentour, je commençai à comprendre malgré moi leur manière de prendre la vie dans son flux, sans se poser de questions. Ou du moins sans s’y arrêter…

Je me secouai, un peu mal à l’aise, et me dirigeai vers mes deux gardes. Je pris une profonde inspiration. Certaines choses ne prennent que plus d’importance, dans l’adversité.

— J’ai besoin de me laver, expliquai-je. Est-ce que je peux avoir de l’eau ? Un baquet d’eau ?

Je portais toujours mes vêtements de la veille, couverts du sang de Tayyen et du mien. Celui de Zunsatyi, qui s’y était ajouté, me collait à la peau comme la froide étreinte de Shíra.

Glacé comme l’hiver,

Brûlant comme le feu,

Shíra parle, et de sa bouche tombe

Une sentence de mort.

Les deux Knas haussèrent les épaules. Glissant vers moi son regard méfiant, le plus vieux lança :

— C’est bon, mais n’espère pas qu’on ira t’en chercher. Et pas question de t’éloigner.

— Dites-moi comment faire, alors ! Le puits est dans la cour !

Le Kna soupira, visiblement irrité. Il n’avait pas plus envie de travailler que de me suivre dans la cour, où une amère bourrasque de printemps avait commencé à souffler. Son compagnon, Tête-de-bœuf, se leva (et bien sûr, l’autre en profita pour tricher). Il alla se planter devant la porte et aboya quelques ordres bien sentis.

Un jeune Kna de douze ou treize ans accourut bientôt, portant un seau et un baquet. Il boitait bas. Je vis qu’il portait son bras gauche tout contre son corps, comme pour soulager d’autres blessures. Je le regardai, effaré, accomplir plusieurs difficiles trajets, à moitié courbé en deux par le poids du seau. Quel genre de serviteurs employaient donc les Denshari ?

Comme il se retournait à demi, le visage tourné vers le feu, je reconnus Annkeld, un de nos propres garçons d’écurie.

L’œil à demi fermé, il me lança un regard furtif. La moitié gauche de son visage était gonflée et violette, la lèvre fendue, les cheveux collés à la tempe par du sang séché. C’était une telle ruine que j’hésitai un instant, à ma plus profonde honte, légèrement effrayé.

— Annkeld, chuchotais-je, que t’est-il arrivé ?

Maître ? Oh ! Vous… Vous…

Cette fois, c’était la panique. Il tremblait si fort que je lui pris le bras, doucement, murmurant des encouragements. Heureusement, personne dans la grande salle ne semblait porter le moindre intérêt à la scène, mes deux gardes encore moins que les autres. Ils avaient fait leur devoir, et se contentaient à présent de lancer les dés tour à tour, surveillant leur prisonnier du coin de l’œil.

— Monseigneur, chuchota le garçon, je vous croyais mort. Je croyais que tout le monde était mort. Est-ce que le seigneur Eyyenvi…

Je suis le seul, Annkeld. Mon père… Les Denshari ne l’ont pas eu.

Je coupai court, de peur de céder à l’émotion qui montait dans ma gorge. Un Enknayya ne doit pas se laisser aller, même dans les pires circonstances. Eyyenvi s’était donné la peine de m’apprendre cela.

Je me déshabillai et commençai à me laver, tout en parlant pour masquer ma confusion.

— Je suis prisonnier aussi, à présent. Mais je partirai demain pour le Nintaïka, rejoindre mon grand-père, le seigneur Shalinka. Ce sera un long voyage. Le plus long que j’aie jamais fait…

Je bavardais futilement, et Annkeld restait debout devant moi, immobile, apparemment content, simplement, d’échapper à d’autres tâches plus épuisantes. Ou à d’autres mauvais traitements. J’avais presque peur de lui en demander plus. Mais en tant que Shalinka, j’étais son maître, à présent, et d’une certaine façon, je me sentais responsable.

— Dis-moi ce qui t’est arrivé, Annkeld. Hier, j’ai cru que tous nos gens étaient morts !

Il frémit à nouveau, jetant çà et là des regards de bête apeurée.

— Je m’étais caché sous la paille, dans le haut de la grange. L’écuyer de votre père — le Ciel ait son âme, le pauvre — il est arrivé hier matin, et il a dit aux hommes de s’armer, et à nous autres, les gosses, de nous réfugier au château. Moi, j’étais allé chercher des œufs. Il y a toujours une vieille poule qui se cache là-bas pour pondre. Mais je ne suis pas descendu tout de suite. Je crois que je n’avais pas bien entendu… Enfin, pas vraiment…

Disons plutôt qu’il était resté pour gober son butin. Et c’est à ce mince hasard qu’il avait dû de vivre…

— Quand les soldats m’ont trouvé, ils ont commencé à rire. Mais j’avais tellement peur… J’ai essayé de m’enfuir, de me débattre. Alors ils m’ont frappé. J’ai pensé un moment qu’ils ne s’arrêteraient jamais. Que quand ils m’auraient cassé en morceaux, comme un bout de bois. C’est ce qu’ils me disaient : « Je vais te briser, salaud, je vais te mettre en pièces ! » Ils m’ont frappé, ils m’ont frappé avec leurs pieds….

Il frissonnait. Et je me rendis compte que j’avais froid, à mon tour. Tout cela faisait trop, trop vite. La vie était devenue fragile du jour au lendemain. La souffrance et la mort s’étaient abattues sur nous avec fureur, comme un orage d’été.

Je sortis de l’eau pour me sécher près du feu, désagréablement conscient du fait que j’étais nu. Les Enknayyar ne se montrent guère ainsi, même à leurs familiers. Je me souvenais d’une parole de mon père : Un Kna qui perd sa dignité peut aussi bien ne plus vivre. Et c’était à peu près ce que je ressentais.

Mais les soldats présents semblaient à peu près aussi intéressés que par leur première paire de bottes. Je serrai les dents. La chaleur qui montait des flammes vint m’enrober comme un manteau.

L’âtre occupait tout un côté du mur. Dans un coin, un jeune Kna était assis, enroulé dans plusieurs couvertures. Il grelottait de fièvre, ses yeux creux fixés sur un invisible cauchemar. Deux valets de cuisine s’affairaient non loin de là. Ils avaient mis à bouillir une marmite sur un trépied, pelant des navets et des raves avec de fort beaux couteaux, finement aiguisés. Les préférés de notre défunt cuisinier, notai-je avec agacement. Bien sûr. Ne les avais-je pas un peu convoités moi-même ?

Un coup d’œil vers le baquet me fit trembler de dégoût. L’eau que je venais de quitter était rouge. Combien de ce sang était le mien ? Combien venait de Tayyen, de Zunsatyi ? Écœuré, je détournai les yeux, présentant mon corps aux flammes de l’âtre pour me sécher. Ma coupure de la veille avait recommencé à cuire. Cela faisait sur ma gorge comme une écharpe de fer chauffé à blanc.

Je frissonnai malgré la chaleur. La tête me tournait un peu, flottant comme sur un nuage de fièvre.

Annkeld avait détalé comme un lapin, encore vif malgré ses blessures. Un instant, je pensai que la peur avait eu le dessus. Je m’apprêtais à remettre, faute de mieux, mes habits de la veille, quand il revint, apportant des vêtements propres.

Proche de l’émerveillement, cette fois, je m’habillai avec soin, revêtant d’abord une chemise blanche et le fin pantalon de dessous qu’on appelle nián. Puis j’enfilai des braies et une tunique rouges, et enfin une anbaï blanche, bordée de rouge. Tandis que j’ajustais précisément les pans de cette chasuble, je demandai avec curiosité :

— Comment savais-tu où trouver mes habits ? D’habitude, les femmes de chambre ne veulent même pas me laisser regarder dans les coffres. Elles disent… Elles disaient que je dérangerais tout !

Il avait même trouvé des gants et ma ceinture à boucle d’argent. J’allai pouvoir retrouver l’apparence d’un vrai Enknayya !

Annkeld eut un demi-sourire.

— Ma sœur aînée, elle travaillait avec la première femme de chambre de votre mère, Monseigneur.

Tzelninn ?

Une jeune fille de quinze ou seize ans, hautaine, mais élégante et habile. Bien entendu, les gamins de onze ans et demi ne semblaient même pas exister à ses yeux !

— Oh oui, Tzelninn. J’ai vu qu’elle était morte, ce matin. Les soldats l’ont jetée dehors avec les autres. Mais je ne sais pas s’ils vont les brûler. Ils en ont parlé, j’les ai bien entendus ! Ils ont dit qu’ils allaient creuser une fosse…

Cela ressemblait bien aux Denshari de laisser pourrir en terre les morts ennemis. Par économie, sans doute, ou bien par mépris.

Je me souvenais si bien de Tzelninn. Sa peau était d’un noir pur, fine comme la soie. Bien sûr, ses yeux verts pailletés de jaune, comme ceux d’Annkeld, révélaient son ascendance krobor. Rares étaient les Dittaïs qui pouvaient s’enorgueillir d’un teint parfaitement noir, à moins d’avoir du sang krobor. La peau des soldats autour de nous allait du brun sombre au gris ardoise, mais la mienne était couleur de nuit. Car c’était un fait : outre les Krobors, seuls les nobles de pure souche, les Enknayyar, pouvaient en dire autant.

Pris d’une soudaine inspiration, je me dirigeai vers le fond de la salle, où une dizaine de blessés reposaient tant bien que mal. Gémissant par à-coups, respirant avec peine, certains ne semblaient pas en état de passer plus de quelques heures. C’était comme une épidémie. Qui donc avait gagné, ici, hormis le démon Shíra ?

Refusant de me poser la question, j’entrepris de tarabuster le Kna qui faisait office d’infirmier, de médecin (et probablement de croque-mort) jusqu’à ce qu’il accepte, bien qu’en rechignant, de soigner les blessures d’Annkeld.

— Qu’est-ce que ça peut bien te faire ? grogna-t-il en nettoyant les plaies de son visage. Ce n’est qu’un valet !

Je dois dire que le gamin avait l’air du même avis, presque aussi effrayé de ces soudaines attentions que si une armée de démons était venue le chercher.

Néanmoins je rétorquai, d’un air plein de hauteur :

— Peu importe ce qu’il est ! Les Shalinka prennent soin de leurs gens.

Cela sonnait bien. Et je dois dire qu’une fois bandées les côtes fêlées et la cheville tordue, une fois les plaies lavées et pansées, et le visage désenflé par des compresses, le jeune Kna, au seul prix de ces quelques soins, avait presque retrouvé bonne figure.

Je savourais ma petite victoire, ce même soir, lorsque l’aîné des Denshari, Zunsi, entra. La nuit était tombée, les ombres se rassemblaient dans la grande salle, et les soldats se pressaient coude à coude pour prendre leur souper. Les flammes rassurantes de l’âtre dansaient au son des craquements du bois et du tintement des écuelles. J’étais presque en train de me résigner à mon sort.

Ma relative bonne humeur s’évanouit quand je vis l’anneau que le Denshari portait à sa main droite. Une bague d’argent ciselé, ornée d’une gemme rouge, qui jetait des feux à son petit doigt. Je ne lui avais pas vu ce bijou, la veille au soir.

Et pour cause. C’était le sceau réservé à l’héritier du clan Shalinka. Mon père le portait toujours sur lui, à l’index de sa main droite, ou suspendu à son cou par une chaîne d’argent. Sans réfléchir, je me plantai devant le voleur pour réclamer mon dû.

Je vis le Denshari se rembrunir alors que je lui décrivais l’anneau avec précision, détaillant surtout la pierre rouge et le sceau qui y était gravé. Les bras croisés, la tête haute, je m’efforçai de parler d’une voix ferme et grave, digne de ma condition. Il avait tout, à présent : les terres, le château, la fortune. Ne pouvait-il me laisser ce dernier morceau de mon héritage ? N’était-ce pas plus glorieux de sa part de se montrer généreux ? Oh, je ne manquais pas d’arguments.

Mais à onze ans et demi, j’avais encore du chemin à faire.

Le coquin haussa les sourcils, l’air dédaigneux, et m’informa tranquillement qu’il ne gardait la bague que par sécurité, « jusqu’à ce que nous retrouvions le seigneur Ktassilsha… » à celui-ci, bien sûr, il remettrait l’objet… N’est-ce pas ?

Mais bien sûr, Zunsi ! Comme l’on dit, un vieux chien connaît mieux les bois qu’un jeune renard !

(À suivre)

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