Roman: L’Héritier du Tigre, chapitre 1

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L’Héritier du tigre

Roman

par Irène Delse

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Première publication : éditions Le Navire en Pleine Ville,
Saint-Hippolyte-du-Fort (France), mai 2006.

* * *

Présente édition publiée sous licence Creative Commons 2.0 (France)
BY-NC-SA (Paternité, Non commercial, Partage à l’identique)

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Chaque pas de notre vie est un carrefour ; et derrière nous, les chemins dédaignés s’effacent, perdus à jamais.

Shalinka Eyyenvi Yenshaya

* * *

Chapitre 1 : La dernière retraite

La porte allait céder. Resté en haut des marches, je ne pouvais m’empêcher de regarder le bois trembler sous les coups de boutoir. Les poutres vibraient, les gonds gémissaient, la porte tout entière se déformait sous l’assaut. Elle ne tiendrait plus très longtemps. Nous étions pris au piège dans cette tour.

— Yenshaya ! Qu’attends-tu ?

Eyyenvi, mon père, sur le palier du premier étage, tenait déjà le battant d’une autre porte, prêt à le refermer sur les assaillants. Sa voix m’arracha à ma fascination.

— Viens ! Viens tout de suite !

Je grimpai en courant les quelques marches qui me séparaient de lui. Il m’attira à l’intérieur et poussa le battant, au moment même où la première porte volait en éclats.


Je me souviendrai toujours de cet instant où je vis le bois commencer à plier. Il se déchira tout d’un coup, projetant des échardes jusqu’en haut des marches. Comme un terrible brandon de foudre, le lourd bélier s’engouffra. L’ennemi éclata en hurlements de joie.

Eyyenvi bâcla la porte palière et s’y appuya un instant, le souffle court. Me poussant dans l’escalier, il lança :

— Au dernier étage, vite ! Ta mère et ta sœur y sont déjà !

Le troisième étage était le dernier. Je courus auprès de Tayyen, qui se faisait toute petite dans un coin de la pièce, à moitié dissimulée dans les pans d’une tenture fanée. Les lèvres serrées, les mains plaquées sur les oreilles, elle s’efforçait désespérément de ne pas pleurer. Et moi qui ne pouvais rien pour elle ! Mon impuissance me brûlait les joues. Comme j’eus aimé pouvoir reprendre le rôle du chevalier intrépide, sauvant ma princesse des méchants… Mais ces jeux semblaient si loin, si loin. La rumeur qui montait de l’escalier se faisait oppressante. La mort grondait et grognait, jurait et ahanait en montant vers nous.

Seuls dans le monde, il nous faut fuir ou mourir.

Le Sort aveugle a chu ; cet Âge va finir…

Ces vers d’un très ancien poème résonnaient dans ma tête. Nous avions appris tant de récits, de maximes et de fables, tant de vieux vers auxquels nous ne comprenions goutte. Il me semblait entrevoir quelque chose, à présent.

Je m’agenouillai et entourai Tayyen de mes bras sans rien dire. Pour solides qu’elles fussent, les portes ne tiendraient pas longtemps. Nous l’avions bien vu pour celle d’en bas. C’était la fin. Je n’avais pas encore douze ans, mais je savais déjà à quoi m’en tenir. C’était la mort qui nous attendait, ou pire. Il n’y avait plus qu’une solution.

Mon père, qui revenait de bâcler la dernière porte, ne pensait pas autrement.

Il m’attira à l’écart et commença, d’une voix basse et pressante :

— Yenshaya, mon fils…

Il s’arrêta un instant, jetant un regard en direction de Nitjin, ma mère. Silencieuse elle aussi depuis que j’étais entré dans la pièce, elle tenait ses mains agrippées l’une à l’autre comme deux animaux effrayés. Pourtant, son visage était triste et las, mais non encore défait, et son regard perdu vers un horizon intérieur reflétait une résolution terrible, aussi dure et inflexible que la ligne de ses lèvres. Elle se tenait très droite, assise sur un banc au pied d’une haute fenêtre, et les rais du soleil couchant faisaient de sa chevelure une cape de fils d’or. Au loin, les collines du Kyalindari ondulaient dans le restant de jour, en flaques d’ombre et de lumière.

Je me souviens d’avoir pensé combien Nitjin était belle, au milieu de tout ce chaos, d’une beauté poignante et désespérée.

Je me souviens aussi d’avoir remarqué que les assaillants avaient cessé leurs volées de flèches et leurs tirs de catapultes depuis qu’ils nous avaient vus nous remparer dans la tour. Mauvais signe. Sans doute nous voulaient-ils vivants.

— Yenshaya, reprit Eyyenvi, posant ses deux mains sur mes épaules, Yenshaya, mon fils… Le temps est venu pour la vérité. Même si cela est dur…

Eyyenvi soupira, haussant les épaules. Mais il me fixait droit dans les yeux :

— Dur, oui. Car il n’y a plus d’espoir : la fin approche, la bataille est perdue. Définitivement perdue. Nous sommes tous condamnés, Yenshaya ! Et il nous faudra nous tuer nous-mêmes si nous ne voulons ajouter à cette défaite le déshonneur.

Il s’arrêta à nouveau, cherchant la compréhension sur mon visage. Je remarquai ses traits tirés, son air anxieux. Ses habits étaient déchirés et tachés de sang. Cela faisait des heures qu’il se battait ainsi, organisant la résistance à l’assaut du château, prêtant main-forte à nos soldats. Des heures qu’il reculait, pied à pied, devant un ennemi implacable.

— Yenshaya…

Un craquement atroce l’interrompit. Une deuxième porte avait cédé. L’ennemi serait bientôt au second étage. Mais Père semblait n’y prêter aucune attention. Une lueur de fièvre brûlait dans ses yeux.

— Non, nous n’avons pas le choix, Yenshaya. Il n’y a pas de demi-mesures avec l’honneur… L’honneur ! C’est tout ce qu’il nous reste, à présent ! Oh ! Que les Denshari viennent ! Ils pourront nous vaincre, mais pas se moquer de nos cadavres !

Il éclata soudain d’un rire effrayant. Mais il se reprit tout à coup, secouant la tête avec tristesse, mais sans plus d’amertume.

Qu’avions-nous à faire de l’amertume, en effet ? Le Destin s’était prononcé, la foudre avait chu. Il n’appartenait point à de simples Knas de protester. Nous ne pouvions que jouer notre rôle jusqu’au bout, avec autant de dignité que ceux qui étaient venus avant nous.

Mais Eyyenvi continuait :

— Non, mon fils, on ne se moque pas de notre famille. Car Shalinka ne se rend pas ! Ainsi ont fait tous ceux des nôtres qui, dans le passé, ont préféré se tuer avec tous leurs proches, plutôt que de les laisser tomber aux mains de l’ennemi !

Oh, je le savais. Ces récits-là étaient célèbres. D’une tristesse poignante, mais toujours si étrangement beaux. Tayyen, la douce Tayyen, était toujours émue aux larmes quand Père nous les racontait. Il lui arrivait de pleurer ainsi, bouleversée, jusqu’à ce qu’on ait fait venir Lelgatniz, notre nourrice, pour lui chanter des chansons heureuses.

Lelgatniz… Je nous revois encore chanter tous les trois une vieille berceuse krobor, avec Tayyen qui sanglotait encore malgré son sourire. Je la tenais par la main, guettant le retour de la joie sur son visage, et Lelgatniz la berçait doucement sur ses genoux.

Lelgatniz, je le savais, était morte dans l’incendie des cuisines, lors du deuxième assaut.

Je n’étais plus très loin de verser des larmes à mon tour. Mais Eyyenvi poursuivit encore :

— Non, nous ne devons pas tomber vivants entre leurs mains. Ces Denshari sont des êtres vils ! Ils nous réduiraient en esclavage, ou quelque autre sort infamant ! Nous ne les laisserons pas faire, Yenshaya. Promets-le-moi ! Promets-moi que tu m’imiteras en tout.

Je regardai son visage hagard, tout près du mien, à présent. Des larmes coulaient sur ses joues noires. Il avait combattu depuis le lever du jour contre une troupe mieux armée et supérieure en nombre. Nitindra, le château qu’il avait bâti et nommé en l’honneur de ma mère, était à moitié détruit par les incendies et les projectiles d’une catapulte que les Denshari avaient assemblée en secret dans la forêt voisine, puis traînée sous nos murs au petit matin. Ceux de nos gens qui ne s’étaient pas enfuis, tout au début, avaient été tués ou faits prisonniers. Même les servantes de ma mère avaient été agrippées et tirées loin d’elle, hurlantes, lorsque nous avions fui vers le donjon. Il s’en était fallu de si peu que Nitjin ne partageât le même sort… Eyyenvi s’était battu comme un tigre, comme le tigre rouge qui resplendissait sur les armes des Shalinka. Nos derniers soldats étaient morts en la défendant. Cette fois encore, nous quatre avions réussi à atteindre notre abri indemnes. Mais tous les autres étaient morts, à présent. Mon père était seul, épuisé, et terriblement déterminé. Il n’avait plus que moi.

Je lui rendis son regard et prononçai, d’une voix basse pour qu’il ne l’entendît pas trembler :

— Père, je le ferai.

J’avais la main sur la garde d’une petite épée à ma taille, cadeau offert par Eyyenvi pour mes onze ans. Juste quelques mois auparavant… Silencieux, mon père se pencha et me serra un instant dans ses bras, sa tête contre mon épaule. Puis il se releva, se tournant vers ma mère.

Un craquement plus fort que les autres nous fit soudain tressaillir. La porte du deuxième étage avait cédé.

La troupe des assaillants galopa dans l’escalier, hurlant et jurant plus que jamais. Les marches tremblaient sous leur pas, la charpente gémissait.

Quand ils s’arrêtèrent devant la dernière porte, il y eut un instant de silence. Une voix hurla des mots, que je ne compris pas tout d’abord. Puis cela me revint : c’était la langue ordinaire du Nintaïka, pas l’Ancienne Langue que nous parlions en famille, langue des Enknayyar, les nobles du royaume. Autant pour les prétentions des Denshari au titre d’Enknayyar, pensai-je ! Qui croyaient-ils tromper ?

Mais je n’eus pas le temps d’approfondir ces questions futiles. Mon père n’avait même pas prêté attention aux cris qui montaient de derrière l’épaisse porte de chêne.

Il tira de sa ceinture un long poignard. Nitjin se leva sans un mot, son regard de glace fixé sur l’horizon. Elle tourna alors son visage vers Eyyenvi, son époux, comme pour capturer à jamais son image. Il l’embrassa puis, étouffant un sanglot, lui plongea la lame dans la gorge, au défaut de l’épaule.

Ma mère n’eut même pas le temps de pousser un cri. Le sang qui jaillit les arrosa tous les deux. Sans perdre un instant, mon père appuya l’arme contre son propre cou et, d’un geste sec, frappa.

Son corps plia aux genoux, puis à la taille, et s’affaissa finalement sur le corps de ma mère. De leurs blessures continua quelques moments de sourdre une mare de sang.

Les assaillants attaquaient la porte à la hache, à présent. Pas de place pour manœuvrer un bélier sur le palier étroit. Entre deux volées de coups, une voix basse et rauque, impérieuse, continuait à réclamer notre reddition.

Ma tête flottait dans le brouillard. Ce que disaient et faisaient les Denshari n’avait plus grande importance, soudain.

Je rassemblai au plus profond de moi-même les moindres miettes de courage. Je n’osais pas penser. Je dégainai ma propre épée, si lourde et si légère à la fois. Cette petite épée ! Je la revois encore. Elle paraissait bien futile, avec sa garde de bois, peinte en jaune pour ressembler à de l’or. Mais j’en avais assez souvent éprouvé la lame pour ne pas la confondre avec un jouet. Ignorant les coups et les imprécations qui faisaient trembler la porte, je m’approchai de Tayyen.

Elle pleurait en silence, tête baissée. Les larmes ruisselaient sur ses joues. Je caressai timidement sa fine chevelure, douce comme un duvet d’oiseau. Pourtant l’épée restait ferme dans ma main. À mon tour, j’appuyai la lame sur son cou. Et comme Eyyenvi, je frappai.

Tayyen s’abattit en avant, ses yeux bleus grands ouverts. Un cri étranglé amena des bulles de sang à sa bouche. Mais comme je retirais la lame, un flot de sang gicla, m’inondant des pieds à la tête, et Tayyen tressaillit, deux fois, trois fois. Une dernière convulsion, et elle était immobile, morte dans mes bras.

Morte. Étrangement incrédule, je lâchai l’épée, serrant contre moi le petit corps. Elle était encore chaude comme l’instant d’avant. Tout son sang était chaud, poisseux et rouge sur mes mains, imprégnant mes habits. Je la contemplai avec fièvre, cherchant follement des signes de vie sur son visage. La peau noire n’avait rien perdu de sa douceur, ni les fins cheveux d’argent, mais les lèvres étaient grises et exsangues, les yeux vides et sans éclat.

J’avais agi sans penser à rien. Soudain, comme un oiseau de proie fondant sur sa victime, la réalité de l’acte me saisit. Je laissai glisser le corps sur le sol et m’effondrai dessus, secoué de sanglots.

Je ne sais combien de temps je restai ainsi, inondant le corps de mes larmes. Quelques minutes peut-être ? Cela me sembla des heures ; et en même temps, moins qu’un battement de cœur. Rien n’avait plus d’importance, rien n’existait plus dans Lizil que le corps de Tayyen et moi.

Et puis les Denshari me firent revenir à l’instant présent.

La dernière porte commençait à céder. Déjà une hache avait traversé le bois, et d’autres venaient en renfort. Un rire hideux se mêla aux grognements d’effort des manieurs de hache. Froid et grinçant, plein de promesses sinistres, ce rire me jeta sur mes pieds, hagard, mais plus que jamais plein de détermination.

Je lançai un dernier coup d’œil à Tayyen, en hâte. À peine si je pouvais distinguer ses traits au milieu de mes larmes. Je paniquai un instant, incapable de retrouver mon épée. Je la cherchai à tâtons sur le sol, à ma ceinture, tremblant de rage et de peur. Elle n’était plus nulle part. Je finis par la trouver sous le corps de ma sœur, mais à ce moment la porte céda et les assaillants s’engouffrèrent dans la pièce.

Je réussis à m’entailler la gorge avant que des bras ne me saisissent et me fassent lâcher prise.

* * *

Les Denshari avaient gagné.

Trois corps gisaient sur le sol : mon père, Shalinka Ktassilsha Eyyenvi, son épouse Nitjin, et puis Tayyen, ma sœur jumelle. Mais un dernier Shalinka restait vivant et prisonnier de l’ennemi.

Shalinka Eyyenvi Yenshaya.

Moi-même, dernier héritier de notre nom.

Je tentai tant bien que mal de me débattre, mais le soldat qui m’avait agrippé ne donnait pas signe de relâcher sa prise. Les autres membres de la troupe, entrant au fur et à mesure, semblaient saisis par le spectacle, et les rires et les cris de triomphe leur gelaient sur les lèvres. Ce devait être frappant, certes, même pour des Knas de leur expérience. Perplexes, ils contemplaient tour à tour le corps de Tayyen, la petite épée ensanglantée et ma propre personne réduite à l’impuissance. Certains détournèrent la tête, écœurés. Pauvre compensation. J’aurais voulu leur arracher les yeux.

Vêtu de brun et de vert, un Kna d’âge incertain s’approcha, imposant le silence à ses soldats. Il avait la peau gris sombre des Dittaïs de l’Est, des cheveux courts de militaire et des yeux bleu pâle, comme délavés. Son visage exprimait un mélange d’embarras et de lassitude. Sans doute l’un des frères Denshari, pour agir ainsi en maître. Il fit du regard le tour de la pièce, s’arrêtant un instant sur le cadavre d’Eyyenvi. Puis il me dévisagea, toujours en silence.

Ce qu’il vit n’eut pas l’air de fort l’impressionner. Un gamin dans sa douzième année, petit et maigre pour son âge, avec une peau très noire, de grands yeux très bleus et de longs cheveux raides, flottant sur les épaules à la manière des Enknayyar. Bien habillé, certes, mais plus couvert de sang qu’un garçon boucher.

Le Kna jeta derrière lui un regard furtif, puis haussa les épaules et se tourna vers moi.

— Qui es-tu, petit ? Quel est ton nom ?

Il avait employé la langue du commun. Méprisant, je me contentai de le foudroyer du regard.

— Oh, c’est facile de le deviner, reprit-il avec un soupir. Oui, sans doute un Shalinka ou un de leurs familiers. Reste à savoir si le seigneur Ktassilsha voudra te récupérer, ou s’il m’accueillera comme un chat apportant un rat mort. Tsána sish tól sya…

Je fus piqué au vif, sans même remarquer l’angoisse qui transparaissait sous son masque d’aplomb et de bonhomie.

— Un rat mort ! Je m’étais mis à crier en langue commune, à mon tour, crachant tout le mépris que je pouvais rassembler. Imbécile ! Je suis Shalinka Eyyenvi Yenshaya, héritier de la famille Shalinka ! Vous n’avez pas intérêt à me toucher !

Le très noble seigneur Ktassilsha, mon grand-père, chef du clan Shalinka et seul parent qui me restait, aurait certes vu d’un mauvais œil le genre d’homme de main maladroit qui laisse périr des prisonniers de marque… Surtout des membres de sa propre famille. Mais que venait-il faire dans cette conversation ? Soudain, tremblant de rage et de dégoût, je compris.

— Il vous a envoyés, hein ? Ktassilsha vous a envoyés, maudits tueurs !

J’avais beau essayer de me débattre, je n’arrivais à rien. Je réussis à donner quelques coups de pieds bien sentis au Kna qui me tenait ; mais il se contenta de me soulever et de me maintenir contre lui, serrant à m’étouffer. Son visage était gris d’une poussière collée par la sueur, sa respiration chaude et sèche contre ma joue.

J’étais maintenant à la hauteur du Denshari en brun et vert. Et d’un autre qui s’approchait, vêtu de bleu sombre. Celui-là me regardait avec intérêt, presque gourmandise, comme un chat s’approchant d’un oiseau.

— Je me demande bien qui est le tueur, ici ! lança-t-il. Pas vrai, mon cher Zunsi ? Je ne crois pas que le seigneur Ktassilsha veuille d’un petit assassin !

Tais-toi, Zunsatyi.

Le premier frère avait parlé à voix basse, d’un air las. Ce n’était sûrement pas la première fois que l’autre lui faisait honte.

— Pourtant, reprit le second d’une voix douce, comme pour mieux faire passer le venin, pourtant ce serait un service à lui rendre, si on enlevait cette… branche pourrie de son arbre généalogique. Il n’y aurait même pas besoin de le tuer. Qu’en dis-tu, petit ? Tu ne crois pas que tu serais mieux avec moi qu’avec le méchant Ktassilsha ?

Son frère lui jeta un regard désapprobateur. Zunsatyi se mit à ricaner, puis à rire franchement de ma faiblesse.

Comme j’aurais voulu qu’il s’arrête ! Qu’il disparaisse, emportant avec lui soldats, épées, haches, béliers, et tout ce qui, chez nous, était venu porter la mort. Je tremblais de haine et de rage, de fatigue et de honte. Incapable de me retenir, je me mis à pleurer. Cela ne fit qu’exciter plus encore son hilarité.

Les soldats, autour de nous, arboraient une belle collection de visages de bois. Eux aussi avaient souvent dû être témoins des humeurs de leur maître. Zunsi se secoua, fit face à son frère. Il avait beau être plus petit d’une tête, c’était un Kna aux larges épaules, solidement bâti. Sans doute avait-il par le passé réussi à imposer le respect à l’autre. Zunsatyi finit par se taire, l’air méprisant.

Le vieux Zunsi reprit, tant à son intention qu’à celle des soldats :

— Ce gamin est le dernier des Shalinka, alors traitez-le comme tel ! Retenez bien ce que je vous dis ! Et n’oubliez pas que nous avons juré, solennellement juré au seigneur Shalinka Solraïni Ktassilsha de lui ramener son héritier sain et sauf. Je veillerai personnellement à ce qu’il arrive là-bas sans encombre.

Et ce disant, il leva au-dessus de sa tête, à la vue de tous, une lettre froissée, mais de bon papier, ornée du grand sceau rouge des Shalinka.

Cette fois, tout était dit. Zunsatyi tourna les talons d’un air vexé. Son frère donna des ordres pour déblayer la scène du carnage. Les soldats enlevèrent les corps avec précaution, avec respect, comme il convient pour des Enknayyar.

Je n’avais plus d’énergie pour me battre, plus de nerfs pour agir. On m’emmena dans la salle commune du château, qui n’avait pas brûlé. Là, un infirmier harassé pansa ma blessure à la gorge, en hâte, avec quelques bandes de toile et un peu d’eau de vie. Je serrai les dents par habitude, plus que par conviction. J’en ai longtemps gardé une cicatrice rougeâtre, boursouflée. Je la cachais sous des écharpes ; jusqu’au jour où d’autres cicatrices encore moins belles l’eurent remplacée. Le Démon a parfois bien des façons de nous jouer des tours.

De nombreux blessés jonchaient la salle, certains évanouis, d’autres gémissant ou grinçant des dents. Tous étaient des gens de Denshari. J’avais vu des soldats, dehors, achever nos blessés.

Les Knas qui m’accompagnaient finirent par s’asseoir auprès du feu, enlever leur casque, leur cuirasse, et commencer à boire et manger avec leurs camarades. On me laissa m’effondrer dans un coin de la salle, un peu à l’écart, quoique à portée d’œil et d’oreille.

Et là je me laissai aller, épuisé, le corps toujours secoué de sanglots. Je pleurai sans pouvoir m’arrêter, à moitié suffoqué, les yeux secs, pourtant. Je n’avais plus de larmes. Je finis par tomber, lentement, dans la noirceur infinie du néant.

(À suivre)

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  • P.S. La liste de tous les chapitres publiés est ici.
  • P.P.S. Billet cité par Béranger.

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