Idées reçues: Asimov et les personnages féminins

Parmi les clichés qui ont la vie dure dans le monde de la SF, il y a celui sur l’«absence» de personnages féminins chez Isaac Asimov.

Encore récemment, l’écrivaine et blogueuse Jo Walton le répétait au passage dans son billet “The Suck Fairy” (blogs Tor.com), au sujet de la façon dont un livre lu et aimé dans l’enfance peut acquérir, à la relecture, un mauvais arrière-goût, quand l’expérience fait découvrir (par exemple) les préjugés sexistes et autres aspects moins sympathiques du texte:

“Heinlein gets far more hassle for his female characters than Clarke or Asimov, because Heinlein was actually thinking about women and having female characters widely visible.”

(C’est moi qui souligne.)

Grmph. Ce genre de phrases donne surtout l’impression que Jo Walton n’a pas relu (lu?) Asimov depuis bien longtemps…

Qu’on en juge. Traduction rapide du passage cité:

«Si Heinlein reçoit beaucoup plus de critiques qu’Asimov ou Clarke pour ses personnages féminins, c’est parce que Heinlein avait réellement réfléchi sur les femmes et employait des personnages féminins bien visibles.»

Des personnages féminins en position de visibilité, hein?

Et Susan Calvin? Notre blogueuse aurait-elle été abusée par les remarques sexistes des collègues du Dr. Calvin, pour qui cette femme peu conventionnellement féminine était en fait un robot? Hmm?

(Si c’est le cas, chère Jo, il faut d’urgence se re-plonger dans la nouvelle «Menteur!» (“Liar!”), où entre autres thèmes, dès 1941, Asimov abordait celui de la difficulté pour une femme à se conformer aux stéréotypes sur son genre – ainsi que la force de ces stéréotypes, même pour une personne aussi intelligente et volontaire que Susan Calvin!)

Tiens, au fait, et dans la série Fondation (souvent citée comme exemple canonique de «l’absence de femmes» chez Asimov), que dire de Bayta et Arcadia Darrell? Deux jeunes femmes au caractère bien marqué, mais très différentes l’une de l’autre.

La première joue un rôle apparemment conventionnel (épouse d’un personnage masculin, douce et émotive, qui suit l’action plutôt que de la mettre en mouvement), mais elle constitue en fait l’un des deux personnages principaux, avec l’anti-héros qu’est le Mulet. La «douce» Bayta est loin d’être effacée! Elle est même beaucoup plus solide au plan mental et émotif que les personnages masculins, et c’est pourquoi elle joue un rôle pivot dans l’intrigue de Fondation et Empire.

Et puis bien entendu il y a l’adolescente Arcadia Darrell, alias Arkady, descendante de Bayta (et fière de l’être), qui constitue historiquement l’un des premiers personnages féminins de la SF américaine à s’emparer d’un rôle traditionnellement masculin: partir à l’aventure!

Précision pas inutile: tout cela, c’était Asimov dans les années 1940 (eh oui, même les nouvelles constituant Seconde Fondation ont d’abord paru dans la revue Astounding entre 1948 et 1950). Dans la décennie suivante, il allait (surtout dans ses romans) multiplier les exemples de personnages féminins différents, individualisés, rarement conventionnels – ou alors seulement de façon superficielle.

Mon préféré: Jessie, dans Les Cavernes d’acier. Ou quand la parfaite épouse du héros cache une ardente héroïne romanesque, prête à tout pour accomplir son idéal… Mais chut, il ne faut pas non plus déflorer l’intrigue, non?

On pourrait encore citer les héroïnes de Cailloux dans le ciel ou Les Courants de l’espace, dont (comme pour Bayta), le dévouement à leur partenaire masculin (l’une en tant que fille, l’autre comme amante) est loin de résumer le rôle. Il s’agit de personnages à part entière, que les hommes à l’intérieur de l’histoire ont tendance à négliger, à compter pour acquis, mais qui ont leur propres idées, leurs propres idéaux, et qui agissent de façon parfaitement autonome – quitte, comme dans Cailloux dans le ciel, à risquer de tout perdre! Les hommes ignorent ces femmes-là à leurs risques et périls…

Alors, pourquoi une telle insistance de la critique, même féministe, à ne pas voir les femmes dans Asimov? Qui sait… Peut-être parce que ce ne sont pas des vamps – et que les féministes convaincues elles-mêmes ne sont pas totalement immunisées contre les clichés?

Mais même ainsi, ils et elles n’ont pas vraiment d’excuse. Ou alors, il faut oublier le personnage de Gladia, dans Face aux feux du soleil (première publication en feuilleton dès 1956): voilà une héroïne qui a permis à Asimov, dès le milieu des années 1950, d’explorer des thèmes plus immédiatement liés à la sexualité, et notamment au désir sexuel féminin. Une sexualité qui est d’ailleurs au cœur même de l’intrigue!

Bon. J’en resterai là, parce que beaucoup de choses ont changé au cours des années 1960, dans la science-fiction, comme ailleurs, concernant le rôle des femmes.

Mais j’espère avoir montré que contrairement aux idées reçues répétées encore une fois sur les blogs de Tor.com par Jo Walton, les personnages féminins ne sont ni absents, ni insignifiants, dans les textes écrits par Asimov au temps où la SF américaine était assez massivement sexiste. Et que ce n’est pas parce que ses personnages n’étaient pas (1) des bombes sexuelles qu’elles n’avaient ni personnalité, ni autonomie, ni désirs.

__

(1) Sauf exception, dans certaines nouvelles, et généralement pour en tirer des effets comiques.

5 réponses à “Idées reçues: Asimov et les personnages féminins

  1. Bonjour, je suis plongée dans la lecture de Fondation, je ne suis pas critique, et je ne connais pas bien I. Asimov. Je suis tombée sur votre blog en faisant une recherche sur la question des personnages féminins dans l’œuvre d’Asimov. Pourquoi cette recherche? Parce que cela m’a sauté aux yeux au bout de 3 chapitres : les personnages principaux défilent, nombreux, ; Hari, Gaal, Linge, Avakim, Lewis, Anselme, Salvor, Tomaz… Etc. Il n’y a pas de personnages féminins parmi eux, pas un seul. Pas de mère, de fille, de sœur, d’épouse, pas de personnages féminin du tout (il y a UNE figurante sans nom au début). Avouez que pour n’importe quel lecteur contemporain, cela peut sembler curieux, voire troublant.

  2. Anne-Lise, c’est en effet l’impression qu’on retire en lisant le premier tome de la trilogie initiale des Fondation. Les personnages que je cite dans mon article existent, je ne les ai pas inventés. Ils figurent 1) dans les autres tomes de la trilogie, 2) dans d’autres romans d’Asimov et 3) dans la série de nouvelle sur les Robots positroniques, au moins aussi connue que Fondation (si ce n’est plus) parmi les fans de SF.

    Cela dit, je reconnais que les femmes sont quasiment absentes des tous premiers textes écrits par Asimov, entre 1931 et 1941 environ, et que cela inclut les nouvelles et novellas qui composent le tome 1 de Fondation… Mais pour être juste, il s’agit essentiellement de ce qu’on peut appeler des œuvres de jeunesse. Outre la rareté des personnages féminins, on peut remarquer aussi d’autres défauts typiques d’un débutant: protagonistes manquant d’épaisseurs, univers supposé complexe mais à peine esquissé, intrigue simpliste, dialogues peu naturels, etc.

    Bref, c’est pour cela que je pense injuste de juger tout Asimov à l’aune de ces textes, alors qu’il y a bien plus intéressant ensuite. Et que si je devais conseiller à de nouveaux lecteurs – et surtout lectrices ! – un texte par où aborder l’œuvre de cet auteur, ce ne serait pas Fondation mais probablement Les Robots (pour les nouvelles) ou Les Cavernes d’acier (pour les romans).

  3. P.S. Il se trouve que je suis assez fan d’Asimov (on l’aura deviné…) et que j’ai lu son autobiographie et divers articles où il revient sur se débuts dans l’écriture. C’est assez fascinant. Vers l’âge de 18-20, quand il a publié ses premiers textes, dont ceux plus tard recueillis sous le titre Fondation, le volume que vous êtes en train de lire, il était, comme il l’avoue sans peine, assez ignorant de la vie, d’autant qu’il était le genre rat de bibliothèque, plus riche en lectures qu’en ami(e)s. En conséquence, les nouvelles qu’il écrivait devaient plus à la lecture d’autre auteurs de SF qu’à une quelconque expérience personnelle. Et il faut reconnaître qu’à cette époque (1938-40), la SF contemporaine était dominée par les personnages masculins. Les rares personnages féminins étaient généralement peu intéressants, stéréotypés, etc., et il est compréhensible que le jeune Asimov ait préféré éviter d’introduire des personnages féminins plutôt que de reproduire ces clichés. Comme d’autre part notre auteur avait peu de temps libre (devant travailler en-dehors des cours pour payer ses études à l’université), cela ne laissait guère de place à la romance. Bref, c’est seulement vers l’âge de 20 ans qu’il a commencé à avoir une petite amie – et qu’il s’est senti assez à l’aide pour aborder le sujet des relations amoureuses, des femmes, etc., dans ses propres textes. Si on lit la série de nouvelles recueillies en anglais sous le titre Early Asimov (livre hélas divisé en plusieurs volume en français, dont Noël sur Ganymède, Chrono-Minets et quelques autres), on peut suivre cette évolution. C’est fort intéressant.

  4. Salut Irène,
    fan de Fondation/Robot, je confirme tes propos.
    Je suis tombé par hasard sur ton blog, en recherchant une info sur le web, et dont toi, fan d’Asimov, pourra peut-être me la donner : il me semble d’après un vague souvenir que Bernard Pivot avait rencontré Isaac Asimov lors d’une émission. Je pensais que c’était « Apostrophes », mais il semblerait que non. Je pensais également que c’était suite à la sortie du livre « Moi, Asimov », mais là encore j’ai du me planter… Cela te dit-il quelque chose, cette émission avec Pivot et Asimov ?

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