Maljournalisme scientifique contre vaccin

Paniquez, braves gens! L’édition en ligne du Parisien (reprise dans les brèves de Rue89, où la section commentaires a vite fait de se transformer en réunion de cellule du parti anti-vaccins) ne faisait pas dans la dentelle, jeudi 26 août, en commentant un communiqué de l’Afssaps: «Six cas de maladie du sommeil chez des personnes vaccinées contre la grippe A»

C’est grave, docteur?

Dans ce cas, c’est surtout mauvais pour le journalisme. Et pour l’information du public en matière de santé.

D’abord à cause de la confusion que cet article entretient. Le titre parle simplement de «maladie du sommeil», ce qui évoque immédiatement la trypanosomiase africaine, une maladie parasitaire grave transmise par la fameuse mouche tsé-tsé. Le corps de l’article précise qu’il s’agit de cas de narcolepsie avec cataplexie, ou maladie de Gélineau, qui est une affection neurologique (c’est-à-dire du système nerveux) que l’on classe parmi les troubles du sommeil.

1) Premier point important: ne pas confondre la maladie du sommeil (une affection spécifique, infectieuse, très grave) avec les troubles du sommeil en général (variés, plus ou moins graves, d’origines environnementale et/ou génétique).

Et le Parisien n’est pas seul en cause. Le 26/08, d’autres sites, dont celui de France Info, titrait sur «le vaccin H1N1 contre la grippe provoquerait une maladie du sommeil»… Encore moins de précautions oratoires! Le conditionnel, seul rempart du doute raisonnable – un grand classique.

Le lendemain, 27 août, maigre amélioration: l’ensemble de la presse reprenait l’info de l’Afssaps (Agence française de sécurité sanitaire des produits de santé), mais en évitant au moins la confusion narcolepsie/maladie du sommeil.

2) Ce qui nous amène au deuxième point qui me fait tiquer. Vous connaissez le sophisme «post hoc, ergo poster hoc»?

En français, cela veut dire à peu près: c’est arrivé après, donc c’est arrivé à cause de

Ici, le lien supposé par ce «après» concerne le vaccin contre le virus H1N1. Mais quelle est la solidité de ce lien? Rappel pas inutile, histoire de donner un ordre de grandeur du problème: 30 millions de personnes ont été vaccinées contre la grippe A (H1N1) en Europe entre 2009 et 2010. Aujourd’hui, les autorités sanitaires européennes réagissent à 22 cas de narcolepsie diagnostiqués chez des personnes vaccinées.

Parlons de cette maladie de Gélineau ou narcolepsie-cataplexie, justement.

Un autre média, 20 Minutes, a pris la peine d’interroger un spécialiste des troubles du sommeil, Jean-Michel Paquereau, de l’Institut national du sommeil et de la vigilance. Qui explique la chose suivante: cette forme de narcolepsie peut être déclenchée par la réaction de l’organisme à une agression microbienne, par exemple virale, lorsque le système immunitaire ne se contente pas d’attaquer le virus, mais produit des anticorps contre ses propres cellules. Si les cellules attaquées sont celles qui, dans le cerveau, jouent un rôle dans l’endormissement, cela peut expliquer les symptômes de ces patients. Ce serait donc un cas de réaction auto-immune.

Quel rapport avec le vaccin contre la grippe? Petit rappel: le rôle de ce vaccin est d’apprendre à notre système immunitaire à reconnaître rapidement l’intrusion du virus de la grippe, afin de mieux le combattre. Prendre le mal à la racine est plus efficace, et moins fatiguant pour l’organisme, que de devoir attendre que l’infection soit installée. Le vaccin contient donc forcément une (très) petite dose de particules virales – atténués ou inactivées, évidemment! (Pour certains types de vaccins, il ne s’agit même pas de virus entiers, mais de protéines de l’enveloppe du virus, car c’est grâce à ces protéines que nos globules blancs «reconnaissent» le virus comme corps étranger. Une sorte de passeport biométrique qu’on leur distribue pour reconnaître de dangereux terroristes, quoi.)

Dans le cas des produits mis en cause dans cette affaire de narcolepsie, il s’agit des vaccins Panenza®, de Sanofi-Aventis, et Pandemrix®, de GSK. Tous deux ne contienent que du virus inactivé, c’est-à-dire rendu incapable de se reproduire. (Avantage pratique: on ne risque pas d’attraper la grippe avec ce virus-là, même si on est très immunodéficient.)

Bref, théoriquement, il n’est pas totalement impossible que la rencontre avec la petite quantité de particules virales inactivées contenues dans une dose de vaccin anti-grippe ait pu suffire à déclencher une réaction auto-immune chez les quelques patients en question et que cet emballement du système immunitaire se soit traduit par une forme de narcolepsie… Mais est-ce probable?

Par précaution, l’Afssaps française et l’Agence européenne du médicament (EMA) ont décidé de lancer une opération de pharmacovigilance: les nouveaux cas de narcolepsie seront signalés aux autorités sanitaires et une enquête aura lieu pour déterminer si oui ou non les vaccins anti-grippe A sont en cause. En attendant, l’Afssaps rappelle (et à sa décharge, notons que le Parisien a aussi reproduit cette information) que cette maladie de Gélineau (narcolepsie-cataplexie) a beau être rare, on en compte tout de même normalement quelque 500 nouveaux cas par ans en France.

Donc, 500 cas en année normale, 6 de plus (peut-être) cette année? Hum. Avant d’accuser les vaccins, il est bon de savoir en effet savoir quelle est l’incidence normale de cette maladie. Ou sinon, chaque fois que quelqu’un qui a été vacciné contre quelque chose a un problème (peu importe qu’il y ait un lien ou non), on pourra clamer: «c’est arrivé après le vaccin, donc c’est à cause du vaccin»! Comme s’il n’y avait aucun autre facteur de risque au monde.

Enfin, si on craint les effets secondaires du vaccin, il ne faudrait pas non plus négliger ceux des virus…

Du côté de la Tribune de Genève, en mars dernier, on donnait la parole à la professeure Claire-Anne Sigriest, spécialiste de vaccinologie, qui expliquait que les infections virales (dont la grippe) font courir plus de risques de déclencher une réaction auto-immune que les vaccins, puisqu’une infection implique un nombre bien plus élevé de particules virales (si ça vous rend malade, c’est que vos cellules sont envahies…) et qu’il s’agit forcément de virus bien vivant, pas inactivé.

Donc, que l’on soit vacciné ou non, la rencontre avec un virus est de toute façon un facteur de risque pour le déclenchement de réactions auto-immunes, qui peuvent à leur tour provoquer le syndrome de Guillain-Barré ou la maladie de Gélineau… Bref, toutes maladies à propos desquelles – ô, ironie – les mouvements anti-vaccins jettent l’alarme…

Quand l’enquête de l’EMA sur ces cas de narcolepsie sera terminée et publiée, on saura si oui ou non le vaccin contre le H1N1 était en cause. Mais même si c’était le cas, il est dores et déjà évident, vu le nombre de cas observés, que l’effet ne peut être que faible. Et dans ce cas de figure, songeons-y: entre le risque d’attraper deux maladies, la grippe et la narcolepsie, ou bien la seule narcolepsie… On voit assez vite où est le moindre mal, non?

2 réponses à “Maljournalisme scientifique contre vaccin

  1. Pingback: Où je réponds à une requête Google | L'Extérieur de l'Asile

  2. Merci pour cet article plein de bon sens .
    Malheureusement , il ne sera pas aussi entendu et vu que les articles écrits pour faire peur à la population .

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