Archives quotidiennes : 15 août 2010

Quel est le point commun entre islamistes et xénophobes?

Les deux groupes ont l’esprit étroit, ils sont généralement fanatiques et intolérants… Mais encore?

Pour ma part, je pense que cela va plus loin et que les xénophobes, racistes et autres réacs «identitaires» ont une vision du monde binaire, du type bien-contre-mal, qui fonctionne de façon similaire à celle des fanatiques religieux. La seule différence est dans la façon dont ils découpent l’humanité en «bons» et «méchants».

C’est une question qui m’a traversé l’esprit en lisant certains commentaires sous le billet de Romain Blachier: «Chrétiens du Pakistan: Ne les laissons pas tuer en silence!»

À l’occasion des inondations catastrophiques qui endeuillent le pays (au passage, il n’est pas interdit de donner ici ou ici ou encore ici pour contribuer à l’aide d’urgence), le blogueur de Lyonnitude(s) se penche sur le sort de la minorité chrétienne du Pakistan, particulièrement peu enviable. L’influence des islamistes pèse lourd là-bas, aussi bien dans la vie quotidienne que sur les institutions.

Sachant que ce pays a été créé pour donner aux musulmans de l’ancienne Inde britannique leur propre État, suite aux émeutes entre hindous et musulmans lors de l’indépendance en 1947, il n’est malheureusement pas étonnant que les membres des minorités religieuses locales (chrétien, hindous, bouddhistes…) soient souvent traités comme des citoyens de seconde zone. Et il ne s’agit pas seulement de violences populaires, comme lorsque des chrétiens ou hindous sont pris à partie par une foule qui cherche des boucs émissaires.

Pire, certaines lois, notamment celle sur le blasphème (qui date de l’époque coloniale, mais que l’ancien président Zia Ul-Haq a durcie à l’instigation des islamistes intégristes) censées protéger l’exercice du culte sont en fait utilisées pour justifier les persécutions à l’égard des non-musulmans, accusés par exemple de profaner le Coran, ou d’empêcher un membre de leur famille de se convertir à l’islam… Et dans ces circonstances, la police se range souvent aux côtés des agresseurs, en toute impunité.

(Il est à noter que les musulmans non fondamentalistes ne restent pas tous muets devant cette injustice. Le mois dernier, le directeur d’un centre d’étude musulman de Bombay a condamné les violences pakistanaises et les religieux qui les encourageaient. Le même avait aussi appelé à supprimer les lois anti-blasphème.)

Bref, une état de faits pour le moins préoccupante! D’autant que s’il faut compter sur la pression des pays occidentaux pour changer la donne… Le Parlement européen de Strasbourg a bien appelé le Pakistan à «revoir en profondeur» une loi qui suscitait autant d’abus; mais tant que ce pays sera notre allié, et surtout celui des États-Unis, dans la guerre en Afghanistan et contre Al-Qaida, je crains que les autorités pakistanaises resteront en possession d’une clef importante de la situation.

Bref. Romain a publié ce billet, et j’ai été parmi ceux et celles à le répercuter sur Twitter.

J’ai aussi laissé un commentaire pour rappeler que certains groupes de pression (ahem – des fondamentalistes chrétiens américains, comme par hasard…) ne reculent pas devant l’instrumentalisation de ces drames, quitte à en rajouter en inventant de toutes pièces certains crimes anti-chrétiens. On aurait pu croire les choses assez terribles sans en rajouter, non?

Mais c’est là qu’on voit pointer une constante de l’esprit fanatique: il faut que le monde soit ou tout blanc, ou tout noir.

C’est pourquoi le commentaire laissé sous l’article de Lyonnitude(s) par Didier Goux, réac bien connu des blogues francophones, est… prévisible. Et, au fond, du même tonneau.

Songeons-y: un blogueur qui se définit comme social-démocrate publie un billet sur les méfaits de l’islamisme? Voilà qui risque d’être dur à admettre pour cet amateur d’identité nationale et grand pourfendeur du prétendu «angélisme» de gauche! Seule solution: sauter sur mon rappel de la complexité des faits, en prétendant que: 1) je m’aveugle sur l’islam; et 2) il n’y a pas de musulmans modérés.

Que le deuxième point soit faux, il suffit de revenir en arrière de quelques paragraphes pour trouver un exemple du contraire (que j’ai d’ailleurs trouvé sur un site d’informations catholiques).

Pour le premier point… Bah! Je renvoie à l’ensemble du présent billet. Ou à quelques minutes de navigation dans la catégorie «islam» de mon blogue.

Mais au fond, là n’est pas la question. Ce que M. Goux ou un autre raciste pense de mon cas, c’est plus qu’un peu académique. Par contre, je trouve intéressante son incapacité à voir des nuances lorsqu’il s’agit de l’islam, voire plus largement du monde non-occidental.

C’est là qu’intervient cette vision du monde binaire, bons contre méchants, dont je parlais au début.

Tout comme les intégristes musulmans du Pakistan et d’ailleurs, qui divisent l’humanité entre «bons musulmans» (selon leur définition, évidemment…), du côté positif, et «infidèles et leurs alliés», du côté négatif, les identitaristes à la Didier Goux ne conçoivent le monde qu’entre nous (les «gens normaux», blancs, de préférence français et plus ou moins chrétiens) – pour lesquels des nuances sont possibles, puisque c’est la norme, la référence de l’humanité – et eux (les «étranges étrangers», surtout musulmans et basanés), au sujet desquels on peut tout croire, y compris et surtout le pire, puisqu’ils ne sont «pas comme nous».

Il est intéressant, par exemple, que ce monsieur réagisse quand on parle des violences islamistes envers les chrétiens du Pakistan, mais pas quand des hindous fanatiques en font autant en Inde (attaquant les chrétiens, mais aussi les musulmans et les sikhs), ou des bouddhistes extrémistes au Sri Lanka. Quant aux persécutions religieuses contre les athées… Connais pas.

À croire que le sort des minorités autres que chrétiennes ne le concerne guère, ni les persécutions perpétrées par d’autres que des musulmans?

Voir le monde à travers la grille du «choc des civilisations», à la longue, ça déforme aussi la pensée.