Actu télescopage, ou petite chronique des discriminations françaises

Deux brèves, deux instantanés de la France d’aujourd’hui. Où il vaut mieux être blanc et chrétien que musulman et avoir le teint foncé. Quoi que certain(e)s, par confusion ou malhonnêteté, essaient de prétendre.

Inversion des effets et des causes : Bernard Debré, député UMP, doit absolument tenir à recueillir l’entonnoir familial. « Tergiverser » ? Dites plutôt que c’est en battant vigoureusement la mayonnaise islamiste (en sortant des dossiers quelques cas soigneusement choisis, par exemple) que le gouvernement aide le FN à prospérer. Écoutez donc le cri de la poêle quand elle proteste après le poêlon…

Causes idéologiques, conséquences humaines : au commissariat de Juvisy, dans l’Essonne, on arrête un homme présumé n’avoir pas ses papiers en règle. Et avec lui, son fils de trois ans, laissé pendant deux heures en garde à vue avec son père menotté.

Pas d’omelette sans casser d’œufs, comme dirait certain avocat.

En d’autres termes, à force de déshumaniser régulièrement, en paroles comme en pratique, certaines catégories de population (ici, les étrangers, ou tous ceux qui en ont l’air, vu la façon dont se pratiquent les contrôles d’identité), en multipliant contre eux les lois d’exception, en les montrant plus ou moins subtilement du doigt comme premières et principales cause de divers problèmes économiques ou sociaux (selon une logique revenant à peu près à blâmer les lapins pour les accidents de chasse), forcément, on fait tout pour que les « bavures » se multiplient. Quelle surprise.

Je remarque en passant que l’article de 20 Minutes écrit que le père arrêté à Juvisy était « en situation irrégulière », sans source ni conditionnel, alors que s’il est en garde à vue, son cas n’est pas encore jugé, et il est présumé innocent selon la loi.

Mais c’est un exemple, parmi une myriade, de la façon dont une certaine pratique du deux poids, deux mesures est assez largement entrée dans les mœurs lorsqu’il s’agit d’étrangers. Surtout s’ils ont le teint foncé ou basané, un nom exotique et des habits itou. Et s’ils sont musulmans, s’ajoute le soupçon toujours présent d’un possible « intégrisme », voire d’appartenir à une « mouvance » terroriste (ah, ces termes vagues et attrape-tout…) – et, en arrière-pensée de l’imaginaire islamophobe, de vouloir convertir le bon peuple gaulois, et surtout imposer le voile à « nos femmes », comme on lit parfois dans la réacosphère. Qui révèle par là combien elle est engluée dans des positions héritées du colonialisme. Touche pas la femme blanche…

S’il n’y avait que des groupes réacs pour appeler à la discrimination légalisée, le problème serait déjà sérieux, mais limité.

Or il y a toujours eu des passerelles entre les factions extrémistes et les « partis de gouvernement » (distinction artificielle, d’ailleurs, et qui sert surtout à éviter qu’on se pose trop de questions sur ces liaisons dangereuses). Et ce sont les autorités françaises (avec la complicité indifférente ou l’approbation d’une bonne partie de la population, il faut le dire) qui donnent trop souvent l’exemple de la stigmatisation des minorités visibles.

J’écrivais plus haut qu’en France, aujourd’hui, mieux vaut être blanc et chrétien (ou juif, bouddhiste ou athée, soyons justes) que noir ou arabe et musulman. J’ai failli ajouter : « riche que pauvre, français qu’étranger »…

Mais l’affaire Hebbadj, à Nantes, montre qu’une famille aisée et de nationalité française peut parfaitement se retrouver dans le collimateur juridico-médiatique d’une campagne de stigmatisation déclenchée en haut lieu, lorsque son profil est suffisamment exotique pour faire oublier à la presse, au moins un temps, quelques « détails » gênants.

La légalité de toute l’opération, par exemple. On a une personne arrêtée à cause de son apparence, verbalisée sous un prétexte tiré par les cheveux, des gens montrés du doigt à cause de leur religion et d’un mode de vie qui n’a rien en soi d’illégal.

Vous avez dit lynchage ? Fabrication de boucs émissaires ? Ben tiens.

(Qu’on me permette d’insister un peu sur ce rien d’illégal. En effet. Ou sinon, il faudrait mettre hors la loi le fait d’avoir des relations sexuelles avec plusieurs adultes consentant(e)s. La République laïque ne reconnaît pas le mariage traditionnel musulman, pas plus d’ailleurs que le mariage traditionnel catholique et son indissolubilité. Mais heureusement, elle ne se mêle pas – encore ? – d’interdire le fait d’avoir des maîtresses ou des amants, ni le polyamour. Ou sinon, on connaît une certaine chanteuse qui aurait des ennuis avec la loi… Avis à ceux et celles qui pensent que contre « l’intégrisme » musulman, la fin justifierait les moyens.)

Finissons. Si j’y arrive.

On me dira peut-être que j’ai bien tort d’en écrire si long là-dessus, vu que c’est un fumigène, un pétard lancé dans les jambes des journalistes pour les faire courir après un épouvantail, au lieu de s’intéresser de trop près aux chiffres du chômage, aux révélations sur l’attentat de Karachi, au voyage du préz’ à Canossa (pardon, en Chine), à la petite cuisine des gouvernements de l’UE face à la crise grecque, ou encore au feuilleton jamais interrompu d’absurdités de l’Hadopi.

Oui, absolument. Tout cela est vrai. Mais si on s’imagine qu’en ne parlant pas des fantasmes racistes, et de leur exploitation politique, on les empêche de prospérer, c’est qu’on prend encore une fois la conséquence pour la cause.

Les fumigènes marchent parce qu’il y a déjà beaucoup de gens qui ont de la fumée dans les yeux.

Des gens prêts à s’exciter en entendant les mots « burqa » ou « polygame », il y en a dans les rédactions comme parmi les consommateurs de médias, devant les écrans télé et Internet, et chez le marchand de journaux du coin. C’est parce que le terrain est propice aux fantasmes que le gouvernement peut les cultiver.

En parler ou pas en parler ? Pile je gagne, face tu perds. Alors ?

Alors, si se borner à réagir, à chaud, peut nourrir le phénomène, il ne faudrait pas pour autant s’interdire d’y regarder de plus près. De chercher la logique du système sous le fait-divers, d’en tirer les conséquences, d’en exposer les enjeux.

En espérant secouer un peu ledit système.

Par exemple, et pour revenir aux cris de paons de tous ceux qui, à droite (et parfois hélas aussi à gauche), agitent l’épouvantail de l’intégrisme, on peut commencer par leur faire remarquer une chose qui est si évidente qu’elle semble leur crever les yeux : toutes ces prohibitions de vêtements ou d’insignes religieux qu’ils réclament sont un prolongement direct et quasiment en miroir des interdits religieux intégristes. Qui doivent se réjouir d’imposer ainsi leurs préoccupations particulières à ceux-là mêmes qui prétendent les combattre !

Et dans le cas de cet autre épouvantail, le FN, contre lequel le gouvernement tonne tout en pratiquant une politique inspirée par ses idées : mes chers messieurs-dames, quand on fait tout pour normaliser, et même légaliser, le délit de sale gueule, on est mal placé pour geindre ensuite que l’extrême-droite attend avec gourmandise de recueillir dans les urnes les fruits que l’on a soit-même fait pousser.

* * *

« Sometimes, just talking sense is an act of revolution. » — Dana Simpson

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