Grand débat littéraire : Chacun-ses-goûts contre Best-seller-vite-torché (XLXIIe édition)

C’est dur à croire, et pourtant… Je me suis retrouvée prise sur Facebook dans une chaude controverse à propos de Marc Lévy. Ou plutôt à propos des jugements de valeur en littérature en général, et du bien-fondé de l’expression « mauvais goût » appliquée à un best-seller en particulier.

(Oui, d’accord. Je cherche les problèmes, là. Et je fréquente sûrement trop Facebook. Mais le moyen de faire autrement. C’est quasiment le seul endroit en ligne où je peux discuter avec certains de mes amis… De vrais amis.)

Bref, en réagissant aux « suggestions » générées automatiquement à mon intention sur la page d’accueil (le spam institutionnel, quoi), je poste :

Et vlan ! Que n’avais-je pas dis là.

Réaction d’une Facebookienne et écrivaine :

même si je ne suis pas fan de cet auteur, cela voudrait dire que 20 millions de lecteurs ont mauvais goût ^^ je n’approuve pas ce côté réducteur.
Tu n’aimes pas, point😉

Et un Facebookien (qui lui aussi écrit) de renchérir :

Sans parler de qualité ou de goût, il semble répondre à une demande du public. C’est déjà très appréciable. En dehors de ça, je n’ai pas d’avis…😉

(Petite remarque au passage : je suis frappée par la façon qu’ont ces commentateurs de ne pas s’engager, d’éviter tout jugement ou même expression d’un avis personnel. Mais dans ce cas, pourquoi intervenir pour critiquer mes opinions ? S’ils suivaient à fond leur logique et pensaient vraiment qu’un avis en vaut un autre, ils me laisseraient penser ce que je veux. Non ?)

Là, forcément, je dis tout le mal que je pense de l’argumentum ad populum, ou raison de la majorité :

Désolée, mais l’argument de la popularité n’est pas valide. L’homéopathie aussi est populaire, ça ne veut pas dire qu’elle marche…

Quand je parle de la qualité ou non d’un livre, me répondre que ça se vend bien et que des tas de gens le lise[nt] est sans doute intéressant du point de vu d’une étude de marché, ou de la sociologie de la culture, mais cela n’a *strictement* rien à voir avec les jugements que l’on peut porter dessus au plan artistique. Pour reprendre mon parallèle avec l’homéopathie (ou l’astrologie, s[i] on veut) : c’est une pratique courante, que beaucoup de gens trouvent agréable et qui sert de base à une industrie florissante, mais cela ne dit strictement rien sur le contenu des petites pilules (ou la vérité des horoscopes).

(Je corrige entre crochets mes horreurs de frappe. Réseaux sociaux, laboratoires de la mal-langue.)

S’ensuit un vaste débat, pendant mon absence, sur la possibilité ou non de porter un jugement sur un livre, et sur le poids à accorder aux jugement des autres. Assaisonné de quelques interventions tranchantes et d’envois de fleurs.

Comme lorsque arrive une éditrice qui n’a pas sa langue dans sa poche :

Désolée, votre culture littéraire [celle d’une personne qui venait de dire qu’elle avait aimé Si c’était vrai « mais pas les autres »] est insuffisante pour comprendre pourquoi vous avez lu une daube. Maintenant, tout le monde n’a pas de culture littéraire, tout le monde n’a pas les capacités de faire la différence entre une œuvre littéraire et une historiette racontée. Tant mieux pour vous si vous avez aimé, personne n’ira vous le reprocher. Par contre vous [s’adressant aux gens qui ne veulent pas aller contre la sanction du marché], et tous les autres à nous faire ce genre de réflexion particulièrement gonflante et pompante, tâchez de comprendre que ce serait bien d’assumer votre mauvais gout au lieu de faire la morale à deux sous lorsque quelqu’un a un avis qui ne vous plait pas sur la question.
Zut à la fin, quoi, ras le bol.
S’ensuivent des réponses assez classiques, quoique sur un ton fort soft, par contraste : les autres intervenants ne manquent pas de déplorer un tel « élitisme » et conseillent (perfidement…) à la contradictrice de lire Matin brun comme remède à la « pensée unique ». (Mais qu’est-ce que cette expression déjà passe-partout vient faire là ? On ne sait plus ce que n’importe quoi veut dire, là.)
Sur ce, le temps passe (il n’a rien d’autre à faire), je me reconnecte et essaie de me dépatouiller avec le résultat.
Disons que je remets mon grain de sel. Avec l’avantage d’avoir pu cogiter entre temps. J’essaie de varier les métaphores (en songeant au problème des « bruits » ou filtres de la communication) et surtout de distinguer entre les différentes choses que l’on peut dire en jugeant un livre ou son auteur :
[D]ire qu’un livre de Marc Levy est à un bon roman ce qu’une barquette du rayon light de Carrefour est à un repas savoureux, c’est juste reconnaître qu’on ne lit pas tous de la même façon. Pas plus qu’on [ne] se nourrit de la même façon. Le tout-prêt-facile-qu’on-mange-vite-qui-reste-pas-sur-l’estomac, ça dépanne, mais ça ne remplace pas la cuisine. Après, à chacun de décider si ça vaut la peine ou non d’éduquer ses papilles. Je ne force personne, mais je n’irai pas non plus prétendre qu’il n’y a pas de différence, quand il y en a.

[…] souviens-toi, un  jugement sur la *valeur littéraire* d’une œuvre n’a rien à voir avec un jugement *moral*. […] Les êtres humains naissent libres et égaux en dignité et en droits, mais cela n’implique pas qu’on doive dire amen à tout ce qui se publie. Ou alors, on s’interdit de comprendre la richesse et les nuances de la littérature. Apprécier un bon livre, c’est aussi pouvoir dire qu’on en retire plus que de la lecture d’autres livres, plus légers ou bâclés, ou d’intérêt anecdotique ou nombriliste, ou encore fabriqués à la chaîne en appliquant une formule de best-seller.

Hélas, hélas. La plupart des combattants s’étaient lassés, ou bien je les avais fait fuir avec ces distinguos. (Facebook – allez, la Toile… – est aussi un haut lieu du déficit d’attention.)

Last but not least, le dernier participant finit par invoquer la réponse qui tue :

Tout ceci est subjectif.

Aaargh.

Et c’est là que je bénis le Net de m’avoir fait découvrir, il y a peu, les Lois de Wiio (du nom du Finlandais, Osmo A. Wiio, chercheur en communication humaine), dont la première dit simplement :

Communication usually fails, except by accident.

(La communication échoue le plus souvent, sauf accident.)

À classer dans les grandes annales du pessimisme lucide avec les lois dites de Murphy et de Sturgeon.

Je vous laisse le soin de voir comment elle s’applique à la présente situation.

2 réponses à “Grand débat littéraire : Chacun-ses-goûts contre Best-seller-vite-torché (XLXIIe édition)

  1. Le truc avec la métaphore culinaire, c’est que l’on est obligé de manger (un peu… un jour… même des horreurs, pour alimenter la machine). On ne se sent pas forcément jugé négativement lorsqu’on fastfoodise du coup (« oh, je n’y vais jamais », « c’est pratique une fois de temps en temps », « pour les enfants », etc) et on peut se donner des tas de bonnes raisons en ajoutant que l’on adoôôore la bonne cuisine et autres bocuses.
    Alors qu’un best-seller-supermarché-assemblage-de-feuilles-fastbook, on n’est pas obligé de le lire. Ah. Du coup, c’est plus difficile de s’en défendre, d’où la mauvaise foi (pensée unique et tout et tout). Pas bon pour l’ego, tout ça. Assumer l’easy reading est moins facile que d’assumer l’easy listening (milles excuses, suis pas top en anglais).
    (PS, si j’avais vu ce statut sur Facebook, j’aurais cliqué sur « j’aime » bien sûr :-))

    • Hé, moi aussi je pratique l’easy reading, mais plutôt avec des séries policières ou de SF qui ne prétendent pas être autre chose que de la lecture de divertissement. ^^

      Alors qu’il y a dans les rayons de librairies, supermarchés, Fnac et autres Relay Hachette des quantités de bouquins vite écrits, vite imprimés, vite lus, mais qui sont présentés comme des œuvres incontournables ! Pour des raisons de marketing évidentes, certes, mais beaucoup de lecteurs participent plus ou moins consciemment à la confusion.

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