Niqab au volant, gendarmes au tournant ?

Attention, la police vestimentaire va frapper… À Nantes, des agents ont verbalisé une conductrice au motif qu’elle portait un « voile intégral » – plus précisément un niqab, un morceau de tissu qui couvre le visage en laissant seulement visibles les yeux.

Ma première réaction, en lisant ce genre de nouvelle : mais quelle mouche les a piqués ?

Motif officiel, invoqué sur le PV : l’article 412-6 du Code de la route, qui stipule entre autres que le champ de vision du conducteur ne doit à aucun moment être réduit. (Par exemple, par la présence d’objets sur la plage arrière du véhicule.) Soit… Mais précisément, les yeux de la conductrice étaient libres. Les policiers, eux, ont estimé qu’il y avait « un risque pour la sécurité ». Et leur direction départementale les appui : l’interprétation du code est laissée « à la libre appréciation » de l’agent verbalisateur.

On aimerait lui demander, à cet agent, s’il colle aussi parfois des amendes aux gens qui portent des lunettes de soleil, ou bien une mèche folle sur les yeux.

Cf. le génial Jesus And Mo

L’avocat de la conductrice (qui, par parenthèse, est française, âgée de 31 ans, et déclare porter voile et niqab depuis neuf ans : pas précisément le profil d’une victime du patriarcat, même si on peut ne pas apprécier cette façon d’imposer aux autres en permanence le spectacle d’un symbole religieux, ou plutôt politico-religieux), s’exprimant pour l’AFP, demande perfidement pourquoi, si une fente pour les yeux n’est pas jugée suffisante pour la vision au volant, permettre aux agents du GIGN conduire avec une cagoule !

Heu… Une règle pour le civil moyen et une autre pour les représentants de la force publique, vous dites ? Mais vous faites de la sociologie, là !

Certes, se demandent certains (Le Monde, par exemple), mais si nos policiers nantais avaient confondu avec la (trop…) fameuse burqa afghane (qui, elle, cache les yeux derrière une grille) ? Hum. À moins d’avoir vécu dans une grotte sous un glacier en Islande tous ces derniers mois, personne n’ignore que lorsque le gouvernement français a lancé son fumigène sa grande offensive anti-burqa, ce sont tous les types de voiles dits islamiques qui se sont retrouvés dans le collimateur.

Pas un hasard. De l’Élysée au ministère de la honte nationale, c’est tout le Sarko-system qui s’enfonce dans l’impopularité. Entre les promesses non tenues (que disait le candidat sur la retraite à 60 ans, déjà ?) et celles qui ne l’ont été que trop (protection fiscale des plus riches, flicage des chômeurs sous prétexte d’efficacité, coupes à la hache dans le service public…), la disgrâce devenait criante. Il était urgent de réagir ! Vite, un bouc émissaire ! La peur, rien de tel pour unir le bon peuple ! Et en jeter plein la vue aux journalistes, en prime.

Piocher dans les recettes de l’extrême-droite a dû être bien naturel : n’était-ce pas là-dessus qu’ils s’étaient fait élire ?

On est bien loin du prétexte de la défense des droits des femmes.

Et même de la sécurité routière.

En fait, je me demande si le plus grand succès des islamistes radicaux n’est pas d’avoir amené certains États laïques à proposer sérieusement des interdits vestimentaires basés sur des pratiques religieuses. Le tout en l’absence de bases rationnelles, et avec (ô, ironie !) le soutien des islamophobes.

Comme le disait à peu près Borges au sujet d’un autre mouvement politique, en un autre temps : partir de questions mal posées conduit à des réponses non seulement fausses, mais dangereuses.

  • P.S. Histoire d’exploiter à fond ce fait-divers (une grande constante du sarkozysme), M. Hortefeux, sinistre de l’Intérieur, a ordonné une enquête de police plus approfondie sur la dame et son mari, qu’il espère pouvoir déchoir de sa nationalité française au prétexte qu’il serait polygame. Ah bon ? D’une part, s’il suffisait d’un habit islamique pour être suspect, la police ne saurait plus où donner de la tête. (Ou bien c’est le fait d’avoir protesté publiquement contre une contravention aux relents de discrimination qui pose problème ? Et ce à la discrétion du ministre ? S’il veut un État policier, qu’il le dise…) Et ensuite, cette affaire de polygamie ressemble encore à un mauvais prétexte. Mais si on tient absolument à jeter le soupçon, en vrac, sur les Français naturalisés, les couples mariés à l’étranger, ou dont l’un des membres est d’origine étrangère, c’est exactement ce qu’un nationaliste forcené, partisan du droit du sang et éternel suiviste du lepénisme ferait. Cherchez à qui profite le crime.

4 réponses à “Niqab au volant, gendarmes au tournant ?

  1. Le couple est connu sur Nantes pour ne pas passer inaperçu dans la rue. Polémique burqa oblige, mais ça ne date pas d’hier. Et l’homme est très suivi par la police depuis des années. La prune n’est pas liée au hasard, le policier savait à qui il avait affaire, je suppose même que ses chefs savaient ce qu’il suffisait de faire pour déclencher « l’affaire » dont avaient besoin Copé, Lefebvre et Hortefeux. C’est un pétard mouillé à tête chercheuse, ça me rappelle les polémiques des signes religieux ostensiblement ostentatoires dans les administrations et écoles. Toujours la même recette. Par contre, pas un mot sur le mitraillage d’une mosquée à Istres. Pas assez vendeur sans doute.

    • @ Guillaume44: Et ça me rappelle l’époque où Jacques Chirac, lors d’une campagne électorale (je ne me souviens plus en quelle année, hélas) avait essayé de stigmatiser le prétendu « angélisme » de la gauche en déclarant, lors d’un débat télévisé, qu’il savait qu’il connaissait, à Paris, le cas d’immigrés africains polygames, qui n’ont pas de travail mais vivent des allocations familiales avec « trois femmes et vingt enfants » (une image propre à faire faire réagir au quart de tour les réflexes xénophobes). Pris à parti par la gauche, qui lui reprochait de faire du roman, Chirac s’est empressé de livrer au journaliste le dossier (presque pas anonymisé) d’un Malien vivant en effet avec trois femmes (ou, pour employer une terminologie bien de chez nous, une femme et deux maîtresses) et plusieurs enfants. Le Canard a eu alors la bonne idée de se renseigner un peu plus, et découvert que, bien loin de vivre aux crochets de la société, l’homme en question était employé par une société de nettoyage sous contrat avec… la mairie de Paris !

  2. Quoi ? Contester une contravention au code de la route ? Euh, .. vous êtes sûr ? Moi j’y réfléchirais à deux fois ! … Dans la France de 2010, on ne menace plus, on tire … faire un recours contre une décision de l’Administration vous expose aux mesures de rétorsion les plus implacables ! http://www.pnyx.com/fr_fr/poll/655

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