Archives de Tag: Pakistan

Aider le Pakistan avec la Fondation Richard Dawkins (Non-Believers Giving Aid)

Il paraît que les particuliers se mobilisent peu pour aider le Pakistan, qui vit toujours une situation humanitaire catastrophique après les inondations: risques d’épidémies, populations déplacées, orphelins, sans-logis, etc. Hier, on apprenait sur BBC News que ce pays avait même accepté l’aide d’urgence débloquée par l’Inde, malgré tous les contentieux entre les deux.

Il y a pourtant des façons simples d’agir. Personnellement, j’ai fait un don à Non-Believers Giving Aid (Aide Non-Croyante), une émanation de la Fondation Richard Dawkins, qui collecte des fonds pour deux ONG humanitaires non-confessionnelles, Médecins Sans Frontières et la Croix-Rouge Internationale.

Parce que les cataclysmes n’ont pas de frontières, de religion ni de couleurs. Et parce les non-croyants ne sont forcément pas les derniers à être charitables, même si le mème de la générosité athée est encore à imposer. Comme pour Haïti voici quelques mois, la RDF (Richard Dawkins Foundation) fait en ce moment une campagne de collecte de fonds pour les sinistrés au Pakistan. Et si on s’intéresse au mouvement humaniste, c’est aussi faire d’une pierre deux coup, en montrant, par l’exemple, ce nous pouvons faire de bien.

Quel est le point commun entre islamistes et xénophobes?

Les deux groupes ont l’esprit étroit, ils sont généralement fanatiques et intolérants… Mais encore?

Pour ma part, je pense que cela va plus loin et que les xénophobes, racistes et autres réacs «identitaires» ont une vision du monde binaire, du type bien-contre-mal, qui fonctionne de façon similaire à celle des fanatiques religieux. La seule différence est dans la façon dont ils découpent l’humanité en «bons» et «méchants».

C’est une question qui m’a traversé l’esprit en lisant certains commentaires sous le billet de Romain Blachier: «Chrétiens du Pakistan: Ne les laissons pas tuer en silence!»

À l’occasion des inondations catastrophiques qui endeuillent le pays (au passage, il n’est pas interdit de donner ici ou ici ou encore ici pour contribuer à l’aide d’urgence), le blogueur de Lyonnitude(s) se penche sur le sort de la minorité chrétienne du Pakistan, particulièrement peu enviable. L’influence des islamistes pèse lourd là-bas, aussi bien dans la vie quotidienne que sur les institutions.

Sachant que ce pays a été créé pour donner aux musulmans de l’ancienne Inde britannique leur propre État, suite aux émeutes entre hindous et musulmans lors de l’indépendance en 1947, il n’est malheureusement pas étonnant que les membres des minorités religieuses locales (chrétien, hindous, bouddhistes…) soient souvent traités comme des citoyens de seconde zone. Et il ne s’agit pas seulement de violences populaires, comme lorsque des chrétiens ou hindous sont pris à partie par une foule qui cherche des boucs émissaires.

Pire, certaines lois, notamment celle sur le blasphème (qui date de l’époque coloniale, mais que l’ancien président Zia Ul-Haq a durcie à l’instigation des islamistes intégristes) censées protéger l’exercice du culte sont en fait utilisées pour justifier les persécutions à l’égard des non-musulmans, accusés par exemple de profaner le Coran, ou d’empêcher un membre de leur famille de se convertir à l’islam… Et dans ces circonstances, la police se range souvent aux côtés des agresseurs, en toute impunité.

(Il est à noter que les musulmans non fondamentalistes ne restent pas tous muets devant cette injustice. Le mois dernier, le directeur d’un centre d’étude musulman de Bombay a condamné les violences pakistanaises et les religieux qui les encourageaient. Le même avait aussi appelé à supprimer les lois anti-blasphème.)

Bref, une état de faits pour le moins préoccupante! D’autant que s’il faut compter sur la pression des pays occidentaux pour changer la donne… Le Parlement européen de Strasbourg a bien appelé le Pakistan à «revoir en profondeur» une loi qui suscitait autant d’abus; mais tant que ce pays sera notre allié, et surtout celui des États-Unis, dans la guerre en Afghanistan et contre Al-Qaida, je crains que les autorités pakistanaises resteront en possession d’une clef importante de la situation.

Bref. Romain a publié ce billet, et j’ai été parmi ceux et celles à le répercuter sur Twitter.

J’ai aussi laissé un commentaire pour rappeler que certains groupes de pression (ahem – des fondamentalistes chrétiens américains, comme par hasard…) ne reculent pas devant l’instrumentalisation de ces drames, quitte à en rajouter en inventant de toutes pièces certains crimes anti-chrétiens. On aurait pu croire les choses assez terribles sans en rajouter, non?

Mais c’est là qu’on voit pointer une constante de l’esprit fanatique: il faut que le monde soit ou tout blanc, ou tout noir.

C’est pourquoi le commentaire laissé sous l’article de Lyonnitude(s) par Didier Goux, réac bien connu des blogues francophones, est… prévisible. Et, au fond, du même tonneau.

Songeons-y: un blogueur qui se définit comme social-démocrate publie un billet sur les méfaits de l’islamisme? Voilà qui risque d’être dur à admettre pour cet amateur d’identité nationale et grand pourfendeur du prétendu «angélisme» de gauche! Seule solution: sauter sur mon rappel de la complexité des faits, en prétendant que: 1) je m’aveugle sur l’islam; et 2) il n’y a pas de musulmans modérés.

Que le deuxième point soit faux, il suffit de revenir en arrière de quelques paragraphes pour trouver un exemple du contraire (que j’ai d’ailleurs trouvé sur un site d’informations catholiques).

Pour le premier point… Bah! Je renvoie à l’ensemble du présent billet. Ou à quelques minutes de navigation dans la catégorie «islam» de mon blogue.

Mais au fond, là n’est pas la question. Ce que M. Goux ou un autre raciste pense de mon cas, c’est plus qu’un peu académique. Par contre, je trouve intéressante son incapacité à voir des nuances lorsqu’il s’agit de l’islam, voire plus largement du monde non-occidental.

C’est là qu’intervient cette vision du monde binaire, bons contre méchants, dont je parlais au début.

Tout comme les intégristes musulmans du Pakistan et d’ailleurs, qui divisent l’humanité entre «bons musulmans» (selon leur définition, évidemment…), du côté positif, et «infidèles et leurs alliés», du côté négatif, les identitaristes à la Didier Goux ne conçoivent le monde qu’entre nous (les «gens normaux», blancs, de préférence français et plus ou moins chrétiens) – pour lesquels des nuances sont possibles, puisque c’est la norme, la référence de l’humanité – et eux (les «étranges étrangers», surtout musulmans et basanés), au sujet desquels on peut tout croire, y compris et surtout le pire, puisqu’ils ne sont «pas comme nous».

Il est intéressant, par exemple, que ce monsieur réagisse quand on parle des violences islamistes envers les chrétiens du Pakistan, mais pas quand des hindous fanatiques en font autant en Inde (attaquant les chrétiens, mais aussi les musulmans et les sikhs), ou des bouddhistes extrémistes au Sri Lanka. Quant aux persécutions religieuses contre les athées… Connais pas.

À croire que le sort des minorités autres que chrétiennes ne le concerne guère, ni les persécutions perpétrées par d’autres que des musulmans?

Voir le monde à travers la grille du «choc des civilisations», à la longue, ça déforme aussi la pensée.

Dessins, censure… Qu’en dit-on “de l’autre côté” ?

Dans les débats autour de l’islam, il y a souvent un aspect "eux contre nous" (les "civilisés" contre les "barbares", les "obscurantistes" contre les "modernes", les "terroristes" contre les "démocraties" – mais aussi les "infidèles" contre les "croyants", les "impérialistes" contre le "peuple musulman"…) qui est non seulement déplaisant et dangereux, mais aussi bien souvent simpliste.

Voire carrément faux.

Prenons le cas du méga-drame provoqué au Pakistan par un groupe d’activistes islamiques, avec la complicité de lois qui donnent un statut spécial dans ce pays à la religion du Prophète : ou comment bloquer presque tout l’Internet dans le pays à cause de quelques pages consacrées à une journée des dessins de Mahomet… Et pendant ce temps, qu’en disent les internautes locaux de base, les M. et Mme Tout-le-Monde de Karachi, Lahore, Peshawar ou Islamabad ?

C’est une question que s’est posée la BBC (inutile, j’espère, de rappeler l’importance de la communauté pakistanaise en Grande-Bretagne, ou l’intérêt porté dans les anciennes colonies britanniques à ce qui se dit du côté de Londres).

Et c’est fort intéressant. Oh, bien sûr, chacun voit midi à sa porte, et l’heure à son minaret. Même quand on s’exprime depuis un cybercafé.

Cela donne par exemple : "Facebook est une excellente communauté, mais il y a des gens qui sont anti-musulmans et qui postent ce genre d’images pour provoquer la colère et la haine."

Il faut peut-être excuser la jeunesse (20 ans) du gars qui s’exprime ainsi. Pour lui aussi, le monde semble se diviser entre les bons et les méchants, les affreux conspirateurs contre le peuple innocent, et il ne semble pas voir que ce n’est pas très flatteur pour sa propre communauté que de la supposer prompte à la haine et à la colère pour quelques images en plus ou en moins. Qui caricature qui, déjà ?

(Ce qu’on peut dire à sa décharge, c’est qu’il y a hélas bel et bien une composante explicitement anti-musulmane, et pas seulement anti-intégriste, dans la cyber-manifestation du 20 mai. Défendre la liberté d’expression, pour ces gens-là, devient un prétexte pour exprimer leur détestation de tout ce qui touche de près ou de loin à l’islam. Bonjour la confusion dans les messages ! Et on remarquera que j’ai pris soin, dans mon propre billet, de mettre un lien vers les pages intelligentes et nuancées que consacre Friendly Atheist à la question, et pas vers la page Facebook ni (contrairement à d’autres) le blogue Everyone Draw Mohammed, qui prétendent ouvrir un débat, mais qui dans les faits mettent à la place d’honneur des caricatures au lieu de simples représentations. Et par-dessus le marché, ledit blogue prétend enrôler Voltaire mais lui attribue encore une fois une phrase qu’il n’a jamais prononcée ! Bande de nuls.)

Un autre internaute interrogé, moins jeune (30 ans) et donc, on pourrait l’espérer, moins simpliste, estime quant à lui que c’est Facebook qui aurait dû accepter de censurer la page de la discorde. Toujours pour la même raison : l’offense envers les sentiments religieux (si délicats) des croyants. À croire que la foi vous laisse littéralement scotché(e) sur place, incapable de cliquer un lien pour quitter la page… Voire d’utiliser le bouton "Bloquer", qu’un usager de Facebook a toujours à sa disposition pour cacher (à ses propres yeux) le contenu qu’il ou elle n’aime pas !

Curieux comme le simple bon sens s’évapore dans ces conditions. Évidemment, c’est bien sur ce genre de réactions que s’appuient les activistes du Islamic Lawyers Movement, dont le porte-parole est très clair sur les motifs de ce coup d’éclat :

"We needed to provide a message to non-Muslims not to disrespect our prophet."

Oh, vraiment ? Un "message" pour apprendre aux non-musulmans à "respecter" votre prophète ? Hum. Disons plutôt établir un rapport de force, au Pakistan et plus généralement sur la Toile, pour dissuader l’expression d’opinions et de sensibilités qui dérangent. Et c’est à la fois la liberté d’expression qui est menacée, mais aussi la liberté de conscience. Car si on ne peut exprimer de messages qui vont à l’encontre de ce que veut entendre la majorité (ou du moins la faction qui contrôle la sphère médiatique), comment la liberté de penser différemment peut-être se développer ?

Pour ceux qui veulent arrimer les "croyants" à leur religion pour mieux les contrôler, l’enjeu est clair.

La censure n’est jamais pédagogique. C’est à la fois une sanction et une information de menace, comme on dit en diplomatie. Ici, le "respectez notre religion" n’est rien d’autre que le trivial "retenez-moi ou je vais faire un malheur".

Mais il y a d’autres réactions, parmi les internautes pakistanais interrogés dans l’article, qui devraient intéresser les vrais amis de la liberté d’expression, en Orient comme en Occident (et inquiéter les censeurs religieux de tout poil : ce sont les gens qui réalisent à quel point une stricte "défense" de la religion, selon les critères de l’ILM, est intrusive dans leur vie. Et abusive.

"D’accord," dit un jeune homme, "des pages comme ça, ce n’est pas bien, mais il ne faut pas non plus bloquer tout le site"

Reba Shahid, l’éditrice du magazine en ligne Spider, qui observe depuis plusieurs années l’évolution du cyberespace pakistanais, se dit déçue mais "pas surprise", par une censure qui affectera surtout les entrepreneurs Pakistanais qui se servent d’Internet pour développer le commerce et l’industrie locale :

"Le Pakistan avait déjà une mauvaise réputation à l’étranger, comme un endroit rétrograde et politiquement instable. Le blocage de Facebook et de YouTube ne va pas améliorer ça. Internet est un phénomène positif et un lieu où les gens peuvent s’exprimer. Il est inquiétant que les autorités puissent en restreindre ainsi l’usage sans précaution. [...] Personne ici n’est favorable à cette page de Facebook, mais bloquer complétement l’accès à un site aussi populaire a troublé beaucoup de gens."

Tiens, au fait, on remarquera que si l’émotion au Pakistan est vive, hors des forums en ligne et des cybercafés, il n’y a guère eu de manifestations de rues. Juste les habituels militants décidés à se faire remarquer par leur outrance (les auteurs de caricatures sont des "satanistes", forcément, et tout cela est une vaste "conspiration"…) – mais la plupart des hommes et femmes de la rue, et de la Toile, semblent surtout en proie à l’incertitude à l’endroit de ce médium si particulier qu’est le Réseau des réseaux, qui tend à rendre poreuses non seulement les frontières de la géographie, mais aussi de la politique, et d’univers culturels et mentaux que certains voudraient garder étanches, avec des limites strictement fixées.

Problème ? Oh, le même qu’avec Hadopi, l’ACTA, Chilling Effects, Wikileaks, et j’en passe… Le réseau interprète un blocage comme une erreur de fonctionnement et tend à le contourner pour y remédier.

Le cas du Pakistan est d’autant plus intéressant que (pour paraphraser le généticien d’origine pakistanaise Razib Khan, fin observateur), contrairement à d’autres pays musulmans, ce pays a pris l’islam comme unique référence de son "identité nationale". Ailleurs, un passé pré-islamique glorieux (les Pharaons pour l’Égypte, l’Empire perse pour l’Iran, les Phéniciens pour la Tunisie…) peut servir de contre-point culturel. Au Pakistan, l’islamisme est étroitement mêlé au nationalisme.

Difficile donc de prédire l’effet qu’aura la porosité corrosive de la Toile… Et à quel point les internautes de ce pays accepteront que les partisans d’un certain type d’islam (comme les activistes de l’ILM) parlent au nom de tous.

En dessinant le Prophète

Ooh, oui, moi aussi, je veux être interdite au Pakistan !

Source n°1. Source n°2.

À l’occasion d’une "journée internationale des dessins de Mahomet" (voir la compilation réunie par Hemant Mehta : il y a de quoi réfléchir… et parfois rigoler), voilà-t’il pas qu’un groupe d’avocats islamistes n’a rien trouvé de mieux à faire que de réclamer le blocage de tout le site Facebook (Màj : Et YouTube aussi, plus divers autres sites…) à cause de la page "Everybody Draw Mohammed Day" – et l’a obtenu. Bravo les juges.

Bon, d’accord, c’est déjà un (très) grand progrès par rapport au genre de zélotes pour qui la réponse naturelle à une "offense" religieuse consiste à menacer, insulter, frapper, voire tuer l’offenseur, ou brûler sa maison…

Avec des amis comme ça, le prophète n’a vraiment pas besoin d’ennemis.

J’adore la solution d’un certain Jeff Satterley :

Alors, ça vous offense ?

(NB: C’est un grand classique des contes de fées : reconnaître la vraie princesse ou le vrai prince parmi une multitude d’images renvoyées par des miroirs. Et les contes ont toujours une leçon, ne serait-ce qu’en arrière-pensée…)

Et si on en veut plus, il y a toujours la Mohammed Image Archive, recueil de représentations picturales du prophète de l’Islam à travers les âges, en commençant par celles dessinées et peintes par les croyants, avant que les interprètes les plus rigoristes du Coran n’en fassent un tabou.

(Oh, et pour prévenir toute critique du genre "boouuh, raciste" : il se trouve qu’il y a dans ma propre famille un certain nombre de musulmans et de musulmanes. Plus ou moins pieux, plus ou moins pratiquants, et tous d’accord pour refuser les images du Prophète – mais pas pour condamner les non-musulmans qui en dessineraient. Déplorer la chose ? Oh, oui. Mais – j’espère bien – sans refuser aux autre cette liberté. Disons que s’ils lisent mon blougue, les prochaines discussions de famille risquent d’être assez… intéressantes.)

P.S. Oh, et la version "anime" de Mahomet sur le coursier Bouraq, par Big Blue Frog? Tout simplement géniale.

P.P.S. Et ne pas oublier le webcomic Jesus & Mo, bien sûr ! (Comment ai-je pu…)